Invitée : Brigitte Dumortier, Directrice des études de géographie et aménagement, Université Paris-Sorbonne Abu Dhabi

Voilà un café original ! Exercice intellectuel ou exercice de style, le café géographique d’Abu Dhabi relève d’une expérience à renouveler . Effectivement située dans la cafétéria de l’université Paris Sorbonne, réaménagée pour l’occasion, il se tient ce lundi 22 Mars 2010, une large discussion sur le rapport des Émirats arabes unis à la mondialisation. À vrai dire , l’espace en lui-même traduit à son échelle les caractéristiques d’un état vraiment pas comme les autres.
En somme, un pays où cohabitent paisiblement les cultures, les identités et les représentations.
Le sujet est vaste. Longues peuvent être les dissertations concernant un thème très pluridisciplinaire. Le mot « mondialisation » rappelle et interpelle. Par conséquent, ce rendez-vous en terre inconnu ou connue, c’est comme bon vous semble, le sujet de la mondialisation et des Émirats arabes unis marque dans cet Etat des caractéristiques bien particulières. Et c’est dans cette optique, que le café géographique d’Abu Dhabi accueille Madame Brigitte Dumortier, ancienne élève de l’ENS, directrice académique des études de géographie à l’université Paris-Sorbonne Abu Dhabi depuis 2009 - et notre professeur du moment (car les professeurs viennent en mission pour quelques semaines) Gilles Fumey, pour nous aider à décortiquer le sujet.
Madame Brigitte Dumortier prend la parole, précise les termes du sujet en explicitant dans un premier temps la publicité d’un terme aujourd’hui galvaudé dans la presse . Dans ces premières minutes d’un brillant exposé, elle qualifie par la même l’objectif du géographe face au concept de mondialisation.
Qu’est-ce que la mondialisation pour le géographe ?
C’est d’abord une généralisation et une accélération des flux d’échanges (de tous types et de toute nature) se traduisant notamment par l’apport des nouvelles technologies industrielles et de l’information combinée au processus de modernisation (la technologie) depuis les années 70 . Amenant le géographe désormais à travailler sur des logiques réticulaires (les noeuds, les réseaux). Ce que la métropolisation porte finalement comme fondement, c’est à dire, la mise en réseau des grandes métropoles du monde. C’est aussi une rupture avec le passé. Les mutations technologiques entraînant des changements sociaux. Particulièrement, la tendance est parfois à l’oubli, l’affirmation d’une véritable classe moyenne (notamment dans les pays en développement) par l’adoption de marqueurs alimentaires, de codes vestimentaires, de valeurs mondialisées.
Enfin, le géographe doit se pencher sur les conséquences culturelles de la mondialisation dont pléthore d’éléments peuvent être décrits, mais dont nous retiendrons :
l’augmentation des migrants internationaux de travail ;
une uniformisation ou bien un retour au local qui pose la question du repli identitaire.
Madame Brigitte Dumortier pose la question qui va être débattue : Quels rapports entretiennent les Émirats arabes unis avec la mondialisation ?
Les Émirats arabes unis dans la mondialisation ?
Effectivement, le pays est injustement présenté dans la littérature comme un pays rentier du pétrole. Faisant penser à l’heure actuelle à une économie mono-fonctionnelle et très peu productive. De fait, plusieurs éléments sont à considérer :
Le pétrole est la première activité à être mondialisée étant par ailleurs , une activité à forte intensité technologique. À une autre échelle, il existe une répartition du pétrole aux Émirats. Abu Dhabi possède la majorité du pétrole du territoire. Quant à l’émirat de Dubaï, il n’en possède que très peu aujourd’hui. C’est surtout par la péréquation du budget fédéral que les autres Émirats profitent des revenus du pétrole.
Au niveau des marqueurs économiques, on observe une circulation des biens en tous genres. Dubaï apparaît au même titre que Singapour ou Rotterdam sur la carte du trafic de porte-conteneurs : la hiérarchie portuaire mondiale se transforme.
Le pays est aussi un grand récepteur et exportateur d’IDE . On notera d’ailleurs des stratégies différentes dans la capacité d’investissements immobiliers des émirats d’Abu Dhabi et de Dubaï. L’un prônant une prise de risque faible (des investissements en Malaisie, au Maroc qui sont des États solvables). L’autre prenant à l’inverse beaucoup plus de risques. À tel point que les évènements récents traduisent un tournant dont le building le plus haut du monde porte désormais la trace. Initialement nommé Burj Dubaï , il est aujourd’hui appelé Burj Khalifa, en l’honneur du cheikh de l’Émirat d’Abu Dhabi ayant « sauvé » son voisin de la crise. En somme, sur le plan financier, à travers ces quelques éléments , la mondialisation est un processus incontestable .
Au niveau culturel ?
Les EAU sont une société où plus encore qu’ailleurs se pose la question d’un multiculturalisme, mais d’un genre très particulier .
80 % de la population ne sont pas natifs des Émirats arabes unis... Ensuite, on observe que les Emirants pas une région de migration temporaire de jeunes adultes. On retrouve beaucoup de gens à tous niveaux de profession, avec aujourd’hui une logique de stabilisation de la main-d’oeuvre qualifiée.
