Selon http://www.dicionarioinformal.com.br, le pardieiro où j’ai dormi, au ras de la mer, à l’orée des palétuviers, sur le bord d’une rue dallée volontairement inondée par chaque marée ordinaire de cinquante centimètres - mais, nivellement subtil, trottoirs hors d’eau ! - peut être entendu de trois manières différentes. Il peut s’agir soit, sens commun 1, d’un puteiro, chatô, prostíbulo, cabaré em péssimas condiçôes de higiene ; soit 2, d’un edíficio velho, em ruinas ; enfin au sens commun 3, d’une casa velha. Tout ceci ne nécessite pas de traduction, ni les mots, ni les choses.
En ce moment précis, 6 décembre 2009, dans cette situation de bords de l’eau, par 23° 33’ S et 44° 43’ W, la première acception du mot paraît la plus vraisemblable pour désigner le lieu aux origines : un puteiro, c’est un lupanar, casa de meninas de má fama, bordel, dit toujours le dicionario. Un chatô - sans doute par antiphrase -, c’est une casa de pobre, casa humilde, barraco. On lui donne comme synonymes : brega, inferninho. Une brega, c’est un bar, zona cabaré, prostíbulo, casa da luz vermelha chique. Une casa de luz vermelha se reconnaît à la lumière rouge d’une casa de prostituição. Chique, c’est élégant. Grande sororité latine des langues des « bords de l’eau » et des pratiques géographiques du plaisir désespéré, pour ceux qui ne disposent que de leurs moyens « propres » pour ressentir d’autres émois que ceux de la misère et de la solitude...
Ce lieu de « mauvaise fame », transformé par la grâce du tourisme international en remède de « bonne fame », est devenu un très discret hôtel de charme à 100 euros la nuit, silence, fleurs partout, cocotiers, oiseaux colorés, bibliothèque, piscine, fruits à volonté, wifi, sauna et petit déjeuner compris, chacun apportant au besoin sa petite lampe rouge à mettre dans son lit.
Ce dimanche 6 décembre à 13 heures, Cassandre a vu l’ombre de sa tête disparaître sous ses semelles. D’habitude, son ombre se déplace à sa droite, à sa gauche, devant ou derrière, s’allonge ou rétrécit selon les humeurs - chaque heure est une humeur particulière -. Parfois, vers le soir, l’ombre ose se dresser devant un mur et refuse de disparaître tant que les autres n’en ont pas fait autant. C’est que les ombres vivent solidaires, collées aux humains dans un monde de reflets. Aujourd’hui, enfin, la joie futile de piétiner cette tête qui s’échappe en permanence... Dans quelques heures, ce ne sera plus possible avant le lendemain 13 heures. Jadis, un élève de seconde des lycées apprenait en classe le pourquoi de ce mini-événement. Aujourd’hui, il ne remarquera même pas le fait et, à vrai dire, qu’importe la nature, quand on vit dans la culture ?
