Aménagements urbains à Berlin
J’ai deux raisons de proposer ce thème aujourd’hui : la première est que Berlin se trouve au centre de l’actualité avec le 20e anniversaire de la chute du Mur ; la seconde, parce que je suis un géographe et un chercheur dont le thème de recherche porte sur les aménagements urbains dans les villes en situation de frontières. J’entends par « frontière », une limite internationale de démarcation entre deux Etats en tenant compte de leurs multiples dimensions à la fois politique, matérielle et symbolique.
La frontière est un « objet géographique qui introduit de la distance dans la proximité » (ARBARET-SCHULTZ, 2004), de la distinction dans une relation.
Mes travaux portent sur les aménagements réalisés dans des villes par les pouvoirs publics qui cherchent à avoir une vision globale du territoire qu’ils gèrent.
Une forte dimension idéologique est présente à Berlin qui résulte de l’affrontement entre deux systèmes politiques et idéologiques, le système socialiste et le système capitaliste, pendant quatre décennies. Le Mur a eu un impact très fort sur les représentations.
Quels ont été les aménagements réalisés avant la chute du Mur, mais aussi quelles sont les perspectives depuis la disparition de ce dernier ?
Rappelons tout d’abord que Berlin est longtemps restée une petite ville. A la Renaissance, elle abritait environ 7000 habitants et elle était moins peuplée que les cités rhénanes de Strasbourg et de Bâle. La croissance de Berlin est liée à sa fonction politique. Elle devient capitale du royaume de Prusse en 1701, puis de l’Empire allemand en 1871. La ville a connu une croissance fulgurante, passant de 28 000 habitants en 1700 à près de 2 millions au début du XXe siècle. Son rôle de capitale a été déterminant pour lui permettre de devenir une métropole européenne.
En 1862, l’Empereur Guillaume Ier a confié à l’ingénieur Hobrecht, la mission de prévoir un plan d’extension de la ville. Inspiré par les projets de Hausman à Paris, Hobrecht a imaginé de larges axes de circulation calibrés en fonction des grands immeubles de rapport qui les bordent. La croissance de l’agglomération a largement débordé le plan, mais cela a toutefois permis de donner une cohérence. La réalisation de la Stadtbahn le chemin de fer urbain à partir des années 1880 va contribuer à l’émergence d’une grande agglomération. Cette croissance est relativement anarchique et de nombreux habitants vivent dans des conditions précaires.
Après la première guerre mondiale, en 14 ans, la République de Weimar, va créer 200 000 logements ce qui va contribuer à améliorer les conditions de vie difficiles des ouvriers à Berlin. Le Grand Berlin est créé en 1920 : il s’agit d’une structure politique qui résulte de la fusion de la ville de Berlin avec huit villes, une trentaine de communes et une dizaine de domaines ruraux, Berlin devient un territoire de 880 km2, qui compte quatre millions d’habitants. Dans l’Empire, les fusions communales sont courantes : au fur et à mesure de l’extension de l’agglomération urbaine, les villes intègrent les communes de banlieue dans leur propre territoire. La fusion est donc administrative et politique. Cela correspond à une superficie supérieure à celle du territoire de Belfort, huit fois celle de la ville Paris ou encore un quart du Haut-Rhin. L’espace urbain ne représente pourtant qu’environ 25% de cet espace, le reste étant constitué de bois, de lacs, de cours d’eau et d’espaces ruraux
Berlin atteint son maximum démographique en 1939 avec 4.4 millions d’habitants. La deuxième guerre mondiale introduit une rupture majeure dans ce cycle d’expansion rapide que rien ne semblait vouloir arrêter.
A la fin de la guerre, la ville est dévastée. 30% des bâtiments sont détruits dont 80% des bâtiments situés dans le centre-ville. On parle de « Stunde Null », l’heure zéro.
