Il est des films qui agissent comme des condensés d’espace vécu, qui savent trouver l’énergie dramatique de la confrontation de trajectoires individuelles aux dynamiques territoriales qui, a priori, les dépassent. Wang Quan An filme « là et pas ailleurs » : dans la banlieue de Xian, dont il est originaire, dans un « village tisserand » aux paysages de briques et de béton édifié au temps de l’amitié sino-soviétique par les aides du grand frère russe. Jadis prospère, animé par de grandes usines nationales, ces terres enclavées où habite Lily (Yu Nan), la tisseuse, sont aujourd’hui en crise. « Déjà intérieures, elles ne sont pas des lieux significatifs de redistribution des activités depuis les pôles littoraux. » (1).
Le réalisateur figure avec simplicité cette sorte de desakota (2) déclassée par le grand déménagement territorial chinois de ces dernières décennies. Organisée autour de grands axes de communication, comme celui que l’on voit du balcon de l’appartement de Lily, mêlant friches industrielles et centrale électrique : cette banlieue parait vide, vidée de vie comme le couple de Lily. La climat est rude, l’environnement froid le tout donné à voir avec des plans fixes, mais, par un très beau contraste formel, la caméra enveloppe l’héroïne aux prises avec le poids de la vie quotidienne et, ce, dès la très belle première séquence du film où l’on pénètre dans le vacarme de la gigantesque usine dans les pas de la jeune femme. La scène donne littéralement donne le ton. Un monde en soi, que cette usine. Un monde de femmes, solidaires, un monde très encadré aussi. Le réalisateur insiste surtout sur les moments de respiration de ce gynécée d’ouvrières ; ils donnent lieu à de très belles séquences d’espaces au féminin : celle de la douche collective, de la chorale, de la pause cigarette clandestine et surtout celle du Fire phoenix, dancing bien glauque, où les tisseuses arrondissent -pour 10 yuan la danse- leur fin de mois. Ces hommes qui dansent là sortent de nulle part contrairement aux maris qui attendent à la sortie du dancing ou derrière les grilles de l’usine. Le mari de Lily, lui, était ouvrier, il s’est reconverti poissonnier mais il reste un « chômeur » aux yeux du voisin. Les enfants, eux, suivent, à l’image de Bing-Bing, le fils de l’héroïne, accompagné par sa mère à l’école de piano.
Pas de place, pas le temps pour le questionnement... Jusqu’à qu’elle apprenne qu’elle est atteinte d’une grave maladie. Tandis que son usine ferme, Lily est d’abord meurtrie. Imperceptiblement, pourtant son visage reprend la lumière : condamnée, elle décide de partir, de se mettre sur la piste de ses regrets. A son mari, elle dit vouloir voir Pékin, à un inconnu au Phoenix qu’elle veut voir la mer. Elle veut retrouver son premier amour, délocalisé, comme son emploi d’ouvrier imprimeur textile, dans la banlieue de Pékin. Le représentation de la ville est celle d’un réalisateur de la culture rurale chinoise, elle n’en est que plus intéressante : l’entrée en ville et la forêt de gratte-ciel dont la verticalité et les formes subjuguent l’étrangère de l’intérieur. La ville au-delà de sa vitrine s’avère une ville chantier qui efface les traces, déplace les hommes et où la recherche de l’usine dans un no man’s land de gravats est à l’image du travail d’excavation, par Lily, des souvenirs de l’amour perdu. Elle retrouve l’homme, la couleur des sentiments passés et même les lieux promis alors, une petite station balnéaire avec visite guidée en compagnie de touristes coréens. Elle était venue pour « comprendre », ensemble, ils comprennent. Pourtant « on ne peux retourner en arrière », l’espace n’a pas de temps et elle s’éclipse et rentre. Le long d’une voie de chemin de fer, sur le porte bagage de son époux, quelque chose a changé. De nouveau, elle se révolte à la discothèque, l’indifférence à l’égard de l’homme avec qui elle a partagé sa vie, a laissé la place à autre chose.
Contre-point en bien des aspects au documentaire célèbre Paysages manufacturés (2007), la Tisseuse donne à voir, une autre Chine industrielle, un drame social qui prend racine dans le temps long et les espaces profonds d’une femme chinoise contemporaine. C’est un film sensible à la complexité des constructions identitaires, au poids des contraintes collectives sociales et spatiales qui pèse sur les individus. A ce titre, Wang Quan An signe, à la suite du Mariage de Tuya (2007, Ours d’or à Berlin) un home movie ouvert, réaliste, relativement critique sur son époque. Il y pose un regard poétique - notamment dans la figuration des mobilités et dans l’utilisation de la bande son - un regard onirique dans sa réflexion sur la mort et sur la vie.
Bertrand Pleven
(1) D’après T. Sanjuan, Le défi Chinois, Documentation photographique n° 8046, Juillet-Août 2008.
(2) Cette notion modèle inventée par le géographe canadien T. Mc Gee renvoie au sens stricte aux espaces hybrides, mi-ruraux, mi-urbains qui se développe en Asie le long des axes de communication dans le cadre de l’urbanisation récente. L’utilisation en est donc un peu discutable concernant la banlieue ouvrière figurée dans le film. Cependant, le réalisateur représentant cette banlieue sous le signe de la linéarité et insistant sur certains aspects ruraux des pratiques habitantes, elle nous a semblée pertinente.
Pour aller plus loin sur le site des Cafés géo :
Le compte-rendu de Paysages manufacturés
Le compte-rendu de Still Life
