Claire Guiu est docteure en géographie (Université Paris IV-Sorbonne, Université de Barcelone), maître de conférences à l’Université de Nantes. Ses travaux portent sur la construction culturelle des territoires (patrimonialisation, ruralités, développement local et idéologie territoriale) et sur les géographies des festivals, des musiques et des sons. Elle a coordonné différentes publications (Géographie et culture, 2006, La Géographie, 2009) et participé à l’organisation de plusieurs manifestations sur les géographies de la musique (journée d’étude à Paris en 2006, à Bordeaux en 2007, colloque international à Grenoble en 2009). Elle est membre de l’équipe pluridisciplinaire Ciudad Sonora avec laquelle elle mène une recherche audio-ethnographique sur l’espace sonore de Barcelone (2006-2009).
Gaëtan Bourdin, directeur de l’association LBA (Les Badauds Associés) se décrit aujourd’hui comme scénariste en intelligence territoriale. Il dirige depuis 15 ans des programmes de recherche-action visant à modéliser des exercices thématiques de collaboration territoriale, avec une attention particulière portée aux publics les plus vulnérables. LBA réunit pour chacun de ses projets des laboratoires et instituts scientifique, des artistes, des techniciens, des pédagogues, des associations socio-culturelles, des entreprises. Depuis 5 ans, il pilote notamment, pour LBA, le programme culturel et scientifique Paysages Enchantier sur le thème du développement social et urbain qui utilise comme terrain de modélisation le quartier Malakoff à Nantes. Le volet scientifique de ce programme, intitulé HPU (hyperpaysages pour le développement urbain), est dirigé par Philippe Wolozsyn du laboratoire Eso UMR CNRS 6590. Gaëtan Bourdin co-organise également pour LBA ITGO, 8ème colloque Européen en Intelligence Territoriale, qui se déroulera au mois de mars 2010 à Nantes et à Rennes.
La question à laquelle nous pourrions répondre ici serait la suivante : que faisons-nous de toute la matière sonore qui nous entoure ?
Claire Guiu, qui a mené sa thèse sur les processus de folklorisation en Catalogne, travaille sur le lien entre son et géographie, à travers différentes questions : quelle géographie des sons peut-on établir, et grâce à quelles méthodes ? Pour répondre à cette question, qui recoupe la problématique de l’appropriation d’un lieu, et de son occupation, il est important de sortir du seul sens visuel, qui certes permet la description, mais qui amène à n’avoir que ce type de modèles et de repères. Or, il est intéressant de ne pas négliger l’ouïe, car dans le cadre de la perception d’un espace, elle est toujours plus large que la vue. Depuis le début du vingtième siècle, ce sujet a déjà intéressé quelques géographes (André Siegfried, par exemple ), qui pour certains ont produit des cartes. On dispose en outre de la matière artistique, qui évoque souvent un lien important entre territoires et sons, certains artistes se servant directement de l’environnement sonore pour créer de la musique. Les futuristes furent parmi les premiers à utiliser cette technique, selon la fascination qu’ils avaient pour la ville moderne (ses lumières, son mouvement, ses sons) : c’est l’exemple de L. Russolo, qui créait de la musique en voulant recomposer les bruits des villes villes (bruits d’usine, notamment). Aujourd’hui, on retrouve ce mode de création chez d’autres artistes. Cependant, les performances se sont diversifiées : le collectif Mu, par exemple, organise des audio-walk : des balades urbaines dans le 16eme arrondissement de Paris, sur un fond sonore extrait du 18eme arrondissement, ce qui ne manque pas de dérouter les participants, et de créer une interrogation sur l’environnement sonore. Dans la même veine, on trouve facilement sur internet le Manifeste pour un art sonore en espace libre, texte dans lequel les signataires revendiquent l’espace sonore urbain comme un lieu à écouter, non uniquement un espace de bruits parasites ; en ceci ils recoupent la démarche des chercheurs sciences sociales, qui s’intéressent toujours plus à la question. Ainsi le laboratoire Cresson est-il aujourd’hui une unité de recherche sur l’espace sonore et l’environnement urbain.