Berlin alors dissociée du reste de l’Allemagne et est placée sous l’autorité d’un système quadripartite, et. Considérée comme zone occupée par les quatre puissances [URSS, Etats-Unis, Royaume-Uni et France ], elle est organisée autour d’un pouvoir commun : la « Kommandatura « doit gérer l’ensemble du grand Berlin, divisé en quatre zones. Chaque zone se trouve sous l’autorité d’une puissance alliée et dispose d’une administration.
Entre 1946 et 1947 : la ville va progressivement se diviser en deux parties à la suite des tensions entre l’URSS et ses alliés occidentaux. En 1947, le résultat est que le Grand Berlin compte deux maires et deux administrations parallèles mais la partition n’est pas encore envisagée de manière durable.
La réforme monétaire qui introduit un nouveau Deutsch Mark dans les 3 zones d’occupation occidentales marque le début d’une période de division. La protestation soviétique suivie de l’organisation d’un blocus de 11 mois par URSS, instaure la séparation définitive du grand Berlin en deux parties qui préfigure la division de l’Allemagne, avec la création de la RFA en mai 1949, et de la RDA en octobre de la même année.
Le boycott de la Kommandatura par les Soviétiques a pour effet de rapprocher les autorités occidentales : ces dernières réduisent les contrôles entre leurs zones et les renforcent avec la zone d’occupation soviétique. Les noms de Berlin-ouest de Berlin-est s’imposent progressivement pour nommer les deux parties de la ville. L’organisation en quatre zones d’occupation est remplacée par une séparation en deux zones caractérisant des forces idéologiques opposées.
Le renforcement du rideau de fer entre RDA et RFA en 1953 est imposé par URSS. Une véritable frontière militaire est aménagée : toute activité est interdite dans une zone de profondeur de 500 mètres à partir de la limite de démarcation. Un permis spécial est exigé pour exercer une activité dans la zone située à l’intérieur d’un rayon de 5 km. Dans ce contexte,Berlin, constitue un maillon faible : elle, devient le point de passage privilégié des migrants qui quittent la RDA pour la RFA. Le nombre de migrations augmente malgré les contrôles de plus en plus pressants des autorités soviétiques. La RDA est fragilisée par cette émigration. Khrouchtchev propose alors un statut de ville libre pour Berlin, autrement dit qu’elle soit démilitarisée. Cette proposition formulée en 1958 est connue sous le nom d’ultimatum de Khrouchtchev.
Devant le refus des alliés, l’URSS transfère ses droits sur Berlin à la RDA, qui va gérer la ville en complète autonomie. Cette situation apparemment inextricable aura pour aboutissement la construction du Mur.
Durant toute cette période, les nouvelles autorités municipales et nationales ne sont pas restées inactives. Dès 1950, Les autorités de RDA entreprennent la réalisation de la « Stalinallée ». Le nom a été donnée à la Frankfurterstrasse, la voie qui mène de Berlin à Varsovie et à Moscou A l’est du centre-ville, une vaste zone bombardée pendant la deuxième guerre mondiale, sera sélectionnée par le nouvel Etat pour faire l’objet d’un projet emblématique de reconstruction.
L’architecte en chef de Berlin-est, Henzelmann, se rend à Moscou avec d’autres experts et des membres du parti SED pour s’inspirer des réalisations soviétiques des années 30 et les adapter à Berlin. L’objectif est de montrer au monde que le régime socialiste reconstruit plus vite et mieux que les régimes capitalistes. Cette large avenue encadrée par des immeubles de 5 étages devient alors l’une des réalisations phares du Régime.
La RFA et Berlin-Ouest réagissent et proposent en 1955 le projet « d’Haupstatd Berlin » qui consiste à opérer un nouvel aménagement du centre de Berlin. L’originalité de la démarche est qu’elle concerne une zone certes centrale, mais qui se trouve à cheval sur Berlin-ouest et Berlin-est. Le noyau urbain de Berlin qui comprend les grands monuments se trouve dans la partie orientale. Là encore, cela se traduira par la réalisation d’un quartier emblématique qui se veut représentatif d’un système sociétal, Hansaviertel.
