Café Géographique à Toulouse 16 décembre 2009
Avant-propos de Jean-François MARCEL
Quelques mots d’introduction pour lancer le débat :
1- A la notion d’image quelque peu artificielle à laquelle je préfère celle de représentation. La représentation permet de rendre présent ce qui est absent. En outre elle est à la fois un processus de construction et d’élaboration et le produit de résultats que l’on mobilise dans nos discours et dans nos actions. S’interroger sur « les représentations de Toulouse » correspond mieux à la rencontre d’aujourd’hui puisque l’on se propose d’explorer à la fois le contenu de cette représentation mais aussi de comprendre les modalités de la construction de cette représentation. Sans développer largement sur la représentation, la représentation sociale qui a été beaucoup théorisée dans la psychologie sociale distingue un noyau central consistant qui résiste et des chaines périphériques qui s’adaptent, se contextualisent. Il sera donc intéressant de repérer si les éléments que nous convoquerons lors de notre débat relèvent plutôt du noyau central ou de quelque chose qui est plus fluctuant c’est-à-dires des chaînes périphériques...
2- Le deuxième point qui semble nécessaire pour rendre compte des représentations consiste à faire appel à une certaine extériorité. En ce qui me concerne elle sera toute relative puis que je livrerai le témoignage de l’Audois que j’étais à savoir quelle était la perception de Toulouse vue de Limoux ? Elle reposait sur trois fonctions urbaines :
Toulouse capitale universitaire la ville où l’on irait si on travaillait bien à l’école.
Toulouse capitale hospitalière quand on était malade on prenait la direction de Purpan ou de Rangueil
Toulouse, bassin d’emploi c’était la destination vers laquelle la famille, les copains partaient pour trouver du travail.
3- Le troisième point porte sur une lecture de la chanson de Nougaro à partir de laquelle j’ai listé quelques éléments absents. Alors qu’il mentionne bien le Canal du Midi, la Garonne est peu présente et cependant elle est l’artère de notre ville. L’aéronautique est mentionnée avec Blagnac (Guy Jalabert y reviendra). Les deux autres pôles d’excellence de Toulouse : la santé avec le Cancéropôle et l’agro alimentaire sont absents comme le rugby (peu évoqué dans la chanson) et cependant il me semble très structurant de la représentation de Toulouse. C’est un sport de courage, de combat, de solidarité ; c’est un sport terrien, selon moi c’est un sport occitan. Rémi Pech ou Christian Béringuier vous en parleront.
4- Deux points d’histoire :
Je ne saurais terminer sans évoquer Jaurès qui est une image forte. La doit-on à La Dépêche ?
Il y a la langue occitane qui est à peine présente dans le texte de Nougaro mais Pierre Escudé en parlera. Certes les stations du métro toulousain sont aujourd’hui annoncées en occitan mais les « calandrettes » sont peu présentes dans Toulouse. J’aurai tendance (mais je me trompe peut-être) à relier l’occitan et la présence espagnole à Toulouse avec cette idée toujours présente que les Pyrénées ne seraient pas une frontière mais la colonne vertébrale d’une région du Sud.
5- La contribution de Nougaro en tant que personnage Nougaro a été l’ambassadeur du centre-ville de Toulouse alors que « Zebda » a amené la dimension de « Toulouse des quartiers » !
Pierre Escudé nous dira pourquoi ce texte qui installe Toulouse comme cité occitane a résisté au temps ?
Christian Béringuier évoquera « Deux mille ans de symbiose entre la brique et Toulouse »
Guy Jalabert nous parlera de la représentation de Toulouse à travers l’aéronautique et les nouvelles technologies.
Enfin Rémi Pech abordera le Rugby et Jaurès !!
Intervention de Pierre ESCUDÉ
1- Claude Nougaro sans Toulouse
Claude Nougaro est né boulevard d’Arcole en 1929. Elève remuant, il quitte Toulouse à 16 ans pour Vichy où il est interne. Il fera son service militaire au Maroc et sur les 16 mois de service il en passera 10 en cellule suite à des bagarres ! On le retrouve pigiste dans des journaux de Constantine et d’Alger puis il « monte à Paris ». En suivant l’ombre tutélaire de son père baryton au Capitole puis dans la capitale française...
En 1952, son père l’amènera aux Deux Magots et au Lapin Agile où se produisent Brassens et tant d’autres ; c’est à cette époque qu’il rencontre son père spirituel : Jacques Audiberti. A partir de 1962 il décide d’interpréter ses œuvres tout en continuant de travailler pour Michel Legrand, Marcel Amont, autre « gascon » de la capitale, Dalida, etc.....Epoque folle et vie yéyé : un accident de voiture l’immobilise plusieurs mois en 1963. L’année suivante il part au Brésil ; à son retour il chante à l’Olympia et au Théâtre de la Ville.
En 1967, Nougaro est une jeune star de la chanson française et commence à trouver sa voie en dehors des yé-yés. Audiberti va mourir. Perte du père spirituel, Nougaro est à nouveau perdu. Le texte de la chanson « Ô Toulouse » date de cette période. Son épouse lui fait remarquer qu’il parle sans arrêt de Toulouse, mais qu’elle ne connaît pas cette étrange, cette lancinante ville... Nougaro s’en excuse mais il trouve que « sa ville » ne l’aime pas, ne le reconnaît pas ! Philippe Terrancle, un de ses biographes au éditions Privat analyse « qu’il se sent en rupture par rapport à Toulouse et en souffrance par rapport à la forte personnalité de son père ». Et puis un jour, Nougaro dit à sa femme, nous y allons...
2- le retour du Fils prodigue
C’est un jour d’hiver, où la lumière est si claire, que Nougaro reviendra à Toulouse. Il y retrouve les lieux de son enfance. Il traîne dans la ville : Minimes, Saint-Sernin, rue du Taur, Capitole, ce pèlerinage n’ira sans doute pas jusqu’à la Garonne, qu’il chantera, longtemps après et où ses cendres sont dispersées. Son épouse note : « j’ai senti qu’il était perturbé ». Nougaro a quitté sa ville à l’âge de 16 ans, perdu, il y revient à 37 ans, adulte, reconnu. De retour à Paris, c’est en deux jours qu’il écrira cette chanson qui est une chanson du cœur, une chanson en tension. Peu de villes connaissent des hymnes : Paris, Marseille dans les années 30, et puis Toulouse. Ecoutons la musique : « do, mi, sol / do, mi, sol » : ces trois notes, qui sont celles du carillon de Saint-Sernin sont avant tout les notes d’appel de tous les aéroports du monde. A trois reprises ces trois notes reviennent : début des strophes 1 et 2, puis dans la dernière strophe. Elles donnent la géographie du texte.