Parallèlement, dans les années 1970, une branche de la géographie s’intéresse à la perception des sons, aux ambiances sonores, et aux conflits qui en découlent. En effet, un son peut être perçu de manière très différente, en fonction des références de chacun, et de son mode d’écoute. L’observation de la relation entre espace et son prend alors tout son sens : elle permet de mieux comprendre les espaces sonores, c’est-à-dire comprendre comment une société, à quelque échelle que ce soit, interprète les sons ; quels territoires construit-elle grâce à eux. Cette appropriation par la société est tout à fait importante dans la variabilité des situations de« crises sonores », c’est-à-dire, parmi d’autres choses, les plaintes des riverains, qui diffèrent selon l’endroit où l’on se trouve. L’attention prêtée à l’environnement sonore est donc de fait très importante. Pour mieux illustrer son propos, Claire Guiu fait alors écouter à l’assemblée des sons de rue, enregistrés en bas des ramblas, à Barcelone, dans le cadre d’un projet de recherche mené par l’équipe pluridisciplinaire « Ciutad sonora » (http://ciudadsonora.wordpress.com). Il est possible d’écouter cet extrait selon les éléments d’analyse du pays sonore proposé par R. Murray Schafer. Selon ce compositeur, il existe différents types de paysages sonores : les paysages lo-Fi, aux sons indissociables, et les paysages Hi-Fi, aux sons identifiables. Mais, surtout, il est intéressant de noter que le travail mené à Barcelone a permis de créer des typologies sonores, et de capter des logiques des espaces (privatisation, espaces de consommation, ...), grâce, en plus de la collecte sonore, au rassemblement de photos et de textes, c’est-à-dire de descriptions plus visuelles, ainsi que d’entretiens avec les habitants, mettant en valeur leur vécu au sein des quartiers, et la question de l’écoute de l’Autre.
Enfin, collecter les sons peut permettre de les inclure plus ostensiblement dans la construction et la valorisation d’une identité pour un territoire. Le Parc Naturel Régional du Haut-Jura, par exemple, inclut l’écoute des sons de l’environnement dans la découverte du parc. Cette valorisation sonore se retrouve aussi, notamment, en Islande, qui a érigé sur son territoire des panneaux marquant un « paysage sonore remarquable ». Enfin, se développe de plus en plus, grâce aux nouveaux médias de communication et à internet le phénomène du soundmapping : des particuliers enregistrent des sons d’un lieu donné, qu’ils postent ensuite sur des sites de référencement géographique, tel GoogleMap. Toutes ces différentes actions, et en particulier la dernière, modifient donc notre approche du son, et leur mise en ordre symbolique. Cette mise en ordre permet de créer des « armes sonores » : des boîtiers anti-jeunes, ou la diffusion de musique classique dans les supermarchés pour faire fuir les jeunes sans qu’ils en aient pleinement conscience. En maîtrisant la portée symbolique des sons, il est donc tout à fait possible de mettre en place une véritable ségrégation spatiale. A l’inverse, le son peut être mis en scène, à l’image des caceroladas qui avaient lieu à Barcelone pour protester contre la guerre en Iraq : les Barcelonais se retrouvaient tous les mercredis soirs à leur fenêtre pour taper sur des casseroles, en signe de protestation.
Le son est donc un matériau géographique comme un autre, en outre parfaitement capable d’intéresser des pratiques non-universitaires (le soundmapping, par exemple). Qu’en est-il alors de projets urbains liés au son ?
A cette question, Gaëtan Bourdin répond par sa propre expérience, au sein du quartier Malakoff, à Nantes. Ici, les autorités souhaitent faire participer les habitants au renouvellement du quartier, mais ne savent pas comment s’y prendre, étant donnée l’absence de culture de l’aménagement chez la plupart des gens. Sans un vocabulaire et des concepts communs, il est difficile d’impliquer les habitants dans ces questions de cause commune : il est donc nécessaire d’éduquer les populations à l’aménagement. En outre, il semble indispensable de créer et de mettre en place des outils permettant de relier habitants et institutions, en plus des simples réunions de concertation. L’association de Gaëtan Bourdin collabore pour cela avec Philippe Woloszyn (architecte acousticien, chargé d’étude CNRS), afin d’identifier les représentations de chacun. Elle met ainsi au point des outils immersifs, disponibles sur internet (www.paysages-enchantier.com), permettant à chaque habitant de se représenter « son quartier », comme au quotidien, grâce entre autres à des images numériques à 360°, ou à une liste de « balades remarquables ».