Dans la partie Ouest de Berlin, une conception moderne s’impose dans la planification : le zonage, La construction de tour s’inspire des conceptions qui ont cours alors en Occident. Berlin-Ouest appartenant au « monde libre », chaque bâtiment de Hansaviertel est construit par un architecte différent avec un cahier des charges collectif. Par ailleurs, une zone proche de la frontière spécialisée dans la fonction culturelle est aménagée : le Kulturforum est réalisé entre 1959 et 1963. et comprend une galerie d’art contemporain et une bibliothèque. La construction d’un quartier dédié à la culture s’impose car les principales institutions culturelles sont implantées dans le centre, Mitte, qui se trouve à Berlin-Est. Pour maintenir son rang international, Berlin-ouest duplique certaines institutions culturelles de l’est. On va essayer de les recréer à l’Ouest. Cependant, la proximité même de la frontière apparaît comme une provocation : elle a été faite sur les plans datant d’avant la division et la frontière n’est pas encore un Mur.
En 1958, le Magistrat de Berlin-Est propose un concours intitulé « Berlin, Haupstadt der DDR » : il est ouvert aux architectes socialistes et à ceux du monde occidental qui sont sensibles à l’idéologie socialiste. Les propositions ne concernent que la partie centrale du territoire de Berlin-est et se traduira en termes de planifications.
En 1961, le Mur est érigé dans un contexte de concurrence entre les deux villes, avec une séparation dans la gestion et une division effective marquant la coupure de toutes les relations Est-Ouest.
A l’Ouest, Berlin apparaît comme une île rattachée à un « continent », la RFA par 3 couloirs autoroutiers et ferroviaires. Berlin-Ouest va devoir s’autonomiser et se distinguer par rapport à Berlin-Est qui est présenté par les Soviétiques comme la ville légitime. Le Mur est plus qu’une frontière. C’est un système de défense avec des miradors, des champs de mines sur un large espace, qui connaîtra des améliorations constantes jusqu’en 1971, où commencera une période d’apaisement relatif. Un accord quadripartite est signé cette année-là entre les grandes puissances qui reconnaissent le statu quo et réciproquement, les deux Etats de RFA et RDA.
A partir 1969, Willy Brandt instaure l’’Ostpolitik ce qui entraîne un certain apaisement : on autorise progressivement la reprise de relations familiales, économiques et politiques de part et d’autre du Mur, toujours sur fond de tension.
Entre 1961 et 1989, chaque collectivité va chercher à renforcer son identité urbaine. Berlin-Est affirme la centralité de Mitte : composé du noyau historique de la ville, cet arrondissement concentrent les principaux équipements culturels, les musées et correspond au centre politique de la RDA. Trois projets permettront de structurer le centre-ville autour d’un axe Ouest-Est qui comprend « Unter den Linden », une promenade érigée au XVIIIIe siècle et qui se prolonge avec la « Stalinallee ». La tour de télévision est construite dans les années 60 et présente la particularité d’être visible de toutes les parties de la ville en raison de sa hauteur comme le souhaitait Walter Ulbricht, le premier secrétaire du SED [1] a comme objectif qu’elle soit vue de tout Berlin. : elle symbolise en quelque sorte le socialisme qui cherche à « éclairer le monde ». L’Alexanderplatz est avant tout un noeud de transport. Elle correspondait aussi à une porte de la ville, celle par laquelle entraient les immigrants originaires d’Europe de l’est. Elle constitue le cœur de la ville où dominent plusieurs bâtiments emblématiques des années 70. La réalisation du palais de la République situé à l’ouest de la tour de télévision, en direction de la porte de Brandenbourg achève l’axe Ouest-est en 1976. Il abrite la Chambre des Députés, mais il est aussi composé de restaurants, de salles de spectacle. Il ne constitue pas seulement un centre politique, mais aussi un lieu d’animation qui sera très vite très prisé par les Berlinois de l’est. La centralité de Mitte est renforcée à la fois sur le plan fonctionnel et sur le plan symbolique : on y concentre les emplois des ministères et des entreprises publiques ; les bâtiments sont monumentaux, les larges places et rues sont destinées à accueillir les grandes manifestations collectives qui font l’apologie du régime. Les réseaux de transport collectif sont valorisés : autobus, tramway et réalisation de la ligne 5 de métro qui dessert les grands ensembles périphériques.