« Ô Toulouse » est un dialogue entre le je et le tu : la ville. Nous comptons 14 fois les pronoms moi et je, 13 fois tu. Dialogue entre le fils prodigue qui revient sur sa terre, qui revient vers la maison du Père, qui est source d’inspiration, musique, son originel, accent fondateur - « J’entends encore l’écho de la voix de papa, c’était en ce temps-là mon seul chanteur de blues ». On note deux types de syllabation : les couplets en « do, mi, sol » (les deux premiers et le dernier) et mes trois centraux, qui développent des alexandrins : l’espace retrouve de la poésie, de la fusion du Nougaro fils prodigue avec la maison du Père enfin retrouvée.
3- les clichés de la chanson
« ô Toulouse », Espagne et sa corne, Canal du Midi, Mémés et castagnes... La chanson semble accumuler des clichés ? Oui, au sens de flashes : d’images profondes issues de l’obscurité, de l’inconscience, de l’histoire du père de Nougaro ; ces images vont se révéler à la lumière crue de l’hiver toulousain. Cette révélation surgit à la lumière et la lumière, c’est la chanson elle-même.
Notons trois sortes de clichés :
- un premier groupe qui a trait à l’identité de la ville :
- l’ensemble des traits géographiques, ethnographiques, linguistiques qui ont rapport à la ville : « castagnes » (les châtaignes, ces coups de poing qu’il chante par ailleurs dans Quatre boules de cuir ; la fabuleuse intonation « Ô Toulouso » qui est l’exacte prononciation de « Tolosa » en occitan ; l’accent rocailleux, le « r » roulé qui est la marque de fabrique de toute langue romane, hormis le français grasseyé, sauf lorsqu’il est chanté par les artistes de l’opéra et du bel canto.
- l’Espagne, extrême de la France du Sud, symbolisée par les arènes de Toulouse que des vieux Toulousains ont connues. L’Espagne pousse sa corne par ce couloir géographique qui est la vallée de la Garonne Cette cité gasconne avec cette corne de l’Espagne c’est aussi la corne de la « retirada » de tous les Espagnols qui ont élu domicile à Toulouse. C’est également la fameuse phrase qu’Henri IV, pacificateur du Royaume de France, dira aux Toulousains après l’Edit de Folembray (1596), soit 7 ans après être entré dans Paris : « Toulousains, vous avez de l’Espagnol dans le ventre »...
- Le Bel Canto, présent avec le père - c’est « l’écho de la voix de papa » - comme avec « La Toulousaine », hymne écrit par Louis Deffès et Mengaud, hymne du Bel Canto toulousain et qui faisait trembler les murs du Capitole quand tous les Toulousains debout, après la Marseillaise de parade chantée lors de la venue de Napoléon III, l’ont entonnée au Capitole. L’écho, la voix, l’accent : omniprésence d’une voix-source que Nougaro cherche à retrouver...
- ...et que Nougaro ne retrouve pas : la ville est en mutation. Les trottoirs sont « éventrés par les tuyaux du gaz », « les buildings sont plus hauts », Blagnac, ville-aéroport se surimpose à la pincée de tuiles, pincée magique des souvenirs. Le jazz et le blues, musique de Nougaro fils, détrônent le bel canto, musique de Nougaro père.
- La seconde révélation : c’est la « cité gasconne ». Nougaro parle de « gasconne » et non d’occitane - qu’il fera rimer plus tard avec « de toute mon âme », dans ses derniers disques. Nougaro a quitté Toulouse en 47, or l’idée moderne d’Occitanie est née en 45 avec l’Institut d’Estudis Occitans, fondé à Toulouse par Robert Lafont, Félix Castan et Bernard Manciet entre autres, sous les auspices du Résistant Jean Cassou et du surréaliste Tristan Tzara. Par ailleurs, la langue d’oc est la langue parlée dans les états du Languedoc : du 14° au 18e siècle, ces Etats donneront la conscience centralisée d’une même langue, allant de Rhône à Garonne, et dont Toulouse sera longtemps la ville capitale. Notons qu’on se dit « gascon » pour se distinguer de la Provence et on se dit « occitan » quand on vit hors d’« Occitanie ». Quand Nougaro se dit « gascon », il ne s’agit pas d’un reniement à une quelconque conscience occitane large, ce n’est que la marque de fabrique d’un temps donné qui est celui de Nougaro qui est « gascon » parce qu’ « occitan de Toulouse », au milieu du siècle...
- Enfin remarquons tous les points de tension du texte :
- tension entre le « gascon » et le « français » : accepté par la mode yé-yé, Nougaro devient une star française, qui, à partir de Toulouse, chante une déambulation dans sa ville, une errance : la halte ne sera qu’au Capitole : « j’y arrête mes pas », avant de reprendre le « do, mi, sol » du voyage retour.
- Tension entre Paris et Toulouse, les deux capitales ; tension entre ceux qui restent et ceux qui partent, tension entre le fils et le père, tension entre le je et le tu : qui est création de l’espace de création poétique : on sait que c’est en chantant jazz et blues avec l’accent et la voix du bel canto que Nougaro sera pleinement Nougaro, en fusionnant les termes de la tension - en occitan des troubadours, la tençon c’est l’invention. Invention de la cité, devenue légende de la chanson populaire contemporaine.
Intervention de Christian Béringuier
En tant que géographe je propose d’étudier les rapports et les relations complexes entre l’usage de la brique cuite et la ville et son évolution.