Seulement, si ces outils rendent l’urbanisme plus pratique, il manque encore la dimension sonore. Là encore, il est nécessaire de développer des outils permettant l’appropriation de l’environnement sonore. La ville est en effet un lieu où la culture sonore est assez faible : un son sera plus vite assimilé à du bruit qu’à du son. Or, le son faisant partie de l’imaginaire, il semble nécessaire de devoir les partager, comme on partage une culture commune, afin de mettre en place des dynamiques permettant d’agir ensemble. Pour construire ce vivre-ensemble, il faut donc d’abord identifier les représentations sonores. Cette question est très complexe. En effet, sur ce point, les habitants comme les architectes manquent d’éducation. Par exemple, on ignore souvent que les ultrabasses, ondes non-entendues, mais parfaitement ressenties, créent une impression d’insécurité. Les perceptions, concrètes et intimes, semblent donc incompatible avec les concepts architecturaux, très abstraits. Pourtant, au sein de ce travail, il est nécessaire de les faire coïncider.
La question de savoir ce qu’est le son est alors posée. En effet, une même onde pourra tour à tour, en fonction de chacun, être considérée comme de la musique, un bruit parasite, ou même un code de reconnaissance. Ces perceptions sont un enjeu fondamental du problème, et pourtant il n’existe pas de concept pour définir un caractère sonore. L’outil expérimental mis en place pour répondre à cette interrogation est un « générateur d’ambiance », en cours de mise au point pour le site internet du projet, et qui permettra d’impliquer les habitants de Malakoff dans la construction de leur propre paysage sonore. En plus de cette « machine » sont actuellement constituées des banques de sons permettant à ces derniers d’êtres manipulés, qualifiés, nommés, décris par les habitants. Des cartographies du son sont aussi envisageables. Grâce à ces outils, il sera plus facile de comprendre la notion de « bruit de fond » : composé de plusieurs séquences (ronronnement d’un frigo, vent, ...) et de bruits événementiels (oiseaux, discussions, ...), ce « bruit de fond » pourra être composé par chacun, pour mieux comprendre ce que représente le quartier, quels sons créent la mémoire de ses habitants, même s’ils n’en ont pas conscience. On essaie alors de comprendre et dépasser le simple « qu’entendez-vous ? », pour tâcher de savoir « qu’aimeriez-vous entendre ? » et pour tenter de composer un paysage sonore ensemble. Mais la tâche est vaste, car si tout le monde peut répondre spontanément à la question « qu’est-ce que l’on voit ? », fort peu savent faire de même face à la question « qu’est-ce qu’on entend ? ». La chose sonore reste très peu consciente : elle génère de nombreuses sensations, de l’intolérance à la surprise. Pensons ici à une performance réalisée en Allemagne, un samedi, sur l’espace public. Les cloches de la ville ont été sonnées, musique à laquelle a été adjoint l’appel d’un Muezzin. Les gens étaient surpris, et confus : d’abord en entendant les cloches, ce qui est inhabituel en soi, mais encore plus en entendant le Muezzin, qui traditionnellement n’existe pas dans le paysage sonore allemand.
Question : Quelle diffusion, et quel accès pour ce travail ? Avec quels financements ?
G.B. : c’est une démarche lente et longue, en place depuis cinq ans. Elle nécessite de multiples et constants échanges avec les habitants, ainsi que de nombreux tâtonnements. Le financement, quant à lui, est assuré par de nombreuses structures publiques, comme l’État, les Conseils Régional et Général, la ville de Nantes, et Nantes Métropole.
Question : Existe-t-il des programmes de recherche sur les paysages sonores ruraux ?
C.G. : Il ne semble pas en exister en tant que tel. Cependant, il existe en Grande-Bretagne des études à propos de la « tranquillité » en milieu rural, plutôt autour des idées de bien-être et de confort.
G.B. : Notons aussi qu’en milieu rural, des urbains ayant emménagé en milieu rural se plaignent souvent des bruits de tracteur, de coq, ou de clocher, ce qui témoigne de cette représentation contemporaine du « calme absolu » qui règnerait en campagne. Cela dit, en France, il y a aussi eu beaucoup d’études sur les nuisances liées aux éoliennes.
Question : Que répondent les gens quand on leur demande ce qu’il ne veulent plus entendre ?