A partir de 1961, Berlin-Ouest termine les projets engagés comme le Kulturforum. Mais la division semblant inéluctable, le Land de Berlin décide de décaler le centre, de l’éloigner du Mur, afin d’être plus proche du centre géométrique du territoire et par conséquent d’être plus accessible. L’objectif est alors de renforcer le Kurfürstendamm comme centre commercial et de services et d’affecter à la résidence les quartiers proches du Mur autrefois centraux. Par ailleurs, les centres commerciaux de chaque quartier sont renforcés. Berlin-ouest est organisé selon une structure polycentrique qui s’appuie notamment sur les villes qui avait été absorbée dans le Grand Berlin : Spandau, Steglitz, Wilmersdorf,... Plusieurs avenues sont élargies pour favoriser les déplacements automobile en s’inspirant de la ville moderne telle qu’elle s’est développée aux Etats-Unis. En 1989, Berlin est composé de deux villes qui ont chacune une identité urbaine différente : une capitale d’Etat a été construite à l’Est ; à l’Ouest, une ville-Etat qui constitue une enclave dans le territoire Est-allemand, cherche à devenir une ville internationale.
Après la chute du Mur, le 9 novembre 1989, la rapidité du processus a surpris. Le Mur a été vite démantelé. La réunification se fera en moins d’un an et au terme de cette année, le Mur aura presque disparu. Dès décembre 1989, un accord de fonctionnement est signé entre les deux collectivités, préludant la réunification du 3 octobre 1990. Berlin n’est alors plus qu’une seule ville sur les plans administratif et politique, mais deux paysages urbains sont indéniablement juxtaposés.
Berlin-est est absorbé dans le Land de Berlin-ouest. Le Land de Berlin correspond alors au territoire du Grand Berlin. Le système politique occidental et fédéral s’impose. Une nouvelle assemblée de l’Etat régional est élu. Cependant, sur le plan opérationnel, la fusion sera bien plus lente
Les autorités politiques sont confrontées à plusieurs enjeux
D’une part, il faut recoudre l’espace urbain, faire en sorte que les deux parties fonctionnent véritablement comme une seule ville. D’autre part, il faut unir des sociétés urbaines qui vivaient dans deux mondes différents avec leurs trajectoires, leurs idéologies, leurs préoccupations quotidiennes.
Ainsi, plusieurs questions se posent :
Quel pourra être le positionnement international de Berlin ? Quelle place la ville peut-elle occuper dans une Europe réunifiée ? La question de la réunification de la ville est donc indissociable de son positionnement international.
Enfin, les autorités se demandent ce qu’ils peuvent faire du Mur et de son tracé qui est perçu comme une cicatrice qui traverse l’espace urbain. Plusieurs chantiers sont donc lancés dans les années 90 et ceci d’autant plus qu’en 1991, le parlement décide que Berlin redeviendra la capitale de l’Allemagne réunifiée en 1999. C’est une grande chance pour la ville, mais aussi un problème car l’échéance est toutefois relativement courte pour permettre les transferts des Ministères et de l’Assemblée.
En termes d’aménagement urbain, le principe de la « reconstruction critique » est retenu : il s’appuie sur quatre éléments.
