C’est le ministère de l’éducation nationale qui le dit : le pilier de notre système éducatif doit être renforcé, il le sera. D’abord, dans la filière S, le lieu où se retrouvent les fils de profs et de tous les nantis de la nation, en rabaissant l’histoire au niveau du français : exclues de la terminale et examinées en première, ça suffit bien pour ces deux disciplines. La géo suivra inévitablement l’histoire : elle constitue théoriquement la moitié du programme, mais qui s’en soucie ? Ce sont des profs d’histoire qui l’enseignent et ils se complaisent à répéter dans les dîners en ville qu’ils la détestent depuis qu’ils ont dû supporter d’en entendre rabâcher des bribes pendant toute leur scolarité de futurs profs d’histoire, y compris jusqu’à l’agrégation. Chat échaudé...
Ma fille, en terminale L, n’a jamais réussi depuis la sixième à entendre le programme complet de géographie - même quand la/le prof ne fait que relire le manuel, bien agréable cependant grâce aux images -. Cette année, il y a un espoir, sa prof a commencé par la géo, mais c’est pas « honnête » : elle est « géographe de formation », pouah ! Les autres élèves pensent que c’est donc la fin du programme d’histoire qui passera à la trappe. Car finir les programmes est encore un sujet dont il ne faut pas parler.
Quoi qu’en disent les indignés de tout bord, pétitionnaires ou non, prompts à s’enflammer sur les principes mais supérieurement doués pour éviter de se salir les mains dans la pratique (combien de profs de terminales parmi les « grandes signatures », combien qui n’ont pas vu une classe depuis au moins trente ans ?), le débat en cours sur l’histoire en terminale S est biaisé. L’histoire n’y apparaît que comme un accessoire. Même s’il le dément après avoir rencontré en tête-à-tête Nicolas Sarkozy, c’est d’ailleurs un philosophe et non un historien, charognard coutumier de l’exposition d’idées médiatiquement utilisables, qui a reniflé le premier une occasion nouvelle de dépecer une idée malade pour n’en laisser que les os blanchis au soleil. Et les autres médiatiques de toutes obédiences de s’engouffrer dans la brèche, suivis par les naïfs. Les réactions de bon sens, minoritaires hélas, n’ont pas manqué mais ne suffisent pas. On peut en retenir deux, celle de Xavier Gorce et celle de Daniel Schneidermann. Gorce va droit au but et exprime clairement la réponse de sens commun :

Schneidermann est tout autant incisif mais plus insidieux dans La gazette d’@rrêt sur images, n°103 : « Quel tumulte ! A propos de la suppression de l’Histoire obligatoire dans les Terminales scientifiques, on a vu s’enflammer les intellectuels, et une bonne partie de la presse. Avec d’excellents arguments : l’Histoire est indispensable à la formation des citoyens (tout comme la géographie, qu’il ne faudrait pas oublier). Mais à regarder de plus près ce débat explosif, certains détails sont troublants. Pourquoi s’émeut-on moins quand on supprime des heures de maths aux littéraires ? Et les pétitionnaires auraient-ils autant pétitionné, si des heures de matières littéraires avaient été supprimées dans l’enseignement technique ou professionnel ? Ces questions font surgir quelques hypothèses désagréables. Et si cette levée de boucliers exprimait une réaction à la fois corporatiste (les littéraires sont sur-représentés parmi les journalistes), et sociale (pas touche à ma Terminale S, celle de l’élite) ? Quoi que l’on pense de la réforme, ces questions méritent d’être posées ».
Cassandre voudrait apporter son grain de sel (de sable ?) à ce débat biaisé en affirmant haut et fort, s’offrant aux coups prévisibles de tous les hyperactifs du corporatisme :
Ce débat ne concerne en rien la géographie.
Pourquoi ? Parce qu’elle n’a rien à faire dans cette galère. Accrochée depuis plus d’un siècle au navire d’une histoire qui se cherche, se cherchant elle-même, elle reste le youyou que ballotte au bout d’une corde un bateau plus gros qu’elle. En nautisme, cela porte un nom : l’annexe. Doit-elle le rester ? Non.