G.B. : Cela varie entre les individus. En fait, la notion de nuisance est parfaitement subjective. Les sons ne sont que des marqueurs sonores, qui, s’ils sont apprivoisés, deviennent des repères. Par exemple, un bruit de mobylette peut être considéré comme une nuisance ; à Malakoff, ils permettent d’identifier le conducteur. En effet, chaque mobylette émet un son différent, reconnaissable quand on y accorde de l’attention. De plus, pour savoir ce que l’on ne veut plus entendre, il faut être capable de le nommer, et donc d’en déterminer l’origine. Ces bruits désagréables ne sont souvent pas réguliers, ce qui limite l’identification ; seulement ils restent en tête. Ce désagrément s’illustre dans les prises de son effectuées à Malakoff : il y a toujours une sirène qui pollue le bruit du seul quartier.
Question : Y a-t-il eu des études menées sur les sensations sonores des personnes aveugles ?
G.B. : Cet aspect de la question est prévu dans le travail entamé à Malakoff. En effet, du fait de leur absence de repères visuels, les aveugles ont une représentation de l’environnement sonore bien plus poussée. Quand les outils seront au point, il sera donc intéressant de les confier aux gens, et de comparer comment voyants et non-voyants déterminent leur environnement sonore. La comparaison sera aussi intéressante entre voyants, car cet environnement sonore est une chose culturelle, donc personnelle à chacun.
Observation : Ce sujet recoupe certaines pratiques de la géographie expérimentale, comme la traversée d’une ville en se privant d’un sens.
Question : Existe-t-il une fracture sonore entre générations ?
G.B. : Il existe un changement des repères sonores : apparition des téléphones portables, voitures de plus en plus silencieuses. Pour autant, on ne peut pas parler de fracture, seulement d’un manque d’éducation. On pourrait aussi parler d’une multiplication des sons signifiants, voire d’une pollution de signifiants : c’est le cas des téléphones portables, par exemple, qui ne sonnent plus, mais produisent du signe (savoir quel téléphone sonne, qui appelle, ...).
C.G. : Ajoutons qu’en faisant parler les gens sur les sons, on se rend bien compte que le bruit est toujours produit par les « autres ».
Question : La question du bruit est un élément important des tensions sociales, et des mesures de fermeture, sans que l’on en ait toujours bien conscience.
G.B. : En ce qui concerne les tensions, elles sont souvent antérieures au bruit. Et ce sont elles qui transforment le son en quelque chose de désagréable, parce qu’il représente quelqu’un ou quelque chose de désagréable. De plus, les sons sont révélateurs du vivre ensemble, plutôt que la cause des problèmes. Par exemple, une discussion entre deux immeubles ne sera dérangeante qu’à partir du moment où l’acoustique du lieu fait qu’on l’entend au sixième étage, qu’à partir du moment où le locataire du sixième étage est boulanger. Dans ce genre de quartier, le problème peut venir de la cohabitation de divers rythmes de « communautés » ; à l’inverse, on trouvait autrefois tels quartiers voués à tels corps de métier, où donc tous les habitants avaient le même rythme, la même production de son aux mêmes heures.
C.G. : Alain Corbin montre que la tolérance au son varie en fonction des époques.
Question : Le fond sonore diffère-t-il selon les villes ?
C.G. : Le bâti, les sociabilités et les représentations influencent l’environnement sonore et sa perception. A Barcelone, le quartier de la Barcelonette connaît une « brésilisation » de son littoral. Il y a de plus en plus de fêtes, et de batucadas lors de ces fêtes. Barcelone suit donc un effet de mode.
Dans les éléments semblables entre les villes, on notera aussi la présence de « sons génériques », comme le « son sépia » des bus.
Question : Quelle est la place de la voix humaine, de la parole ?
G.B. : La voix de l’individu est une chose particulière. Il n’y a rien de tel pour agacer quelqu’un que de l’enregistrer puis de le forcer à s ’écouter. La voix a elle-même un usage inconscient : grâce à ses intonations, on peut communiquer certaines choses. Souvent, la mélodie vocale d’un quartier traduit des origines, ou des parcours. Peu de gens s’autorisent des discours à voix forte dans la rue, sauf les touristes, souvent, qui baissent le ton dès qu’ils savent qu’ils peuvent être compris.
Compte-rendu Marianne Murgues (association Géode), relecture Claire Guiu pour ses interventions.