D’une part, d’après Hans Stimman, l’architecte en chef de Berlin, il faut renforcer la cohérence urbaine. D’autre part, il faut résister à la pression des investisseurs et proposer un concept pour éviter une spéculation qui risque d’accroître l’hétérogénéité. Par ailleurs, les principes modernes de l’architecture et de l’urbanisme, en l’occurrence le zonage, la faible mixité, sont largement critiqués. Il convient par conséquent de formuler une autre proposition. L’idée est de s’inspirer de la « ville européenne », une forme urbaine mythique, mais qui selon Hans Stimman, est bâtie avec des îlots et des rues et qui présente une certaine harmonie sans connaître de fortes densités. Ce concept a été proposé lors de l’Internationale Bauaustellung (IBA), une importante manifestation d’architecture et d’urbanisme qui s’est déroulée à Berlin-ouest en 1987, lors du 750e anniversaire officiel de la création de la cité.
Cette reconstruction critique fait référence au paysage urbain de Berlin, capitale d’Empire, celui de la période wilhelminienne, « die Gründerzeit ». Peu de réalisations concrètes ont été effectuées, à l’exception de quelques constructions dans la Friedrichstrasse, le principal axe commerçant de direction Ouest-Est. Deux quartiers particulièrement emblématiques ont été réalisés dans les années 90, mais ils ne portent pas vraiment les marques de la « reconstruction critique ».
D’une part, le Gouvernement Fédéral a fait réalisé un nouveau quartier gouvernemental sur des terrains en friche près de la porte de Brandenbourg. Le Sénat de Berlin fut associé à l’élaboration du projet, mais sans pouvoir imposer ses visions. A la suite d’un concours international, Axel Schultes va édifier le bâtiment dans un vaste espace vert qui borde et prolonge le Tiergarten. L’objectif est d’éviter un sentiment de domination. La nouvelle Allemagne est une démocratie qui se veut modeste, sobre et transparente comme ses bâtiments officiels : l’Etat fédéral cherche à se démarquer du nazisme et de la RDA, considérés comme deux régimes totalitaires. La continuité entre le quartier de Mitte et ce dernier est assuré par les promenades aménagées sur les rives de la Spree
D’autre part, le quartier de Postdamerplatz est devenu l’emblème du nouveau Berlin. C’est le quartier des investisseurs, proche du Kulturforum, installés sur d’anciens terrains vagues, investis par Sony Europe, Daimler Benz et ABB qui ont fait appel à des architectes internationaux dont Renzo Piano qui en a fait le plan général. Cette zone urbaine est réalisée en fonction du principe de mixité urbaine combinant bureaux, loisirs, logements, commerce. C’est un quartier marqué par la densité comme en atteste la présence de trois tours dont une de Renzo Piano. La construction verticale est un emblème de Berlin qui redevient ainsi une mégapole. Cet important lie d’animation est aussi un nœud majeur de circulation et de correspondance entre S-Bahn et métro.
Quant au Mur, il a été démantelé à la suite d’une décision prise dès février 90 par l’Etat est-allemand. Deux phases caractérisent la période postérieure à la Réunification. La première est celle du rejet. En dehors de Willy Brandt qui a proposé de le classer comme « monument historique » et de la société d’histoire allemande, peu de voix se sont élevées contre sa destruction. Par ailleurs, les Berlinois et les visiteurs ont contribué eux aussi à son démantèlement en en prélevant des morceaux. Nombre d’entre eux ont été vendus dans le monde entier. Le consensus a donc été presque unanime sur la volonté de faire disparaître le « Mur de la honte ».
Mais parallèlement, d’autres initiatives sont vu le jour : ainsi, certains vestiges ont été peints par des artistes qui en ont fait une galerie à ciel ouvert (East side gallery) aujourd’hui protégée en tant que monument historique. Mais, en dehors de réalisations ponctuelles comme le Mauerpark, un parc urbain ou le mémorial de l’holocauste, la trace laissée par le Mur est surtout occupée par des friches et des terrains vagues.