Un géographe courageux a publié dans le journal Le Monde daté du 9 décembre 2009 une tribune dans laquelle il se livre à une analyse qui n’est pas fausse, mais demeure
incomplète. Surtout, sa critique dévie vers la formation du citoyen. Passe encore que, dans nos pays dits démocratiques, l’on veuille faire de l’histoire avec un grand H (et une grande hache) le lieu principal de la formation du citoyen. Le citoyen, dans ce cas, ne peut manquer de devenir le national. Ce n’est nullement le citoyen du monde que cette histoire-là enseigne. La confusion est grave. Mais laissons aux historiens la gestion du débat sur cette question. Il est clair en tout cas que la géographie n’est nullement concernée par le projet de S ou pas, même si, en raison de jumelages historiques et institutionnels, elle est liée abusivement au flanc de l’histoire.
La géographie n’est en aucun cas chargée d’apprendre la nation française aux enfants : elle existe pour rendre le monde intelligible à de jeunes intelligences dans une période troublée où, à la fois, l’on crée l’Europe, l’on démantèle les empires, l’on interdit à des nations de posséder un État, l’on aiguise les conflits entre peuples sous couvert de mondialisation, l’on intervient chez le voisin, l’on contraint - c’est une bonne chose - chaque individu à se tenir au courant de ce qui survient partout (Iran, Somalie, Géorgie, Rwanda, Kosovo...).
La géographie n’est aucunement le marchepied de l’histoire : au contraire, tout comme l’histoire se sert d’elle, elle doit se servir de l’histoire, comme de bien d’autres disciplines, scientifiques ou non, pour transgresser les frontières, héritées de l’histoire, et étudier le monde en prenant de la hauteur de vue. Elle n’a aucun avantage à s’enfermer dans quelque frontière que ce soit. Elle ne peut qu’y perdre sa signification. On aura beau la flatter au lycée en lui disant qu’elle a la charge d’« ouvrir les yeux de la jeunesse au-delà de l’hexagone » : elle n’a pas à se situer dans l’hexagone. Elle a la charge de l’explication du monde tel qu’il est dans tous ses territoires, en échanges constants avec l’histoire certes, mais avec bien d’autres disciplines aussi. Et c’est la raison principale pour laquelle la géographie scolaire, calquée sur l’histoire scolaire, malgré des progrès dans ses programmes, a tant de mal à décrire le monde chaque fois qu’elle part d’un point de vue national (quand il n’est pas carrément franchouillard, Marseillaise comprise), voire « européen » (défendons la chrétienté, faisons de bons petits bien béats et bien taiseux, détournons les yeux des minarets...).
La raison pour laquelle la géographie n’est pas concernée par la querelle de l’histoire en S est simple : la géographie, si elle veut se détacher un jour de son image de GPS au rabais et de guide touristique, doit s’affirmer comme l’une des sciences sociales. Il n’y a aucune raison, de nos jours, pour qu’elle soit enseignée seule au lycée, au détriment de la création d’une souhaitable option consacrée au corpus des sciences sociales. Cette option utile remplirait le rôle nécessaire d’interprétation du monde, en relation étroite avec l’histoire, évidemment. C’est bien ce que voudrait permettre, semble-t-il, le programme actuel sur la mondialisation en terminale, ouvert sur plusieurs disciplines. Il n’est que temps de l’élargir en le passant en option ou de le supprimer s’il paraît trop lourd à gérer.
La géographie au lycée ? Impossible...
On pourrait imaginer de maintenir la géographie au lycée, à condition que l’on accorde le même statut à la sociologie, à la psychologie, à l’économie, au droit, pour le moins : les « jeunes têtes blondes » de jadis ont disparu et tous les types de têtes des classes actuelles (cheveux crépus ou bruni, modèle carla) en ont autant (plus ?) besoin que de la localisation, des tonnages et des classements de PIB. Bien entendu, j’entends déjà les gens de bon sens : les horaires sont déjà tellement pleins qu’on ne voit pas où les mettre, ces sciences sociales ! C’est bien évident ! C’est pourquoi il faut non seulement reporter les sciences sociales, comme aujourd’hui, aux formations spécialisées après le bac, mais y ajouter la géographie ! Et voilà Cassandre bradant la culture générale des S, se mettra illico à bramer le lobby des arcboutés de l’emploi du temps, ayant peur de perdre des heures...