Comment ne pas être ému, en plein soleil sans son ombre, sous le tropique du Capricorne, lorsqu’on se souvient que l’on aurait pu, peut-être, découvrir ce lieu et ce moment cinquante ans auparavant, lorsqu’il avait été question qu’un milliardaire brésilien, Assis Chateaubriand - quel beau nom - , emploie une équipe interdisciplinaire de jeunes étudiants français pour « reconnaître » les milliers d’hectares de ses terres à café qu’il envisageait de rentabiliser ? Comment ne pas avoir envie d’apercevoir, derrière une végétation touffue si renouvelée qu’elle n’est même plus un résidu de la forêt atlantique primitive, le profil d’Alfred Métraux, le maître lu et relu jadis, celui qui prenait le soin de traduire la lettre d’un ethno-archéologue (Journal de la Société des Américanistes, 1928, vol. 20, n° 20, pp. 390-391), pour montrer que les fameuses « sociétés immobiles et primitives » qu’étudient les découvreurs avaient connu quelques tribulations pré-ethnographiques : « Au XVIIe siècle, les Indiens Kaingang-Coroados ne formaient qu’une petite tribu sauvage et insignifiante sur le haut Uruguay. A la suite de la décimation et de l’émigration des Carijo-Guarani, ils s’étendirent sur presque toute la partie orientale des territoires que ceux-ci venaient d’évacuer, depuis le haut plateau du Rio Grande do Sul (29° lat. S.) jusqu’au rio Tieté (21° lat. S.), [soit près de 900 km]. Comme j’évalue cette tribu à 3 000 individus, son importance numérique a dû donc fortement s’accroître à la suite de son extension territoriale. On a de nombreux exemples de ce phénomène historique qui se caractérise de la façon suivante : une peuplade sauvage restée pendant longtemps insignifiante occupe les territoires abandonnés par des tribus plus civilisées et sédentaires qui se sont éteintes par suite de la chasse aux esclaves et de la conquête missionnaire ». Ça aussi, c’est de la géographie. Et la lettre de donner des dizaines d’autres exemples référencés, comme l’histoire des Tupinamba de la région du Tocantins racontée par Raymondo J. da Cunha Mattos. Ah, les Tupinamba du Tocantins dont parlaient également, en 1956, Levi-Strauss, Roger Bastide ou Pierre Monbeig !
Il aura suffi de quelques décennies pour que tout cela bascule dans d’autres suppressions de peuples, ce qui explique pourquoi il serait nécessaire de protéger le peu qui subsiste aujourd’hui dans des enceintes à mirador contre les agressions du monde « mondialisé », le nôtre.
Puis vinrent les bateaux entiers d’esclaves noirs de l’Angola et de l’Afrique occidentale - ceux d’Afrique orientale étaient acheminés vers le monde arabo-musulman en longues caravanes d’enchaînés attachés en grappe à des perches -, qui furent logés dans les capoeira, ces clairières défrichées dans la forêt où ils inventèrent, au pied de leurs dortoirs, les senzala, ce sport de combat appelé aussi capoeira, mouvements aléatoires avec les jambes, puisqu’ils avaient les mains attachées, forme redoutable de lutte qu’ils eurent l’intelligence de présenter à leurs maîtres comme une danse religieuse traditionnelle !
La senzala, évidemment, est aujourd’hui devenue restaurant pour touristes de passage et ne désigne plus l’ensemble des logements réservés aux esclaves dans une fazenda. Gilberto Freyre a fait vivre l’une et l’autre dans Casa-grande e Senzala : formação da família brasileira sob o regime da economia patriarcal. Le titre n’a pas besoin d’être traduit, le livre au contraire, ce que fit Roger Bastide, avec une préface étonnante de Lucien Febvre, Gallimard, Paris, 1952, réed. 1997, 550 p.. L’existence des fazendas témoigne toujours, en 2009, de l’inégalité qui caractérise la répartition des terres au Brésil : moins de 1 % des exploitants occupe 44 % de l’espace agricole, utilisé sous la forme de fazendas de plus de 1.000 hectares. A l’inverse, 40 % des agriculteurs occupent moins de 1,2 % de la surface cultivable. Il paraît, dit-on, que notre monde démocratique (sic) trouve que cette répartition des biens est juste. Les pauvres comme à Haïti en janvier 2010, c’est juste bon à être domestiqués quand la cata s’en mêle : heureusement, notre monde dispose des ONG humanitaires, des marins-pompiers, des avions et des engins de levage, et de 10 000 hommes de la 82e Airborne qui, par chance, n’est pas occupée à d’autres tâches de nettoyage en Afghanistan.
Comment ne pas se poser la question : la démocratie dite électorale et représentative - le meilleur régime politique jamais conçu - pourra-t-elle un jour cesser de s’accommoder de la ploutocratie, voire de la perfectionner comme de nos jours ? De cette dernière, Renan Ernest avait donné une définition foudroyante de clarté et dans laquelle Cassandre croit reconnaître quelques traits dont une grande majorité de bonnes âmes se satisfont : « un état de société où la richesse est le nerf principal des choses, où l’on ne peut rien faire sans être riche, où l’objet principal de l’ambition est de devenir riche, où la capacité et la moralité s’évaluent généralement (et avec plus ou moins de justesse) par la fortune... ». Ce brave Ernest écrivait cela dans l’Avenir de la science... au cours des années 1850 et se trouvait bien loin d’être un esprit révolutionnaire : lucide, tout simplement.