Or, les touristes qui viennent visiter Berlin cherchent le Mur et sont surpris de ne pas le trouver. Le Sénat a donc décide de réaménager « Checkpoint Charlie », le principal point de passage des étrangers non-allemands entre Berlin-ouest et Berlin-est. Des portraits d’un soldat états-unien et d’un soldat soviétique ont été installés à côté d’une guérite. Cette scénarisation sans respect pour la réalité historique schématise la Guerre Froide. De surcroît, dans les parties centrales de la ville, le tracé du Mur a été inscrit avec des pavés dans la chaussée.
A partir de 2001, une nouvelle majorité au Sénat de Berlin une coalition rose-vert a proposé un nouvel aménagement sous le nom de « Berliner Mauerweg » Il s’agit d’une piste cyclable et d’un chemin piétonnier sur l’ancien tracé du Mur soit 160 km de long en mettant l’accent sur deux idées majeures : d’une part en faire un espace de mémoire, d’autre part, une zone de loisir. Le parcours est jalonné de plusieurs stations, 5 principales, où se trouvent des musées et des centres d’information, et des stations secondaires moins élaborées. L’aménagement est actuellement terminé. C’est un moyen de créer des lieux, de s’appuyer sur les discontinuités pour malgré tout créer de la continuité.
Il a fallu du temps pour se réapproprier cet espace laissé vacant par le démantèlement du Mur et le réaménager. Ce qui frappe dans l’histoire urbaine de Berlin, c’est l’importance des pouvoirs publics, des Etats, des grandes puissances. Pourtant, dans le détail, de nombreuses expériences urbaines ont aussi été menées en dehors des cadres officiels. 20 ans après la chute du Mur, Berlin continue d’être marqué par ce dernier. Le paysage urbain garde indéniablement une touche, une atmosphère très particulière, en raison de la présence dans le cœur de la ville de profondes discontinuités, que le temps lui-même aura du mal à combler.
Questions
On admire la cohérence et la volonté politique de construire un paysage symbolique mais c’est une ville verte, cela date t-il de 2001 ? A-t-elle toujours été « verte » ?
Le grand Berlin des années 20 a englobé des domaines impériaux, des réserves, des forêts, des champs. Malgré la forte croissance des années 20, peu de zones ont été construites sur cette immense surface. Par la suite, les politiques de Berlin-Ouest et de Berlin-Est, étaient économes en consommation d’espace. Berlin-Ouest se considérait comme une île et avait besoin de conserver de vastes espaces de respiration pour ses habitants. Par ailleurs, les planificateurs est-allemands ont encouragé la construction de quartiers denses pour favoriser le sentiment collectif et en raison de l’économie réalisée grâce à la standardisation des constructions. Les espaces verts et les espaces aquatiques (lacs, cours d’eau) représente une grande importance en termes de superficie. Se baigner dans les lacs et les plans d’eau en été fait indiablement partie de la culture berlinoise.
Quels enseignements tirer de cette réunification ?
Elle s’est faite dans la douleur, dans la tension, avec l’idée que les choses doivent aller rapidement pour les autorités fédérales. Les associations de citoyens assez actifs dans les quartiers auraient voulu proposer autre chose. La ville présente indéniablement deux faces, celle d’une forte dynamique avec un potentiel de redevenir une métropole, celle d’une ville pauvre où le taux de chômage tourne autour de 20% avec des noyaux de pauvreté assez visibles. Pourtant, la ville dans son ensemble constitue une forme d’îlot de relative prospérité dans l’Allemagne des nouveaux Länder. En effet, des perspectives semblent offertes, malgré la pauvreté.
Les Berlinois ont-ils toujours une frontière dans leur tète ?
