Le 6 deye 1388

Nous sommes le dimanche 27 décembre 2009 (en calendrier grégorien) et le 6 deye 1388, soit le deuxième jour de la semaine, dans le calendrier iranien, et qui est habituellement un jour de travail. Mais c’est aujourd’hui l’achoura, le deuxième jour consécutif des commémorations en souvenir de Hussein, le troisième imam du chiisme, défait par l’armée du calife à Kerbala et mort de soif dans le désert en 680. Des défilés officiels sont prévus dans la ville. Comme bien évidemment toute manifestation contre le régime est non seulement interdite mais sévèrement réprimée, les contestataires tentent de profiter des manifestations officielles en s’y insérant et en criant des slogans hostiles au régime, tout en arborant la couleur verte de la campagne présidentielle de Moussavi, mais qui est aussi celle de l’islam.
Dans la rue, des voitures arborent des calicots verts en klaxonnant : ce sont des opposants qui vont à la manif. En fin de matinée, un hélicoptère passe et repasse au-dessus des maisons, entre le centre et l’Université de Téhéran, où les manifestants se réunissent d’ordinaire. L’achoura se poursuit : un voisin distribue de la nourriture alentour, un don habituel en ce jour de deuil commémoratif, et de nombreuses personnes repartent dans la rue avec leur petit paquet. Peu après, un grondement sourd fait se précipiter la population aux fenêtres : une vingtaine de petites motos déboulent vers le centre, chacune chevauchée par deux hommes habillés de noir, certains tenant une matraque à la main : ce sont les nervis du régime qui s’en vont tabasser les manifestants. Plus tard, un dromadaire surgit d’une ruelle, vision incongrue à Téhéran, mais qui rappelle le désert de Kerbala et le martyre de Hussein. L’animal est suivi par un groupe de 30 personnes qui progressent lentement. En apparence, voici que s’avance un des défilés en commémoration du martyre de Hussein, qu’on entend venir de loin au son du tambour : un groupe d’hommes, au cheveu court et à la barbe de quelques jours, accompagnés par quelques jeunes garçons, qui chantent la gloire de Hussein en se frappant la poitrine et en se fouettant le dos (tout cela reste symbolique : les fouets sont en plastique et le sang ne gicle pas).
Mais, en Iran, y voir clair demande de soulever le voile des apparences. Le groupe qui passe ne prononce pas le nom de Hussein, mais s’arrête parfois pour dire un vieux poème. Des jeunes filles en font partie. Le tambour est un Yamaha. Un jeune garçon joue de la flûte. Les jeunes femmes qui suivent sur le trottoir ne sont pas en long habit noir, mais elles ont le téléphone portable à l’oreille et leur voile léger tend à glisser vers la nuque. Les hommes, rasés de près, ont la chevelure abondante et des lunettes noires de marque, tout en arborant des calicots verts.
Ce groupe détourne les codes et les symboles pour exprimer sa contestation, tout en maintenant les apparences. Au loin, des ambulances filent, toutes sirènes hurlantes.
Claude Mighri
