C’était ce soir 30 janvier 2010 samedi pleine lune, dans un ciel parisien purifié par une petite neige tombée vers midi et remplacée par la pointe avancée d’un anticyclone froid venu de Sibérie à pas de loup. D’habitude, quand, sur le boulevard des Batignolles, je regarde Montmartre et que le vent est coupant, face à moi, alors je nomme la bise qui annonce l’installation, pour le lendemain, du froid tranquille des espaces périsibériens étendus jusqu’à l’Île-de-France. Hier encore, vendredi 29, tournant le dos à Montmartre, je recevais par moments, en marchant vers le ciel couchant, les gifles atténuées de la pluie normando-bretonne, lâchées sur Paris par une dépression cyclonique en bout de course. D’un jour à l’autre, la température est passée de 4° à - 1°, et l’humidité de l’air de 70 % à moins de 50 %. Le verglas est arrivé dans la nuit et a aussitôt disparu. Voilà ce que les manuels de géographie appellent un climat “tempéré", alors que depuis longtemps les meilleurs climatologues le qualifient de contrasté, en particulier dans des moments où, comme celui-ci, la France change de jour en jour de type de temps.
Chacun peut faire les mêmes observations pour le lieu de sa résidence. Mieux encore, quand souffle le vent d’autan à Toulouse ou une tramontane folle qui passe les 100 kmh au Cabo de Creus, chacun peut aussi connaître intuitivement, grosso modo, s’il le veut, le temps qu’il fait au-dessus de sa maison, qu’il vive à Suippes, à Colmar, à Rédé ou bien à Arcachon. Mais il semble que nous ayons désappris de faire confiance à nos sens. Par exemple, la météo, la fameuse météo de nos télévisions et radios chéries, donne systématiquement des températures de 3 à 4° plus basses que la réalité que constate mon thermomètre, pourtant en plein vent et à l’ombre sur mon balcon. Il est vrai que les mesures officielles sont faites au sommet de la butte de Montsouris et que mon balcon bénéficie du chauffage “involontaire” urbain. Il est vrai aussi qu’il faut prévenir les banlieusards effectuant les migrations pendulaires qu’ils chérissent, du risque d’être confrontés à des glissades imprévues mais intéressantes à la fois pour les assureurs et les garagistes. Ah, qu’il est délicieux d’être assez fortuné pour vivre dans Paris intra-perifericos !
C’était ce soir pleine lune et l’ambassade de Chine avait décidé d’offrir aux Parisiens - Chinois évidemment et associés -, un concert de nouvel an de l’orchestre national en tournée, puisque chacun sait aujourd’hui en France, sauf à être indécrottablement embourbé du côté des bottes d’oignon, que nous entrons en 2010 dans l’année du Tigre. 1 500 personnes environ dans la grande salle n°1 de l’Unesco, avenue du bailli de Suffren. Un horaire minuté - de 19 h30 précises à 21 h précises -. Pas un, mais vraiment aucun uniforme de "gardien de la paix" dans les environs, alors que d’habitude les cars et les herses pullulent dans le coin de l’École militaire à la moindre réunion - ils devaient être partis faire régner leur paix dans les banlieues chaudes ou autour de l’Élysée -. Une foule bon enfant, des gosses, des conjoints pas chinois le moins du monde, la kermesse discrète quoi ! Pas le moindre adolescent déjanté sortant de son lycée pour entrer dans sa fumette et taquinant la tôle des voitures. Une foule comme on aimerait en voir tous les jours dans toutes les rues de toutes les villes du monde. Les filles libres, gaies, les pommettes luisantes dans le vent vif, s’appelant et se rappelant avec des rires sur leurs portables. Contrôle approximatif des cartes d’invitation à l’entrée, portique pour les manteaux et les sacs, évidemment - comme par hasard, personne ne sonne... -. belle salle, pleine jusqu’aux cintres.
Un programme européo-chinois, absolument désopilant et admirable. Désopilant, parce que les artistes consentants se sont livrés avec un plaisir certain à l’exécution d’un programme baroque et festif, sans prétention autre que de plaire. Certes, les solistes, dans le grand classique chinois, étaient parfaits. Mais leur manière de singer avec des courbettes appuyées les remises de bouquet, jointe aux rires de la salle et aux sourires de l’orchestre lors des années et venues incessantes d’un chef sautillant, entre chaque morceau, jouant délibérément à l’essuie-glace entre son pupitre et la coulissse, tout cela montrait bien que leur technique impeccable était mise, ce soir, au service bon enfant d’un plaisir d’an nouveau. Admirable, parce que faire jouer des romances chinoises du plus pur classique en alternance avec du Bizet (ouverture de Carmen, olé, toro !), de l’Offenbach (un galop de la Belle Hélène !) ou du Puccini (Tramontate, stelle ! All’alba vincero !, l’air à mourir debout de Turandot que chantait Pavarotti), tout cela à un orchestre composé de près de soixante erhu (le violon chinois à deux cordes) renforcés de deux violoncelles et de quatre contrebasses, de quatre ou cinq suona (la petite trompette que Paul Claudel, ambassadeur en Chine, jugeait "criarde"), d’un ensemble de tambours, de gongs, de cymbales à faire pâlir Wagner de jalousie, c’est véritablement un exploit, même si, musicalement, l’effet peut se discuter. On entendit aussi une très belle joueuse de pipa, deux frappeurs de muqin, le xylophone chinois, trois souffleurs de sheng, l’orgue à bouche en faisceau. Mais c’était une soirée de joie collective, pas de purisme, et nous sommes dans un siècle de partage des musiques... Personne ne s’y est trompé. Celui qui écoute les trompettes d’Aïda sur son iPhone ou la cavatine de la comtesse dans les Noces de Figaro à partir d’un iTunes sait bien de quel appauvrissement du son il s’est fait le client.
Le chef d’orchestre était d’un dynamisme échevelé. Sobre de gestes dans les mouvements largo, il explosait dans les tutti ramassés des finales. Avec une malignité longtemps prévue à l’avance, il donna à l’orchestre, à l’issue du troisième “bis” réclamé par une foule en délire, l’ordre d’exécuter un quatrième “bis” que tout individu normalement constitué aurait pu prévoir (et dont je m’en veux qu’il m’ait surpris) : une pure parodie - sans avoir l’air d’y toucher - de l’hymne du Nouvel An qui fait pâmer depuis des lustres les endimanchés compassés et mondiaux du Neujahrskonzert dans la salle dorée du Musikverein du Wienerphilharmoniker : la “marche” de Radetsky ! Il fallait voir la salle quasiment debout, en train de taper dans les mains avec ardeur - et pianissimo sur un geste du chef - comme si elle avait connu de tout temps le tempo donné à ce maréchal autrichien vainqueur des Piémontais (c’est ça l’Europe) par Johann Strauss le père !
C’était ce soir 30 janvier samedi pleine lune. Par-dessus le toit de l’École militaire brillaient pour cinq minutes les éclats multipliés des flashes blancs de la Tour Eiffel. La foule se diluait dans le silence vers La Motte Piquet Grenelle et le métro aérien. Il était à peine temps d’aller dîner dans un coin discret réservé à l’avance, bien au chaud, à l’abri du bruit, avec des amis choisis, puis d’écrire un mot aux cafés géographiques...
Cassandre