Les possibilités d’intégration sont plus fortes à Berlin que partout ailleurs. La mobilité résidentielle est élevée : de nombreux habitants de l’Ouest se sont rendus dans certains quartiers de l’Est, notamment Mitte et Prenzlauer Berg ou d’autres plus éloignés. Il y a eu une forme de renversement social à Berlin avec une paupérisation des quartiers du Sud-ouest. La frontière dans les têtes demeure, mais elle semble s’estomper, car Berlin est à la fois une zone neutre et une zone de confrontation permanente entre Ouest et Est. Les stéréotypes ne peuvent résister. Mais, il existe indéniablement plusieurs Berlin, celui où sont réalisés les investissements, qu’ils soient privés ou publics, et ceux qui sont à l’écart de ces investissements. Dès que l’on sort des centres et que l’on atteint les quartiers de grands ensembles, la pauvreté est plus marquante. Mais ces derniers ont aussi fait l’objet d’investissements dans la partie orientale de la ville. Le Land est cependant dans une situation financière fragile car il est très endetté. Paradoxalement, Berlin est moins soutenue par l’Etat que lorsque la ville était divisée. Avant 1989, chaque ville recevait un soutien financier très important des Etats respectifs A côté du Berlin internationalisé, mondialisé, il y a un Berlin marqué socialement et les « Ossies » même jeunes, n’ont pas tous réussi à s’intégrer dans la « nouvelle » société. L’identité reste imprégnée par le Mur et les gens disent vite « je suis de l’Ouest ou de l’Est » et font référence à des trajectoires différentes. Les cultures restent différentes pour les adultes et des clivages perdurent mais Berlin reste un des endroits où l’intégration est la plus facile car on se trouve aussi et surtout dans une grande ville.
C’est l’intégration des Berlinois de l’Ouest dans le Berlin nouveau mais pas celle des Berlinois de l’Est ?
Certes, les aménagements réalisés s’apparentent parfois à une forme de domination. C’est du moins ce que laissent entendre certains chercheurs, mais le réaménagement de Berlin-est ne peut pas gommer toutes les réalisations précédentes : la tour de la télé, le centre de conférences des enseignants, la Karl-Marxstrasse existent toujours. Le paysage urbain n’est pas seulement celui d’une cité d’Allemagne de l’Ouest et c’est ce qui fait son intérêt.
Comment a-t-on réorganisé les transports ?
Il faut distinguer le réseau de transport urbain et le réseau extérieur à moyenne et à longue distance. Une nouvelle gare a été ouverte qui pour le moment est bien connecté au réseau urbain de S-Bahn, mais pas avec le métro.
La réalisation de la gare centrale, « Hauptbahnhof » qui est en partie souterraine et qui a nécessité la construction d’un tunnel d’orientation nord-sud de plusieurs kilomètres de long, s’appuyait sur des prévisions de croissance démographique rapide, mais se sont révélées erronées. L’objectif est que Berlin redevienne un nœud ferroviaire européen comme elle l’était au début du XXe siècle.
Une controverse existe à propos du prolongement de la ligne 5 qui devrait desservir la gare centrale, dont seule une partie a été réalisée, mais qui coûte très chère. Le réseau de S-Bahn a été reconfiguré il y 3 ans après plusieurs années de travaux. Les lignes de métro ont été très vite repensées après la réunification. Le réseau de tram est dense à l’Est et on envisage de l’étendre à l’Ouest.
Enfin, se pose la question de l’aéroport, car la ville ne dispose pas d’une plate-forme aérienne digne d’une grande capitale. Tegel est inséré dans le tissu urbain. Tempelhof, construit pendant la période nazie est fermée. Schönefeld devrait connaître un véritable développement. Cette ancienne plate-forme aérienne militaire soviétique est située dans le Land de Brandenbourg, ce qui nécessite des négociations entre ce dernier et le Land de Berlin, ce qui n’est pas forcément facile, malgré l’existence d’une structure commune de planification.
[1] SED : Sozialistische Einheitspartei : parti socialiste officiel de la RDA