Mais non ! Il suffirait de faire étudier aux S, ces élites de la nation, un peu d’histoire des sciences, voire de philosophie des sciences, qu’ils ignorent totalement : ils y apprendraient infiniment plus d’histoire - car les sciences sont tellement liées à la société ! - que dans la dissection d’un moment historique coupé de l’avant et de l’après... ! On pourrait ainsi militer « pour des élites scientifiques moins stupides », qui réfléchiraient un peu plus à ce qu’on va leur faire faire dans leurs futurs métiers, au nom d’une science dont on ne leur apprend en S que des recettes et des formules. Évidemment, il faudrait former des profs pour ça, parce qu’il n’y en a pas...
Au lieu de cela, on perpétue la pratique des héritages du XIXe siècle, qui consiste à se servir en douce de la géographie scolaire pour saupoudrer son programme de bribes de sciences sociales difficiles à contourner (un peu d’anthropologie ici, de démographie là, quelques pincées de géopolitique à la mode, des plaidoyers pour notre type de démocratie...), comme on glissait jadis dans celui de la vieille géographie quelques touches d’ethnographie, l’étude des colonisés, sauvages ou peuples orientalisants, des portions d’écologie, les diverses manies de l’homme-habitant, la géologie/relief et tous leurs mots (aa, aber, accore, alizé, amer, apex, aquifère, atoll, aven, azonal ...) bref, la célèbre « géographie fourre-tout ».
Fourre-tout vraiment ? Non, bien évidemment. La géographie scolaire continue d’ignorer la sexualité (c’est le/la prof de français qui l’évoque à l’occasion), alors que le moindre ado va tremper son biscuit dans le gobelet de sa voisine de classe, quand il ne malaxe pas son portable, son ipod, ses oreillettes et ne suçote pas les bords de son keffieh, en attendant que le/la prof cesse de crier pour obtenir le silence. La géographie scolaire - mise à part la classe de seconde si le/la prof « aime » la géographie - est en outre enrobée de « bien pensance ». Elle se doit d’être politiquement correcte, de passer sur les conflits raciaux, d’ignorer la force des ancrages religieux, de dénoncer d’un mot seulement les conduites mafieuses, de fustiger les inégalités sans détailler les mécanismes des accaparements du tout par quelques-uns, d’exalter la paix alors que tous les pays s’arment et que la science des S sert de plus en plus aux armées. Elle magnifie l’humanitaire sans montrer l’aspect douteux et démobilisateur de la charité internationale, etc.. Bref, on lui fait distiller en contrebande, sous son étiquette de demeurée, une morale ! Oui, une morale doucereuse et droitdelhomique qui va bien au-delà de l’instruction civique. Comme si c’était à la géographie de faire la police préventive d’un monde faussement « consensuel » auquel on voudrait que les élèves adhèrent les yeux grand fermés !
Pourquoi la charger, elle seule, de décrire une pseudo vie réelle à des ados qui vivent dans un bouillonnement inquiétant, une fois refermée la porte du lycée (chômage en vue, compétition et copinage, précarité, mépris pour le débutant, course à la productivité, crise des parents, mauvais traitement des femmes, érotisme diffus, jeux de masque des interdits détournés par les tolérances, brutalité des rapports sociaux...) alors que la littérature, par exemple, qui pourrait contribuer à l’étude du social, s’en détourne pour se concentrer sur la contextualité, les diérèses et autres schémas actanciels, au point de chasser des cours l’orthographe, la poésie et l’expression écrite ? Pourquoi ne pas s’appesantir, pendant qu’on y est, en géolittérature, sur la téléocinèse qui, comme chacun sait, désigne un système de relations spatiales avec l’environnement, dont l’un des plus beaux fleurons est l’odeur de la fleur de marronnier, célébrée par Stendhal et par Apollinaire ? Cela pourrait apprendre aux jeunes filles pubères à éviter de clamer en public la finesse de leur odorat...