J’ai distingué 5 périodes :
1- La première correspond à la fondation de la ville. Les Romains ont la maîtrise d’une technique qui consiste à transformer l’argile en une brique de terre cuite. Cette technique est complexe et longue : il fallait 12 jours environ pour réaliser une fournée de briques entre le foulage, le séchage (5 jours) et la cuisson à petit feu.... Les Romains construisent une ville en brique de terre cuite. Les quelques grands monuments sont : le Théâtre au bord de la Garonne, l’Aqueduc de 4 km depuis le talus du Mirail jusqu’à la Garonne avec le Pont-Aqueduc qui le prolonge, l’enceinte de la ville longue de 3 km avec ses 3 portes et ses 54 tours. Si on calculait le nombre de briques nécessaires à la construction de cette enceinte, on atteindrait 4 millions de briques (chacune de 40 cm de long 5 cm d’épaisseur et 30 cm de large) ; imaginons le nombre de fours et d’ateliers nécessaires pour mener à bien ces travaux !!!
Cependant à cette période, l’essentiel de l’habitat est constitué de maisonnettes de briques d’argile crue au rez-de-chaussée. L’étage présente une structure en bois tenue par un torchis. Une première image ou une première représentation forte en est donnée par le bordelais Ausone (grand personnage, précepteur du futur empereur Gratien). Ausone a fait une grande partie de ces études de rhétorique à Toulouse dont il dira « Toulouse ma nourrice avec ses murs de briques roses » c’est le premier décor qui est planté.
2- Deuxième période : mille ans (environ) s’écoulent où la situation ne change guère. Certes il y a toujours des grands bâtiments de briques essentiellement des édifices religieux : les dominicains aux Jacobins et leurs rivaux acharnés les franciscains. Ces bâtiments de briques ont des allures de forteresses : la hauteur extérieure de l’église des Jacobins correspond à 13 étages, celle des Cordeliers un peu plus modeste (disparue aujourd’hui) une dizaine d’étages. Il convient d’imaginer ces grands édifices dominant la plupart des autres constructions ; ces bâtiments religieux « écrasent » la ville « pour la gloire de Dieu, de la Sainte Eglise mais aussi pour la gloire des Dominicains ». Les bâtiments civils en briques sont rares : le port de la Daurade dont il reste une pile accrochée à l’Hôtel Dieu, le château comtal : forteresse située à l’emplacement du Palais de Justice, des maisons fortes dont la plus connue est « la Maison Maurand » au 56 de la rue du Taur. Le reste de la ville est toujours bâti de petites maisons en briques crues recouvertes de toits en chaume exposés à de fréquents incendies.
3- Troisième période : la moitié du XV° siècle : 1463, Toulouse subit un terrible incendie : parti de la rue Maletache par un fort vent d’Autan il s’étend jusqu’à la Garonne à peu près au niveau du Bazacle, toute la ville brûle. Louis XI viendra visiter une ville en cendres ; en contre partie il accordera une exemption d’impôt pour une durée de 100 ans.
En 1440 un important incendie avait déjà ravagé le quartier de la Dalbade alors quartier d’artisans. Les maisons incendiées sont déblayées, l’espace nettoyé va laisser la place libre à ceux qui veulent acquérir des terrains ou se faire construire de belles maisons : les parlementaires vont s’installer dans ce quartier jusqu’alors quartier très populaire. Suite à cet incendie des mesures sont prises : les Capitouls exigent que les murs qui séparent deux maisons (les murs latéraux) soient construits en briques pleines cuites et que soient supprimés les corondages avec leurs remplissages de torchis. Cent après, en 1550, apparaissent les premières maisons aux soubassements de briques (voir rue des Filatiers à l’angle de la rue Joutx Aygues) puis on voit arriver une transformation plus intéressante au point de vue image de la ville : le torchis est remplacé par un colombage ou corondage rempli de briques pleines c’est ce que l’on appelle le « massécanat ». Il s’agit d’une masse ordonnée de briques soient verticales ou horizontales ou parfois en « arêtes de poisson ». On peut encore aujourd’hui observer cet assemblage sur la façade de la maison située à l’angle de la rue des Arts et de la rue Croix Baragnon.
Durant 4 siècles le matériau dominant est la brique cuite et il n’y en a pas d’autre sauf quand on est pauvre et que l’on utilise la brique crue. A noter une exception : l’Hôtel de Pierre propriété d’un parvenu, devenu Président du Parlement soucieux d’exposer sa richesse en construisant son Hôtel de Clary. Durant la même période on construit le Pont Neuf, travail colossal qui dura prés d’un siècle, interrompu par les caprices du fleuve et autres malversations. Toulouse est dans une période prospère de son histoire. On aménage et on construit des points symboliques de la ville : les quais de la Garonne en 1776 (un des grands paysages urbains de Toulouse) mais aussi de grands monuments comme la façade d’un hôtel de ville digne de la capitale du Languedoc où la brique est associée à de la pierre et au marbre rouge de Caunes-Minervois. La fin de ces quatre siècles c’est l’apogée de la pierre jusqu’à la première moitié du XIX° siècle ; les uns évoquent un fonctionnalisme architectural les autres parlent d’une volonté des Toulousains de montrer leur particularité.
4- Au début du Second Empire Toulouse atteint 100 000 habitants ; la population a doublé en 50 ans. Les nouveaux arrivants s’installent dans les faubourgs récents. Cette population a peu de moyen et construit avec de la brique crue : ce sont les premières « toulousaines », petites maisonnettes basses.
La première moitié du XIX°siècle vit dans l’héritage des Lumières c’est la période où l’on construit les façades de la Place du Capitole en briques avec des éléments décoratifs en pierre : architecture néo classique fondée sur la répétition, l’uniformité, l’unité : c’est l’esprit des Lumières du 18° siècle.
Vers 1870 ont lieu les grandes percées de Toulouse. Le plan issu d’un vieux plan des Capitouls est adopté en 1867 ; les travaux démarrent en 1870 ils dureront une dizaine d’années. La première tranche de travaux se situe entre la rue Lafayette et le Boulevard de Strasbourg ; les constructions se caractérisent par une architecture dite « parisienne » avec de la pierre : un parfait exemple est l’immeuble qui fait angle rue de Rémusat et rue d’Alsace face aux Galeries Lafayette. Par contre, pour l’essentiel de la rue d’Alsace on ne trouve bien peu de pierre mais de la brique jaune qui, à partir de ce moment-là, sera amplement utilisée. Celle-ci a deux qualités : elle est très dure et avec des joints très fins elle imite bien la pierre.
