Le livre est arrivé pile pour la 2e édition du Festival de géopolitique et de géoéconomie qui se tenait à Grenoble en mai dernier. En pleine crise, il fallait oser. Ils l’ont fait ! Non pas tellement, par provocation, mais parce que la thèse du déclin est si facilement répandue, se coule si bien dans la morosité des Français que les docteurs se sont penchés à leur chevet. Et ils n’ont pas été déçus... Ayant invité l’un des champions du déclinisme, Nicolas Baverez, ils avaient en main tous les voyants à diagnostiquer le temps d’un colloque : délocalisations, dégradation des comptes sociaux, déficits du commerce et des paiements, recul dans les classements internationaux, recul en Afrique... Peu de voyants au vert.
Les géographes n’ont pas forcément de légitimité pour répondre à la question. Encore que... Le livre nous intéressera globalement, bien sûr, mais aussi et surtout sur la manière dont l’impact du territoire est analysé dans les succès (ou les échecs) de la France qu’Herman Kahn a surnommée un temps « le Japon de l’Europe » - à l’époque où le Japon était le modèle en Asie. Les approches sur les « points forts » et « faibles » sont difficiles à exploiter car elles relèvent de concepts peu opératoires en sciences sociales.
Sur le territoire, donc, l’ouvrage pose la singularité de l’ensemble : espace péninsulaire, carrefour, position « au cœur » du monde tempéré (sic), construction sur la longue durée. L’auteur pointe « la mise en place d’un sentiment national » autour du Roi et que la République a pérennisé. Curieusement, la Révolution n’est mentionnée que pour souligner les atouts du territoire alors que les idéologies révolutionnaires n’ont pas exploité ce que l’auteur voit comme des « qualités ». Les idées ont plutôt joué leur rôle dans le profit qu’ont exploité les bourgeoisies, tant parisienne que régionales. La refonte de la maquette administrative en 1791-1793, les nouveaux députés issus de ce qui était le tiers-état à partir des assemblées constituante et législative vivant dans la capitale, la conscription, le draînage des richesses vers Paris, etc., tout cela constitue bel et bien des outils qui ont façonné le « sentiment français ». Au moment où Michelet prend sa lyre, la partition est déjà amplement écrite.
La révolution industrielle aurait pu avoir lieu grâce aux ressources « abondantes ». Là encore, la révolution industrielle naît surtout des hommes et des capitaux, des idées et des pensées, de l’éparpillement du protestantisme et du judaïsme dont certaines poches démographiques s’avèrent particulièrement actives : l’Alsace, la porte de Bourgogne, la région lyonnaise et la vallée du Rhône, certaines villes des Alpes et du Languedoc. La transformation industrielle du Nord est bien sûr liée au charbon mais qu’aurait-elle été sans les bourgeoisies marchandes qui oeuvraient là depuis le Moyen Age dans le commerce drapier ?
Le carrefour est-il une vue de l’esprit a posteriori ou une réelle pratique dès lors que les hommes et les marchandises circulent en Europe ? Cela dépend de l’échelle. Entre nord et sud, c’est plutôt la logique d’axe qui prévaut. Paris n’émerge pas du carrefour et, Durocortorum, Reims, est plus une étape dans un couloir qu’un carrefour. Du fait de la situation en finistère qui a privé l’Ouest de l’industrie jusqu’au 20e siècle, on doute que la figure du carrefour soit ce qui enrichit la France. Le passage, oui. L’usage de l’expression « position centrale » à propos d’une France « voisine de tous les grands pays d’Europe » pourrait être abandonné pour lui préférer le contact. L’exemple de Lille pris par l’auteur montre bien que les atouts de la ville changent en fonction des conjonctures politiques qui commandent des équipements nouveaux (citadelle au 17e siècle, proximité du tunnel sous la Manche, aujourd’hui). Les mêmes réserves pourraient être faites sur les « données naturelles » qui « détermineraient des formes d’organisation de la production » alors que Roger Dion a justement montré pour la vigne - ce qui peut s’appliquer à bien d’autres productions - que seuls les marchés « organisent la production », y compris « l’élevage extensif des massifs, les cultures fruitières des vallées, les productions céréalières des plateaux ». Qui nierait le rôle des chemins de fer, des besoins d’approvisionnement des villes et, notamment de Paris ? Un modèle dont Von Thünen fut le chantre dès le début du 19e siècle. Enfin, la sacro-sainte « disposition du relief » qui « oriente le tracé des grands axes de transport [et] distribue les carrefours nationaux » n’est déterminante que par rapport à ce qui a besoin de circuler ! On eût pu imaginer une France avec une capitale à Rouen ou Lyon, comme le pensait Braudel, qui aurait probablement fait un usage différent de l’axe séquanien ou renforcé le poids de la confluence hydrographique lyonnaise...
On sent là une manière de penser la géographie comme auxiliaire de l’histoire, ce qu’elle n’est aujourd’hui qu’à la marge.
Enfin, la thématique des « contrastes » que la Révolution industrielle aurait exacerbés, dessinerait une France du Nord opposée à une France du Sud, ou une ligne Le Havre-Marseille séparant des régions industrielles de pays largement ruraux ou, enfin, un déséquilibre « important » Paris-Province. Ces visions sont à l’origine de la politique d’aménagement du territoire. De quand datent ces visions comptables des « équilibres » territoriaux ? Pourquoi la France a-t-elle voulu copier ce qui se faisait aux Etats-Unis avec la TVA lors du New Deal ? Ces visions territoriales contrastées sont issues d’un égalitarisme national, un idéal de justice spatiale qui tient sans doute à l’importance de la fonction publique d’Etat. Avec l’insuccès que l’on sait puisque les écarts régionaux de revenus sont considérables. L’auteur souligne bien qu’aujourd’hui les Français sont moins attachés à l’unité nationale qu’au respect des particularismes régionaux : tout fonctionnaire d’administration centrale, tout journaliste, tout visiteur entend l’inusable complainte du provincial au Parisien. L’ancien - et très centralisateur - département est devenu le symbole d’un combat régionaliste et identitaire qui aurait fait sourire Mirabeau, promoteur de ces mailles administratives !
Au final, un exercice subtil lancé à la table du Grand Véfour (les veinards) où les Ultras avaient acclamé au même endroit Louis XVIII : Vive le Roi quand même ! Le livre est truffé de questions qui surgissent à toutes les pages et rendent leur lecture jubilatoire.
Gilles Fumey