Pour celui qui pose pour la première fois un pied en ces lieux, comme pour ceux qui en ont depuis des lustres perfectionné une connaissance précise et extensive, São Paulo est perchée à 800 m d’altitude environ, avec des collines bien délimitées et, à l’origine, deux petites rivières dont les jésuites choisirent le confluent pour construire une mission, en position d’oppidum. C’est dans une région appelée par les « découvreurs » portugais Campos de Piratininga que fut construite la première chapelle aux murs de terre crue. Est-il indifférent de noter que l’acte de fondation de la future ville ne correspond nullement à un bâtiment, pose de première pierre faisant foi, mais à un événement, une fois construit le premier lieu symbolique ? Géographe, à ton stylo : le lieu est définitivement subordonné à l’acte. São Paulo fut fondée le 25 janvier 1554, au moment précis de l’élévation, lorsque la première messe solennelle y fut célébrée, un jour choisi, celui de l’anniversaire de la conversion de Saint Paul. Voilà que les premiers habitants non indigènes de l’Amérique, une fois devint coutume, s’emparaient d’un continent en s’orientant vers Bethléem et Damas ! Puissance du mythe, de l’époque, de l’Europe chrétienne !
Des deux fondateurs de São Paulo, Nobregà et Anchieta, Cassandre préfère le second. Nobregà, nommé par Ignace (de Loyola, pour les jeunes lycéens sans culture historique complète) supérieur des trente jésuites de la Province de Brésil fondée le 9 juillet 1553, était un administrateur. Non seulement il en faut, mais en plus ils ont le pouvoir. Et, dans la grande majorité des cas, c’est celui qui a le pouvoir qui « fait » les choses. Anchieta, l’autre jésuite fondateur, était un poète. Espèce à protéger. Mais sa méthode n’était pas inefficace. Il sut convertir les Guainas - Cassandre ne parvient pas à les nommer « indiens » - sans les brutaliser et laissa à sa mort, en 1597, des relations pacifiques avec les nouveaux convertis. Ce n’est pas que la conversion soit plaisante en soi. Mais s’il faut convertir parce que l’histoire le veut, autant que ce soit par la paix que par l’épée ! Tout a été écrit et dit sur la période coloniale, mais presque rien n’a été lu hors du cercle des spécialistes ou des amoureux des peuples et des pays. Il est vrai que s’il fallait consulter une bibliothèque chaque fois que l’on se rend en pays inconnu, le tourisme international serait fort réduit : les résumés flamboyants des agences de tourisme qui se rengorgent en s’autoqualifiant d’agences « de voyage » suffisent bien, surtout quand elles adoptent le qualificatif de culturelles. Ils permettent à celui qui passe d’apprendre un minimum en achetant des babioles et de se dire, le temps de son escapade, profondément concerné par la lumière, l’odeur de la forêt, le sentiment de la vastitude, le soleil et autres produits de la nature qu’il a désappris de sentir chez lui et alentour.