Le recul de la brique rouge entrainera de vives réactions de la part d’un certain nombre de Toulousains : manifestations directement associées à l’image de la ville. Des peintres, des poètes, des associations comme « Les Toulousains de Toulouse », « La Société de Géographie de Toulouse » vont se prononcer contre une architecture qui apparaît totalement étrangère à la région : « Ne continuons pas à imiter l’architecture parisienne, Toulouse n’est pas Paris ». Il convient de réagir. Ainsi l’idée de « Toulouse ville rose » est lancée. L’Office de tourisme de Toulouse retient ce slogan et le Bulletin de l’Office du Tourisme s’appelle « La ville rose ». Or la brique est rarement rose sauf les jours d’hiver sous un ciel gris... Le retour de la brique rouge durera après 1920. Les dernières constructions de briques foraines à Toulouse concernent trois écoles primaires : l’école Matabiau, l’école du Busca et l’école des Amidonniers cette dernière est inscrite sur la liste supplémentaire des monuments historiques. Désormais c’est fini il n’y a plus de constructions publiques en briques, les prix seraient trop élevés !
Durant les années 1925-1940 sous la municipalité socialiste d’Etienne Billières un travail remarquable est conduit : 12 groupes scolaires sont construits, des HLM celui de St Roch très moderniste pour l’époque, les bâtiments et logements des pompiers de la Haute-Garonne au Grand-Rond, les cités-jardins dont la Cité Nord, les Bains-Douches de la Place Dupuy, la Bibliothèque municipale. La brique désormais est utilisée comme élément de décoration sur une masse de béton : l’exemple le plus réussi est l’immeuble qui fait l’angle de la rue Antonin Mercier et de la rue des Arts, immeuble réalisé en 1912, aménagé un peu plus tard c’est une ossature de béton sur laquelle on a plaqué des parements de briques.
Après les années 50 les grandes constructions éclatent : de 1954 à 1962 : 320 grands immeubles sont construits à Toulouse. Ils sont à la périphérie de la ville comme les grands ensembles HLM ; la « ville rose » est devenue une « ville plutôt grisâtre »...
5- Avec Dominique Baudis démarre une politique de ravalement qui consiste « à colorer Toulouse » selon une palette officielle issue du Bureau d’Urbanisme de la ville de Toulouse. on assemblait des ocres, des ocres jaunes ou des ocres un peu plus foncés avec des couleurs plus chaudes et des ferronneries en couleurs froides vertes ou bleues ou noires. A partir de 1975 on gratte la brique. Pierre Baudis se veut un grand défenseur du centre-ville mais s’il aimait la brique du centre-ville il négligeait les quais de la Garonne et chacun garde en mémoire le rôle du Comité de Défense des Berges de la Garonne. Je suis assez fier d’avoir été l’un des membres fondateurs de ce Comité, en 1973 à l’aumônerie étudiante de l’Eglise de St Pierre des Chartreux. Mais il a fallu attendre 15 ans de lutte pour conserver la brique des quais de la rive droite !
La municipalité actuelle n’a pris aucune mesure concernant la brique. Va-telle poursuivre les ravalements pour faire apparaître la brique ? Toutefois, on observe qu’un certain nombre d’immeubles construits récemment portent des placages de briques de parements. En effet, suite à une décision prise en mars 2007 du Conseil du Grand Toulouse les façades des immeubles récents doivent pour 1/3 être recouvertes de briques de parements.
L’histoire de Toulouse est connue. Par contre la réalité et l’image de Toulouse « la ville rose » n’ont pas un futur assuré.
Intervention de Guy JALABERT
Trois questions s’imposent concernant la notion même de « représentation » :
- Comment les différents milieux toulousains se représentent-ils leur ville aujourd’hui ?
- omment certains Toulousains amenés à vivre à l’extérieur évoquent-ils leur ville ?
- Comment les gens étrangers à Toulouse se représentent-ils cette ville ?
Ces questions ne trouveront pas de réponses, mais suscitent deux remarques personnelles :
Une remarque générale : la notion de représentation est difficile à cerner. Prenons comme exemple un touriste qui passe deux jours à Toulouse, qui suit le circuit habituel du Syndicat d’Initiative (à savoir : les Jacobins, Saint-Sernin et un ou deux musées et une ballade nocturne dans la rue Saint-Rome ), retiendra de la ville une image à la fois historique, archéologique et festive ! L’homme d’affaires qui est conduit à revenir trois ou quatre fois pour négocier des contrats voit Toulouse d’une tout autre manière et la représentation qu’il en percevra sera très différente de celle du touriste.
Une anecdote : avec mon collègue J.M. Zuliani nous venons de produire un ouvrage paru chez Privat « L’avion et la ville ». C’est une analyse aussi complète que possible de l’histoire de l’aviation à Toulouse depuis Latécoère jusqu’aux dernières tribulations d’EADS et d’Airbus. C’est aussi une étude de tout le système d’organisation de la sous-traitance aéronautique. L’ouvrage traite également de la main d’œuvre de l’aéronautique : de sa croissance quantitative et de ses mutations qualitatives : dans les années 1955-60, 60% de la main-d’œuvre était des ouvriers, aujourd’hui 60% des salariés sont des ingénieurs. Les effectifs ne sont plus du tout les mêmes : il y avait 8000 salariés entre Airbus France et Airbus Direction Générale, aujourd’hui on compte plus de 17 000 salariés rien que pour Airbus. Au total 30 000 personnes travaillent dans l’Aéronautique à Toulouse. En outre on note que toutes les fois que l’on crée un emploi dans l’aéronautique, il est considéré que l’on en a créé 2 dans les autres secteurs ; ainsi 80 000 personnes dépendent directement du secteur de l’aéronautique. En comptant les familles on atteint le chiffre de 130 000 personnes. Telle est la place qu’occupe l’aéronautique dans une agglomération qui compte 1 million d’habitants.
