Dubaï, Copenhague. Deux villes, deux destins. L’une, ensablée dans ses rêves du Golfe persique, capitale du développement non durable, qui vient d’échapper à la faillite grâce à l’émirat voisin d’Abu Dhabi. L’autre dans le Nord de l’Europe, ville « verte », au cœur de ce monde protestant qui a divinisé la Nature et qui accueille l’une des grands messes mondiales de cette nouvelle religion de l’environnement et du développement durable. L’une qui a grandi trop vite et s’est construite dans la démesure.
L’autre, sur les rives des mers du Nord, s’est bâtie dans la longue durée par le commerce et avec toute la prudence des marchands au long cours. L’une et l’autre sur la scène mondiale à quelques semaines d’intervalle balisent notre réflexion sur le Monde. Elles permettent de comprendre la partition qui se joue au Danemark.
Avant la modernité aurait été l’Eden, le paradis perdu d’une nature inviolée. Puis, serait venue l’industrialisation et ses maux : pollutions, catastrophes, migrations forcées, etc. Enfin, l’enfer que de nombreux Cassandre nous promettent où l’humanité se consumera comme les flammes brûlent les corps sur le retable de Van Weyden des Hospices de Beaune. On sait que tout cela est une fable et que les pandémies, la misère, le manque, la tyrannie ont été aussi le lot de l’humanité dans l’Histoire. Mais les grands prêtres cathodiques, Nicolas Hulot, les nouvelles Eglises comme le GIEC et de nombreuses ONG se sont appropriés nos peurs, ils nous sermonnent et nous menacent. Les scientifiques ont beau dire qu’ils ne savent pas à quoi attribuer le réchauffement climatique, la messe est déjà dite. La Terre n’est pas faite pour l’homme qui pourrait la détruire : revêtez la bure, frère Jacques, et sonnez les matines.
Le pillage des aquifères, la pollution des eaux continentales et marines, la prédation sur les hydrocarbures par quelques cartels, la faim qui tue plusieurs dizaines de milliers de personnes chaque jour, la fonte des glaces, l’extinction de la biodiversité, tout cela est angoissant. Faut-il pourtant mélanger l’iniquité de nos systèmes économiques, la folie de ceux qui exploitent, salissent et profitent aux capacités qu’a l’humanité de faire face aux défis qui l’attendent ? Faut-il penser que l’homme ne peut que détruire et le capitalisme qu’asservir ? Et faudrait-il se résigner à ne voir la science qu’incestueuse dans ses relations avec le politique, incapable de se mobiliser au service de nobles causes ? Pas sûr.
Alors, à quoi servira Copenhague ? Comme Rio ou Kyoto, Copenhague est un jalon de cette nouvelle histoire du Monde qu’un Jacques Lévy (dans L’invention du Monde, Presses de Sciences Po) ou un Christian Grataloup ont écrit. C’est une nouvelle prise de conscience par les Etats de leur rôle régulateur quand bien même les échelles de décision nationales ne paraissent aussi efficaces que lorsqu’elles sont mises en musique au niveau mondial.
C’est pourquoi les querelles des clercs du climat ont quelque chose de dérisoire. L’opinion publique mondiale est déjà au-delà de ces embrouillaminis statistiques. Elle a compris que la pauvreté et les inégalités grandissantes ne sont pas une bonne nouvelle, que d’autres pratiques économiques doivent émerger et que la difficulté de nos politiques à mettre en œuvre des modes efficaces de régulation ne signifie pas toujours cynisme et mépris. Des débats d’échelle mondiale sont animés par des groupes de pression qui parviennent à se faire entendre.
Ce qui est nouveau, c’est que le climat fasse système à l’échelle du Monde. Sa perception locale par les types de temps est reliée par tous à des mécanismes globaux. La banalisation des cartes météo sur les écrans de télévision n’y est pas pour rien. Progressivement, le climat reste un de nos rapports les plus essentiels au Monde et, en même temps, l’un des plus difficiles à comprendre. C’est pourquoi il réclame de la pédagogie et de la modestie face à l’incertitude qui est une des variables les plus fondamentales de notre condition humaine.
Gilles Fumey