Avant de dire deux mots de l’énorme monstre blotti dans les collines qu’on appelle l’agglomération de São Paulo, dix-neuf millions d’habitants (oui) avec son port Santos sur l’Atlantique - un million d’habitants - à 70 km du centre, autant aborder de manière plaisante la question de la violence géographique. Au premier abord, le centre « blanc » de la ville est propre, bien tenu et - jeu de mots constant - parfaitement policé. Une promenade dans le quartier bien nommé Higiene est édifiante. Le passant isolé, même la nuit, baigne dans une sécurité totale. Une fois franchie la porte de l’hôtel, le premier immeuble apparaît, très poli, bien assis sur la rue, discret, en retrait. Une sorte de jardinet le précède, où trône un vigile dans une guérite à l’épreuve des balles. La grille aux barreaux serrés, pour empêcher le passage d’un enfant de sept ans, est ornée de pointes surmontées d’une série de minces fils parallèles au sol et électrifiés. Dès que le passant a franchi la projection sur le trottoir du mur mitoyen, une lampe s’allume et, derrière elle, une caméra discrète se met en marche. La lampe s’éteint dès le mur mitoyen suivant, mais une autre s’allume, et ainsi de suite, collier de perles lumineuses. Le soin apporté à guider les pas du noctambule comme du diurnambule est touchant. Impossible de trébucher. À ce point de sollicitude, Cassandre aurait souhaité moins de discrétion et aurait volontiers traversé la rue vide dans le tintamarre de haut-parleurs puissants relayant des meuglements de navires ou des bravos et lazzi empruntés au futebol du stade voisin : « Attention, un humain passe... ». Un arrêt net devant une porte au numéro bien visible déclenche aussitôt un claquement sec dans la serrure. Ce n’est pas un revolver qu’on arme, mais le déclic de la première grille du sas dans lequel le visiteur est invité à s’engager. Lorsque celle-ci est refermée, la deuxième grille claque à son tour et s’ouvre sous le regard lourd de « bienveillance » rentrée du gardien qui entrouvre sa vitre blindée et exige le nom du visiteur et celui du visité. Un appui sur un bouton : « Senhor Théry, (je traduis), ya le senhor annoncé qu’est arrivé pour voir le senhor ». Jardinet franchi, la porte de l’immeuble reçoit l’autorisation de se déverrouiller, l’ascenseur accepte de bourdonner et le senhor Théry apparaît au 27e étage : abraço, panorama époustouflant des centaines d’immeubles-tours du centre ville et, sur un guéridon, le titre original en diable d’un article d’un quotidien connu : « São Paulo, ville de contrastes ». Et d’évoquer pêle-mêle les 3 000 quartiers clandestins regroupant 2,5 millions de pauvres, les 60 % de constructions sans permis ( !) mais les bidonvilles viabilisés, les 168 m et les 46 étages de l’Edificio Itàlia avec son restaurant au sommet qui fait tourner toutes les têtes de 360°, les superbes immeubles tours de Ruy Ohtake, disciple de Pei, Gehry et Niemeyer...
Après une annonce d’une telle profondeur, il serait facile de géographier à tout va. D’autres l’ont déjà fait, au sein même des cafés géographiques, comme Robert Vignal, qui voit la ville avec les yeux aveugles de l’amour (http://www.cafe-geo.net/article.php3 ?id_article=1160) ; Alain Musset qui raffine la géofiction où l’on devine São Paulo derrière Coruscant, la ville-terreur des cauchemars étatsuniens, reflet spatial des mégalopoles épouvantables implantées sur leur sol (http://www.cafe-geo.net/article.php3 ?id_article=719) ; Paul Claval en clinicien culturel ; ou Hervé Théry, le plus synthétique des observateurs, toujours implanté à l’université de la ville (http://www.cafe-geo.net/article.php3 ?id_article=610). Retenons simplement que São Paulo est la quatrième des villes mondiales les plus peuplées selon les statistiques qui s’en tiennent à des limites administratives dépassées. En fait, la plus grande agglomération du monde est Tokaido (l’espace de Tokyo à Osaka) avec 80 millions d’urbains, devant la dorsale Washington-New-York-Boston, 55 millions, puis qui on veut derrière, Mumbai ou Mexico, New Delhi, Shanghai, Calcutta, Dhaka, Jakarta, São Paulo, plus de vingt millions chacune... Qu’il est délicieusement décalé de survoler au retour une France vide, avec 110 habitants en moyenne au km2, à peine 30 si on enlève les petits noyaux des villes ! Qu’il est doux d’apercevoir au loin les lumières de Paris, le petit centre de deux millions d’habitants aux immeubles haussmanniens de six étages, qui tient au chaud 20 900 habitants par kilomètre carré dans la rondelle de son périphérique...
Cassandre