Parallèlement à ce livre d’universitaires, paraissait chez Privat un ouvrage dirigé par Yves Marc sur « l’Histoire de l’Aéropostale ». C’est un beau livre avec beaucoup de photos, des aquarelles, des textes qui racontent l’histoire de l’Aéropostale à Toulouse et de « la ligne ».. Nous avons été conduit à des séances de présentation du livre et de signatures ensemble et toutes les fois que nous paraphions un exemplaire, notre ami Marc vendait trois ou quatre exemplaires de son ouvrage. L’argument était que ce livre sur l’aéropostale répondait à une demande précise du public. L’ouvrage reflétait l’image, la représentation que l’on pouvait avoir de Toulouse autour de l’histoire de l’Aéropostale racontée maintes fois ; histoire qui attire plus de lecteurs que la stricte observation de la situation actuelle (complexe il est vrai) de l’aéronautique !
Les acteurs toulousains et la représentation de leur ville
Au niveau municipal : dualité et juste équilibre entre modernité et ancrage dans le passé : Dominique Baudis a mis en avant à la fois la modernité de la ville avec ces nouvelles technologies (Aéronautique et Espace) et le passé toulousain en évoquant le patrimoine, la culture toulousaine (voir l’Orchestre du Capitole), les musées, etc. Autrement dit, il jouait sur deux termes : la modernité (et même la sur-modernité des nouvelles technologies) avec un ancrage profond de cette modernité dans le passé toulousain. C’est ainsi qu’est apparue dans la presse la photo de Dominique Baudis tenant dans une main la navette spatiale Hermès (qui n’a jamais été fabriquée) et dans l’autre le violon symbolisant l’Orchestre du Capitole ! La légende qui se trouvait sous ce dessin était :
« Airbus et le gothique occitan, L’électronique et l’art de vivre, Hermès et l’Orchestre du Capitole ».
Balancement et rythme entre des éléments qui à priori paraissent antinomiques et que la municipalité tente de rassembler en montrant ce qu’est Toulouse aujourd’hui. Telle est l’image donnée de la représentation de Toulouse : à la fois comme ville moderne et ville ancrée très fortement dans son passé.
On retrouve cette représentation chez beaucoup de notables toulousains qui font de Toulouse la « capitale de l’Aéronautique ». Dans les années 60, Toulouse faisait figure de « capitale française de l’Aéronautique » : or c’était tout à fait contestable. La part des salariés de l’aéronautique dans l’agglomération parisienne était le double de celle de Toulouse et tous les sièges sociaux étaient à Paris. Vingt ans plus tard les notables locaux parlent de « capitale européenne de l’Aéronautique et de l’Espace ». Est-ce plus vrai trente ans après ? C’est toujours discutable, mais il est vrai que Toulouse abrite le siège d’Airbus qui dirige l’ensemble des établissements d’Airbus-France, Airbus-Allemagne, Airbus-Espagne et Airbus-Grande-Bretagne. Ce siège décide de la conception des appareils et des études, vend des avions et gère les finances du système Airbus.
Toutefois, il convient de rappeler qu’Airbus dépend de la structure EADS qui est la firme européenne regroupant Matra-Aérospatiale, CASA pour l’Espagne et DASA pour l’Allemagne dont le siège social est à Amsterdam, siège fictif certes. Les 2 directions sont d’une part à Paris pour ce qui est de la partie Matra et à Munich pour la partie allemande et c’est là que sont prises toutes les décisions de financement et de programmes !
Tout ceci pour montrer qu’il y a un essai de représentation de la ville comme ville européenne, comme ville capitale technologique mais qu’en même temps elle trouve vite ses limites quand on la replace dans le champ des grandes entreprises, des sièges sociaux.
Des images et des textes sur la ville
Des images : celles de l’Aéropostale avec Mermoz, Guynemer, Guillaumet, etc. C’est la constitution de « groupes » qui essaient de valoriser ce qu’a été cette période avec la création d’un certain nombre de musées tout le long des étapes de la ville.
J’ai eu l’occasion d’en visiter un à Cap Juby au Maroc dans la ville de Tarfaya. Ce musée Antoine de Saint-Exupéry serait le premier d’une série de quatre musées qui baliserait la « Ligne » entre Toulouse et Saint-Louis du Sénégal.
De même à Montaudran où l’aéroport a été abandonné par Air France, une partie de l’espace sera occupée par le campus de l’Aerospace Valley et une toute petite partie a été réservée aux anciens bâtiments de Latécoère en vue d’y installer une sorte de musée de l’Aéropostale. Le but de la muséographie consisterait à montrer la continuité de cette industrie depuis 1917 (début de l’aéronautique à Toulouse) jusqu’à nos jours. En projet, un musée des avions anciens qui s’installerait sur la ZAC Andromède face aux ateliers de Blagnac d’Aéroconstellation où l’on produit l’A380. En utilisant une partie des installations anciennes on disposerait, à la fois, d’un lieu d’exposition des avions et d’un lieu de reconstruction des avions anciens financé à partir de ressources croisées (collectivités territoriales et entreprises). C’est un projet où l’on trouve l’influence du maire de Blagnac Bernard Keller (ancien cadre d’Airbus) qui a obtenu l’autorisation de la construction de l’espace Aéroconstellation sur le territoire de Blagnac ainsi que la ligne E du tramway reliant Beauzelle, Blagnac et la station Arènes. On assiste à la structuration d’un nouvel espace, d’un nouveau quartier : la ZAC d’Andromède étroitement liée à l’aéronautique.
Des pilotes
Les tout premiers à casques ronds, à grosses lunettes munis d’appareils approximatifs ce sont Mermoz, Saint Ex, Henry Guillaumet etc....
Les nouveaux pilotes d’après guerre 1939-1945 les Galy, Marcel Doret étaient des pilotes d’essais, des voltigeurs qui se produisaient, dans les années 50, lors de meetings qui attiraient un très vaste public.
Les pilotes actuels depuis Turcat avec Concorde jusqu’au dernier qui assume les essais de l’A380, racontent leurs expériences et apparaissent non plus comme des pionniers de l’aviation, non plus comme des acrobates de l’après-guerre, mais comme des techniciens : ce sont des ingénieurs de Sup Aéro qui ont simulé les vols et qui apparaissent davantage comme des héros de la technologie que des pilotes.
