La force de l’habitude a été telle que jusqu’à l’été 1969, la plupart des habitants de la Terre n’avaient jamais imaginé que notre planète était bleue. Ils l’ont découverte enveloppée d’une atmosphère qui faisait corps avec elle mais avec les images diffusées par la Nasa lors du voyage Apollo, disparaissait le dessin des continents. Les continents, ces « terres en continuité » selon une terminologie du XVIe siècle... Ils ne s’étaient pourtant pas imposés avec évidence pour les humains. Christian Grataloup avait déjà tenté l’exercice pour les Cafés géographiques en 1999, de savoir comment notre Monde avait été nommé. Il revient après plusieurs livres, dont une brillante Géohistoire de la mondialisation sur cette géographie de notre planète, en plein bouleversement. Les nouvelles technologies tout comme les grands brassages de populations, de biens et de services qu’on appelle ainsi qu’il est convenu la « mondialisation » donnent à saisir une nouvelle planète. De nouvelles territorialités émergent, de nouvelles identités surgissent et l’homme contemporain peut se sentir, à juste titre, dé-boussolé.
L’histoire que nous conte Christian Grataloup avec talent et gourmandise pourrait être lue comme un roman du Monde. Avec l’impression qu’à chaque période de l’histoire, la quête est la même : qui sommes-nous ? Où sommes-nous ? Le débat actuel sur l’identité européenne prend toute sa mesure avec le casse-tête sur les limites géographiques, fallacieux prétexte, pour certains, à ne pas envisager une adhésion de la Turquie à l’Union européenne : si c’est un débat, qu’on ne mêle pas la géographie à cette question !
Aujourd’hui que la géolocalisation nous permet d’être à la fois global et local, on remarquera que les nouveaux instruments pour se situer sont bien peu adaptés à l’échelle intermédiaire qu’offrent les continents. Ces portions de terre émergées ont été des horizons fluctuants pour les premiers cartographes. Et aujourd’hui encore. Sait-on en France que si nous en comptons cinq, les Britanniques en ont répertorié sept ? Preuve s’il en est qu’ils sont des constructions mentales issues de lectures différentes de la planète physique. Le drapeau olympique pensé par le Français Pierre de Coubertin accroche cinq anneaux figurant les cinq continents et qui marquaient l’ambition des Olympiades à « rapprocher (ces) continents » dont l’accord sur le nombre n’existait pas ! En constatant que leur usage fut très variable dans la connaissance du Monde, on pourrait avancer que le XXe siècle a été le siècle des continents tant il est vrai que les grandes guerres, puis les alliances se sont faites à leur échelle alors que le nationalisme des Etats est plutôt le fait du XIXe et que le « mondialisme » s’avère être un fait culturel pensé comme tel depuis le début du XXIe siècle.
Le nombre des continents fut aussi une manière pour l’Europe de se penser sur la planète. La cosmogonie médiévale qui fait la synthèse de l’Antiquité reste sur cette « règle de trois » et ses mappemondes dites « T dans O », mais aussi le rappel des trois fils de Noé, des trois mages de Noël, des trois ordres de la féodalité, des trois âges de la vie... Lorsque surgit un quatrième continent en 1492, l’Europe revoit sa pensée symbolique du Monde, le chiffre 4 devient alors la référence : les quatre mondes, les quatre races, les quatre couleurs, les quatre continents représentés sur les plans du dominicain Lucaldi de la fontaine de la place Navone à Rome. Rome où Andrea Pozzo peint dans l’église des Jésuites les quatre continents aux impostes de la grande voûte. Jusqu’à Picasso qui ajoute les Quatre parties du monde dans la chapelle du château de Vallauris en 1952, l’Europe prend en charge l’iconographie du Monde et le fait savoir.
Nous ne dévoilerons pas ici le roman de l’Océanie, née de l’Atlantide et des antipodes qui précède de riches réflexions sur « Nous et les autres ». Mais ces chapitres montrent comment on en arrive à la disparition d’une certaine pensée évolutionniste, encore présente au Muséum d’histoire naturelle et au musée de l’Homme à Paris. La géographie tient-elle sa revanche, désormais qu’il faut réécrire un nouveau découpage du Monde ? En attendant de voir ce que les technologies vont produire comme représentations, les continents reviennent dans les manières de penser le Monde. Ce n’est pas faire injure à la géographie de voir que le Moyen Orient n’entre pas dans cette lecture, que la continuité de l’Eurasie est une question qu’on ne règlera jamais et que l’unité de l’Amérique comme de l’Afrique reste à construire.
Ce roman gratalupéen ne serait pas complet sans une iconographie et une cartographie copieuses et abondamment commentées. Le livre est truffé de pépites : ici, la famille Tasman peinte par Cuyp (1637) dénichée dans une bibliothèque australienne, là, une tabatière en forme de globe (XVIIIe siècle) du musée McCord de Montréal. Mappemondes sur vélin, gravures, mosaïques, vases grecs, peintures, tissus peints, photos anciennes et images satellitales jusqu’à ces étonnantes « cartes de potentiel de superficie » de l’équipe de Claude Grasland ou encore cette carte en baguettes de la navigation micronésienne, rien ne manque dans cette somptueuse histoire d’un Monde toujours en quête de lui-même.
Gilles Fumey