Au sein du GCC (Gulf Coperation Council) et de la société se posent de nombreuses tensions culturelles importantes à mettre en évidence :
en marge de l’émiratisation , doit-on encourager la stabilisation de la main-d’oeuvre étrangère ?
la population étrangère est elle une menace pour l’identité ?
Il faut noter ici que les Émirats adoptent une position très souple et ouverte. On encourage à la tolérance . Les Émirats acceptent le multiculturalisme . Une position qui rassure par la même les investisseurs étrangers (afin d’ attirer les capitaux) . À l’inverse, d’autres pays adoptent une position plus dure. On peut penser aux propos du ministre des Affaires étrangères du Bahrein qui parle d’une menace pour l’identité nationale.
Pourquoi les Émirats ont mieux accepté la mondialisation ?
Ce qui pose la question de la recomposition du monde arabe. Les Émirats sont à un tournant.
On observe un décentrement des centres du monde arabe :
Damas , Bagdad , Le Caire : sont - ils encore le coeur du monde arabe ?
Le Maghreb : de plus en plus intégré à l’Europe (processus de Barcelone, Euromed ...)
Beyrouth a perdu sa position de centre affaires et d’avoir pétrolier pendant la guerre.
Dès lors, les Émirats voient ce renforcer une position de leader dans la région. Néanmoins, il n’est pas inintéressant d’observer une volonté de diversification économique , notamment par l’ apport culturel (Sorbonne à Abu Dhabi, Guggenheim, Louvre ). On peut opposer la politique ultra - libérale sans régulation du modèle dubaiote passant par les créations de multiples zones franches : une zone franche classique (Jebel Ali) , des zones franches thématiques, des zones franches plus pointues traversant aujourd’hui une véritable remise en cause.
Ainsi, l’ Émirat d’Abu Dhabi, possédant suffisamment de pétrole aujourd’hui, mise plutôt sur des ZES (le modèle des clusters industriels) . L’exemple de Mussafah en ce point est très pertinent.
En conclusion, la question du rapport des Émirats arabes unis à la mondialisation doit être comprise de manière multiscalaire .
On observe, de plus, une logique d’intégration territoriale autour de l’émirat d’Abu Dhabi puis la démarche d’une construction supranationale (le GCC ). Dès lors, les EAU s’affirment véritablement dans la mondialisation des points de vue économique et culturel. Madame Dumortier n’hésitant pas à se référer à la brillante conférence du ministre Pierre Mourlevat, chef du service économique pour le Moyen-Orient (ambassade de France) sur l’analyse comparative de l’intégration économique régionale dans le Golfe et du processus européen .
(*) Charles Perrault, Les Contes .
Débat
Pourquoi le concept de « mondialisation » est - il traité différemment d’une discipline à une autre ?
Effectivement , on peut objecter à cette excellente question l’intérêt des diverses disciplines à apporter leurs avis sur ce qu’est la mondialisation . C’est un sujet très transversal . Ainsi, les historiens français font très fortement référence à Braudel. Dès lors, il conçoivent qu’il existe des mondialisations.
L’un des premiers géographes à s’intéresser à cette question est Olivier Dolfuss dans les années 80 . Il parle de système - monde. Notons, en outre, la mise en place d’un groupe d’étude sur les thèmes de la mondialisation et la gouvernance mondiale posant notamment la question des mots pour définir la mondialisation.
Face à la mondialisation , on peut évoquer l’idée d’un retour au local , qu’ en est-il finalement aux Émirats ? Quelles formes de repli identitaire / culturel face à l’uniformisation ?
Dans le cas de cet auditoire et du lieu où l’on exerce cette discussion, il est délicat de parler de repli culturel, puisqu’il y a ici plus d’une dizaine de nationalités présentes. Au contraire, c’est consciemment que les parents ont décidé d’inscrire leur fille par exemple dans une université mixte, telle que la Sorbonne à Abu Dhabi. Ensuite, puisque les Émiriens ne comptent que pour 20 % de la population totale, il est encore plus curieux de parler de repli identitaire ou culturel .
Madame Dumortier, puisque M. Fumey est venu assurer un cours de géographie de l’alimentation, demande aux Émiriens s’ils se sentent moins Emiriens parce qu’ils mangent des cornflakes ou boivent du coca ?
Une question qui anime véritablement l’auditoire. En somme, certains étudiants émiriens expliquent qu’ils profitent de la mondialisation pour aborder d’autres cultures de façon positive. Madame Brigitte Dumortier ajoutant l’idée qu’aux Émirats, adopter la culture de l’autre est chose aisée dans la mesure où les Émiriens, détenteurs du pouvoir économique et politique, ne considèrent pas, ou marginalement, l’autre comme une menace, d’autant qu’ils sont fiers d’un passé d’échanges terrestres et maritimes, d’une tradition d’hospitalité et d’une position d’interface.
Rendez-vous est pris pour un prochain café géo. Inchallah !
Compte-rendu : Mourad El Bouanani - étudiant en L3 Géographie Université Paris-Sorbonne Abu Dhabi