La mise en scène de l’avion et de l’aviation
Il suffit de prendre comme exemple la présentation de l’A380. Avant même que le premier appareil ait réalisé le premier essai, on a assisté à une présentation dans le hall de la nouvelle usine, « la cathédrale ». Y assistaient les quatre chefs des principaux Etats qui participent à la construction, tous les notables de la région avec présentation en vidéo de toutes les performances de l’avion, discours d’un membre de l’Académie française, etc....C’était une grande manifestation avec en représentation le savoir-faire toulousain. En même temps la Mairie de Toulouse avait renforcé le dispositif et installée Place du Capitole un écran géant d’où l’on pouvait suivre tous les moments de la cérémonie. Deux ans après l’avion effectuait ses premiers essais pour obtenir la certification. Les difficultés ont surgi quand on a commencé à construire l’avion définitif avec les aménagements intérieurs pour les passagers ; aujourd’hui on cumule 3 ans de retard !
Ces mises en scène sont souvent contradictoires avec la réalité. La fonction de représentation masque le réel. Roland Barthes qui étudiait le mythe écrivait : « ...le mythe n’a pas pour fonction de cacher la réalité, il a pour fonction de magnifier certains aspects de cette réalité et de laisser dans l’ombre des parties que l’on ne souhaite pas montrer... » C’est un peu cela que l’on retrouve avec le système des représentations de l’aéronautique toulousaine.
Intervention de Rémi PECH
Personnellement je n’ai pas fait de recherches sur Toulouse les seules que j’ai conduites concernent le rugby (parce j’ai appartenu aux juniors du Racing Club Narbonnais), le socialisme toulousain (parce que je suis socialiste depuis 40 ans bientôt) et la vigne et le vin du Languedoc parce que j’y suis né.
La double symbolique du texte de Nougaro entre le moderne et l’ancien « les trottoirs éventrés par les tuyaux du gaz », « Blagnac » rencontre les souvenirs notamment difficiles du « Rouge et Noir ».
Permanence et continuité, le Rouge et le Noir traverse tout. Ce sont les couleurs des Capitouls mais nous ne sommes pas certains que ces couleurs aient été inoculées au Stade toulousain en mémoire des Capitouls, aucun texte ne le précise. Néanmoins, on peut supposer que quelques responsables du stade comme le docteur Voivenel personnage cultivé ait donné la couleur « Rouge et Noir » au Stade en souvenir des Capitouls. Par sa continuité, le Rugby est une partie importante du patrimoine-image de Toulouse. Le Stade a été fondé en 1907 mais les prémices du Rugby remontent à 1893 ; les premiers clubs étaient composés d’étudiants toulousains et d’étudiants de l’Ecole Vétérinaire (étrangers le plus souvent à Toulouse). Ces deux clubs ont fusionné pour fonder le Stade Toulousain.
Enracinement et engouement populaire du Stade à Toulouse. Contrairement aux premiers clubs extrêmement bourgeois comme le Stade Français, voir à Bordeaux où les grands négociants tenaient le haut du pavé, le stade toulousain a un ancrage très populaire. L’essentiel de ces joueurs du Stade Toulousain était issu du terroir ; il y avait aussi des fils de viticulteurs (des carcassonnais, des narbonnais et des catalans) qui venaient faire leurs études à Toulouse.
Les premiers matches avaient lieu à la Prairie des Filtres qui jouxte le quartier populaire de St Cyprien et centre de Toulouse : le Cours Dillon représentait une tribune magnifique. Cette popularité a donné lieu à la mise en place de très nombreux clubs de quartiers : il y avait un club de bouchers aux Abattoirs, un club de jardiniers à Guilheméry, un club d’employés des grands magasins, le club du TOEC (Toulouse Employés de Mairie Club), etc.
Maintien de l’image forte du rugby toulousain lors du passage au professionnalisme : avec son école du rugby, son centre de formation qui est un modèle de suivi des joueurs et de réinsertion, le rugby toulousain n’a pas souffert de la mondialisation du rugby. Ensuite on y trouve une forte proportion de toulousains. Ce qui est remarquable c’est que des néo-toulousains comme Keller le néo-zélandais n’a de cesse à apprendre l’occitan pour devenir réellement toulousain ! C’est une fierté et un secteur dans lequel l’on a vu toujours (à part de rares éclipses) une excellence de qualité et une possession de la chose. Guy a bien montré que l’aéronautique est commandée d’ailleurs elle est massivement représentée à Toulouse mais elle n’est pas autonome alors que le rugby l’est totalement. Le Stade a acheté son terrain, a construit ses tribunes avec une société anonyme où la bourgeoisie toulousaine était largement représentée. Voivenel venait de Normandie mais c’était un toulousain d’adoption et le Midi Olympique, l’hebdomadaire du rugby français est toulousain, créé en 1929.. Il y a quelque chose qui accroche beaucoup de gens et c’est un emblème important et officiel pour Toulouse.
Quelques précisions de la part de Christian Béringuier :
Sur la constitution du Stade Toulousain. Il est né de la fusion de plusieurs éléments. Il s’était d’abord appelé le « Stade olympien des étudiants toulousains » finaliste en 1903 du championnat de France à la Prairie des Filtres contre le Stade français. Ils avaient comme adversaires l’Ecole Vétérinaire constituée d’étudiants qui venaient d’un peu partout de la France entière (il n’y avait que 3 écoles vétérinaires en France : Paris, Lyon, Toulouse) et donc méfiants par rapport aux toulousains. Le SAT (Sport Athlétique Toulousain) qui n’était pas constitué d’étudiants rejoint l’Ecole Vétérinaire pour créer le « Véto-Sport ». En 1904 et 1905 ce club a des résultats remarquables et fusionne avec le SOET pour fonder le Stade Toulousain. Il convient de noter que ces relations au sein de la ville sont extrêmement complexes.
Deuxième chose : Le second club de Toulouse : l’ancêtre du TOEC est le Toulouse Olympique. En 1912 au même moment où le Stade toulousain est champion de France de première série pour la catégorie juste en dessous, il est aussi champion de France. Le Toulouse Olympique fusionne avec le Toulouse Employé Club et deviendra TOEC. L’ancien Toulouse Olympique renaît dans les années 30 en devenant un club de rugby à XIII. Lors du gouvernement de Vichy le rugby à XIII est supprimé. Aussi le Toulouse Olympique devient un club de rugby à XV. J’insiste sur cette histoire qui est totalement oubliée dans la mémoire toulousaine. Ce Toulouse Olympique sera durant 3 ans le meilleur club de Toulouse battant allègrement le Stade Toulousain.