C’est dans la place de la géographie en terminale S que gît le problème. En terminale STI, STL, SMS..., pas de problème : il n’y a pas d’histoire-géographie. Il est vrai que, dans ces terminales-là, il n’y a nul intérêt, n’est-ce pas, à exiger de ces « rebuts » de la sélection qu’ils exercent leur droit à devenir des « citoyens ».
En sortant la géographie scolaire de toutes les terminales, on pourrait alors s’attaquer victorieusement à la racine du divorce avec la géographie universitaire : cette dernière prétend (avec une suffisance qui ne masque pas assez ses insuffisances, hélas) se constituer en science - à tout le moins pratiquer des méthodes scientifiques -. Elle est balbutiante, mais elle progresse. N’a-t-on pas vu soutenir ces temps derniers une thèse sur les prisons ? Elle se lie de plus en plus à l’écheveau des disciplines « réticulées » qui examinent le cosmos, la planète, la nature, la vie, l’être humain dans ses deux genres, l’animalité et la génétique, les nanotechnologies jusqu’à l’atome, faisant ainsi la liaison entre toutes les échelles, comme jadis le ciron pour Pascal était un univers à part entière et un gouffre sans fond qu’il fallait examiner. Mais quel S sait ce qu’est un ciron ?
Que l’on assigne à la géographie le territoire comme espace préférentiel (ou terrain d’exercice...), c’est une évidence et une nécessité. En existerait-il, pour elle, un autre ? La géographie, c’est l’étude de l’ensemble des savoirs sur l’espace des sociétés et sur les interactions entre sociétés et espace (environnement compris, bien entendu). Le territoire, c’est tout ce qui se rapporte à l’espace humanisé, socialisé, à la planète entière puisqu’aujourd’hui aucune partie de sa surface n’échappe aux sociétés (que l’on pense aux milliards d’ondes cheminantes qui permettent d’utiliser son téléphone portable depuis les sables d’Ermenonville pour prendre des nouvelles d’un voyageur traversant le désert central australien ; aux écoutes des sonars ; aux grandes oreilles des radars ; aux enregistrements électromagnétiques continus des satellites d’observation de la terre...). Rien que cela pour les géographes rendant compte du monde, dira le sceptique au sourire ironique ? Rien moins que cela, répondra le géographe, même s’il se sent écrasé de modestie devant l’ampleur du défi.
C’est cette manière de voir les choses qui enracine le géographe dans le réel, le vivant, le concret, la matérialité... ; dans l’aménagement, l’urbanisme, les réseaux d’échanges et de communications, les infrastructures.... La géographie s’occupera-t-elle aussi des tuyaux, de tous les types de tuyaux ? À la bonne heure ! On ne demande pas à un chirurgien des varices de méditer sur la création du corps humain et la localisation de l’âme ! Toutes les spécialisations sont ouvertes au géographe. En revanche, il est impératif que l’on exige de lui une expression sans parti pris (ou alors, de dénonciation des partis pris) de ce qu’il examine. Que l’on aille plus loin encore : que l’on contraigne la géographie à porter une attention croissante aux règles de la construction de théories, de leur vérification (falsification) et de leur perfectionnement incessant.
L’agitation actuelle ? Des querelles subalternes.
Cassandre
PS : Pendant que tout le monde s’excite sur la terminale S, si l’on sait lire ce qu’écrit le Ministère, qui est résumé ci-dessous, une réforme qui intéresse bien plus les géographes que l’histoire en terminale S est en train de passer comme une lettre à la poste :
Texte ministériel, extraits :
« La reconnaissance de l’histoire-géographie dans le tronc commun consacre cette discipline comme un pilier de notre système éducatif ».
« L’enseignement de l’histoire-géographie est également renforcé en série littéraire avec la création d’une matière « grands enjeux du monde contemporain » qui sera enseignée par des professeurs d’histoire-géographie. Cet enseignement novateur permettra de revaloriser la série L en multipliant les débouchés vers les filières d’excellence dans le supérieur. »
Commentaire de Cassandre sous forme de futur slogan :
En terminale L : « les grands enjeux du monde contemporain »
nouvel enseignement compensatoire donné aux profs d’histoire,
et, s’il en reste, aux profs de géo :
la géopolitique dans les mains des historiens :
Vive la prospective rétrospective !