Dernier point : si la situation sportive du rugby toulousain est bonne la situation organisationnelle a des problèmes. Il y avait 11 clubs à Toulouse en 1988 aujourd’hui on en compte 4. Tous les clubs de quartiers ont disparu !!!! En banlieue il y avait 35 clubs en 1988 il n’y en a plus que 30 aujourd’hui. Cependant le rugby toulousain n’est pas morose ! le légendaire « Stade » a un beau second (Colomiers) et de vigoureux neveux (Blagnac, Castanet, Tournefeuille). On se met à rêver d’un grand club fusionnant la banlieue toulousaine !
DÉBAT
1- Première question : Au sujet de l’aéronautique est-ce que nos « aéronauticiens toulousains » ne pourraient pas imaginer des modèles d’avions compatibles avec l’avenir de la planète comme le modèle solaire de Monsieur Picard ? l’A 380 avion gros consommateur de kérosène représente une technologie porteuse de terrorisme et de remise en cause des droits des travailleurs.
JFM : L’avenir de l’aéronautique toulousaine peut-elle être écologique ?
Guy Jalabert : C’est un problème complexe qui renvoie à plusieurs questions.
La première, en quoi les avions d’aujourd’hui sont-ils des grands pollueurs ?
Les statistiques officielles disent que l’ensemble des produits rejetés (carbone et autres) ne représente que 2 % des trafics des autres secteurs (automobiles et autres) ailleurs le chiffre est porté jusqu’à 3,5%. Ces rejets se manifestent au moment des décollages et des atterrissages ; le travail de la recherche aéronautique consiste aujourd’hui à réduire les émissions de gaz qui participent aux effets de serre. Ce sont des travaux qui sollicitent des financements importants, menés au niveau européen (pas nécessairement à Toulouse bien que l’ONERA y participe) sur des moteurs fabriqués dans des entreprises allemandes et anglaises afin de réduire dans ces nouveaux engins de propulsion la part des gaz qui sont rejetés avec un double objectif moins consommer et moins polluer.
Le deuxième point c’est ce qui se passe autour des aéroports il s’agit de la pollution sonore celle-là est plus difficile à réduire dans la mesure où les trafics sont en augmentation. Les mesures prises sont très discutées et controversées par la population résidente qui pointe les nuisances sonores. En réalité ces aéroports, au moment de leur implantation en 1935, ne jouxtaient aucune commune urbaine ; la première a été Blagnac en 1954. Cela signifie que le tracé de l’aéroport existait bien avant l’urbanisation alentour et l’on a laissé construire tout autour de la zone aéroportuaire. On retrouve le même processus pour l’usine AZF !
Tout un ensemble de procédures ont été mises en place pour diminuer le bruit : les nouveaux avions sont moins bruyants que les anciens dont on élimine les vieux modèles ; on essaie de revoir les trajectoires mais leurs tracés est fonction des vents dominants ce qui posent toute une série de problèmes qui tendraient à disparaître dans la mesure où nous arriverions à avoir des avions moins bruyants et moins polluants.
2- Bernard Charlery (Président des Cafés Géographiques de Toulouse) : Trois questions : Une sur l’architecture : il me semblait que la brique rose devait être systématiquement recouverte d’un crépi or aujourd’hui on enlève le crépi pour remettre en valeur la brique rose qui exposée aux intempéries s’abîme.
Deuxième chose dont vous n’avez pas parlé c’est l’usage des galets de Garonne or ils sont présents dans l’appareillage du bâti ?
Une question relative à la Garonne : on a souvent dit et écrit que Toulouse tournait le dos à la Garonne : la Garonne fait-elle partie de l’identité de Toulouse comme elle peut le faire pour Bordeaux ?
Christian Béringuier : Les galets largement étaient utilisés pour les maisons modestes des faubourgs anciens mais le plus souvent ils étaient crépis. Au sujet de la brique il en existe différentes catégories : certaines d’excellentes qualités n’avaient pas besoin d’être protégées ; d’autres plus fragiles étaient recouvertes de crépi.
Rémi Pech : Toulouse tourne le dos à la Garonne ? Elle a tourné le dos à certains moments mais pas toujours. Les photos ou les cartes postales des années 1890-1900 représentent des bateaux-lavoirs, des pêcheurs de sable, des promeneurs le long des quais. Ce n’est pas un hasard si dans la Salle des Illustres la plus belle fresque représente une promenade au bord de la Garonne c’est une scène prise sur le vif et la Garonne à ce moment là est bien un lieu populaire.
Christian Béringuier : Tant qu’il y a eu une activité batelière c’est-à-dire jusque vers 1850 la Garonne a joué un rôle très important dans la vie urbaine de Toulouse.
Pierre Escudé : A Toulouse les travaux du Pont Neuf seront achevés en 1632. Jusqu’alors il n’y avait pas de passage entre Toulouse et Bordeaux, linguistiquement le fleuve faisait « barrière ». Toutefois, la Garonne a fait la richesse toulousaine : c’est sur les rives du fleuve que le premier moulin a été implanté sur l’île de Tounis et quelques années plus tard on trouvait un autre moulin dans les faubourgs de St Cyprien. Moulin à céréales, à pastel et plus tard à papier : en 1653 Toulouse est la troisième grande ville de l’imprimerie française.
Un intervenant dans le public : Je pense que la Garonne fait partie intégrante de l’image de Toulouse. Tous le congrès qui se tiennent à l’Université présentent dans leur jaquette le Pont Neuf, la Garonne et les quais ; le symbole de Toulouse est plus souvent le Pont Neuf que St Sernin. Par ailleurs 63% des touristes qui viennent à Toulouse sont des touristes d’affaires et de congrès qui visitent la ville moderne, scientifique et universitaire, ils n’empruntent pas les circuits traditionnels du tourisme ordinaire.
La construction de l’image de Toulouse est ancienne elle remonterait à 1323 quand des troubadours décident de mettre la poésie occitane à l’honneur en fondant le « Consistoire du Gai Savoir » qui deviendra deux siècles plus tard « l’Académie des Jeux Floraux ». Cette institution fait de Toulouse une ville d’intellectuels, un lieu de savoir ; un proverbe circulait et disait : « Paris pour voir, Lyon pour avoir, Bordeaux pour dispendre, Et Toulouse pour apprendre ». Toulouse d’aujourd’hui, grande ville universitaire, a conservé cette image.
Pierre Escudé : La création de l’image toulousaine qui allie à la fois la représentation géographique, la représentation de la langue et la représentation politique et économique se situerait sous Louis XIV quand Toulouse perd son statut de ville autonome. Ce passage serait le fait du capitoul Germain Lafaille qui de 1670 à 1701 sur une trentaine d’années contribuera à l’élaboration de l’image de Toulouse : il rédigera les Annales de la ville de Toulouse, il créera la Salle des Illustres qu’il décorera. Enfin il demandera au chanoine Cazeneuve d’écrire L’origine des Jeux Floraux pour montrer au nouveau pouvoir français (à Louis XIV qui souhaite nommer les capitouls) que les toulousains ont une grande antériorité en terme de patrimoine linguistique et littéraire. C’est aussi Lafaille qui réalisera la première édition posthume des œuvres complètes de Godolin, poète toulousain dont une création autonome est capable d’élaborer l’image d’une représentation sociale par une langue qui est la langue occitane.
3- Jean-Christian Tulet : Nougaro est resté 15 ou 16 ans hors de Toulouse et il parlait toujours toulousain. Aujourd’hui parle-t-on toujours « toulousain » à Toulouse ? Ya-t-il encore un « esprit toulousain » ou bien la ville est-elle devenue une ville acculturée comme la plupart des autres villes ?
Pierre Escudé : L’acculturation est maintenant globale cependant un germe de conscience demeure. Certes la langue n’est plus aussi forte socialement qu’autrefois : confère les travaux de Jean Seguy dans les années 1950 qui démontrait que 75% des gens qui passait dans la rue du Taur (l’axe que Claude Nougaro évoque de St Sernin à Capitole) comprenait et parlait le français « toulousain ». Aujourd’hui, en se postant au même endroit, les résultats seraient différents. Néanmoins si l’on faisait un sondage il y aurait une très forte majorité de toulousains ou néo-toulousains qui revendiquerait « qu’être toulousain » ou « être de Toulouse » c’est conserver ce qui fait qu’on est d’ici et pas d’ailleurs. Et en ce sens la langue occitane reste le ferment le plus évident de cette « occitanité » de cette « toulousanité ». Il se trouve qu’actuellement un « bouquet »de textes à la fois nationaux et européens mais aussi locaux et académiques révèle une véritable conscience et une volonté politique et sociétale de redonner tout son lustre à la langue occitane. En 1951, la loi Deixonne (proposée par un député SFIO originaire du Nord de la France mais député du Tarn) fut la première loi française autorisant l’enseignement des langues régionales. Ainsi les statuts européens et plus particulièrement les statuts euro-régionaux ont créé une Euro-région de 13 millions d’habitants, un euro-campus de 510 000 étudiants le premier euro-campus d’Europe et le 7ième au Monde. Cette euro-région a 4 langues officielles : le catalan, l’espagnol, le français et l’occitan. La loi Deixonne qui avait été abrogée ne reconnaissait ni la langue corse (encore à cette époque-là soupconnée de fascisme) ni l’alsacien pour les mêmes raisons. Ce n’est qu’en 1974 que l’on accordera le statut de langues régionales au corse et à l’alsacien. L’occitan est la première des langues régionales : première en termes géographiques (32 départements français) l’occitan est reconnu en Italie et en Espagne elle est aussi très importante en termes démographiques. Cette loi Deixonne ne permettant pas l’enseignement bilingue a été abrogée et aucune nouvelle loi n’est venue renforcer la mise en place d’un enseignement bilingue. Toutefois une convention Inspection d’Académie/Mairie de Toulouse a été mise en place pour créer sur les 5 ans du mandat de l’actuelle municipalité une école bilingue par an sur Toulouse. Une convention très récente signée entre les représentants de l’Etat, le Rectorat et la DRAF et la Région pour un contrat sur objectif de monter 30 écoles bilingues. La langue occitane n’est pas socialement aussi parlée, la transmission a été coupée mais elle est remise en place par les institutions scolaires.
4- Plusieurs points :
Vous avez évoqué dans la chanson de Nougaro que l’on entendait les cloches de l’aéroport en réalité ce sont les cloches du carillon de St Sernin. St Sernin a 7 carillons pour fêter la Saint-Saturnin. La mélodie de la chanson de Claude Nougaro est fortement inspirée par les sonneries des carillons de St Saturnin.
Vous avez mentionné le Rugby comme faisant partie du patrimoine-image de Toulouse : il s’agit d’une construction de l’image ancienne avec l’appropriation des couleurs des Capitouls. Je pense que ça ne fait débat pour personne mais maintenant Toulouse est la seule ville de France a avoir à la fois une équipe de Rugby de taille nationale et aussi une équipe de foot de taille nationale et le football a pris comme emblème la violette qui est une projection de l’image que l’on souhaiterait avoir mais aussi un enracinement dans le passé.
Un point sur la Garonne certains historiens pensent que Toulouse est née du Bazacle qui est un ancien gué autour duquel la cité se serait développée. Le Bazacle a accueilli diverses activités comme la tannerie, la filature et le tabac. Dans la deuxième moitié du XIIe siècle, à l’époque de Philippe-Auguste, on dénombrait 60 moulins flottants sur la Garonne, à la hauteur de Toulouse. Pour réunir les capitaux nécessaires à la construction de ces barrages, les meuniers constituèrent une société à laquelle ils confièrent leurs économies se furent les « premières sociétés anonymes ». Ces actions anonymes échappèrent rapidement aux meuniers pour passer entre les mains de la bourgeoisie toulousaine.
Compte rendu établi par Marie-Rose Gonne-Daudé, revu par les intervenants.
