"Contrairement aux idées reçues, l’apparition d’Internet n’a pas généré une diminution des autres formes de flux (d’hommes, de papiers.). De fait, plus l’information circule, plus « tout » tend à circuler. Une forme de mobilité ne se substitue pas à une autre, elle s’y ajoute."
G. Dupuy, café de géographie sur la Poste (Mardi 30 avril 2002)
Parmi les autres idées reçues, il y a celle que l’Internet serait insaisissable pour la géographie. Certes, la division spatiale des acteurs n’aide pas le géographe : le "site" est produit à un endroit mais hébergé ailleurs ; la circulation des flux d’informations binaires emprunte des chemins difficiles à suivre. Or, ce réseau connaît ses centres et ses périphéries, ses infrastructures "lourdes" qui ne se placent pas n’importe où. G. Dupuy compare volontiers l’Internet naissant à l’étoile de Legrand : le schéma du réseau ferré français tracé dans la première moitié du XIXème siècle.
L’image de l’Internet est souvent celle de compagnies ou de passionnés qui communiquent à l’autre bout du monde, abolissant l’espace ; mais par les "effets de club" (affinités qui lient les internautes), ses échanges regroupent très souvent des utilisateurs peu éloignés les uns des autres. La densité du câblage, des serveurs et des utilisateurs fait des métropoles de véritables "plaques" de l’Internet : l’accès y est facile, rapide, et peu coûteux ; s’éloigner de ces "plaques", c’est perdre en fluidité du service et payer plus cher. A une autre échelle, cet internet de plus en plus onéreux et rugueux à mesure que l’on s’éloigne du centre se retrouve dans la fracture nord-sud. G. Dupuy est peu optimiste dans la capacité de l’Internet à combler les fossés entre nantis et démunis : le réseau le valide ou, pire, l’accentue malgré quelques astuces techniques dans les "déserts" et des politiques volontaristes dans certains états.
Quant à l’idée de l’abolition des frontières "par Internet", l’auteur la relativise en rappelant que le développement de l’Internet se fit dans un contexte de libéralisation très favorable à l’affaiblissement des frontières. Le géographe dessine d’ailleurs une carte de "la zone interdite" d’Internet, de la Chine à la Mer Caspienne. Dans ce bloc continu de l’Internet bridé le long de l’antique route de la soie, les états ferment leur frontières au web mondial sulfureux d’autant plus efficacement qu’ils limitent les accès à l’intérieur.
L’ouvrage de Gabriel Dupuy s’ouvre sur une histoire à deux visages de l’Internet : la "succès story américaine", celle des premiers ordinateurs reliés par couplage acoustique, du réseau d’information militaire sécurisé par la multiplicité des routes possibles, du protocole qui permit de faire correspondre tous les types d’ordinateurs les uns avec les autres, l’utilisation par les universités qui ouvrit l’Internet au monde. Mais à cette histoire qui explique en partie la part énorme représentée encore aujourd’hui par les sites et les utilisateurs américains, s’ajoute celle de l’"auberge espagnole" : au moment où l’invention américaine gagnait le monde, bien des pays avaient modernisé ou étaient en train de moderniser leur équipement téléphonique ou télématique, avaient eux aussi édifié des réseaux ou bien avaient créé des services électroniques dont l’Internet grand public allait reprendre les recettes.
L’auteur aborde ensuite idées reçues évoquées plus haut, en montrant les principes du fonctionnement de l’Internet, mais également en illustrant son propos par des encadrés offrant des études de cas bien localisées (le "club" des conductrices de Mexico ; l’Islande, le Bénin etc.). Le livre s’achève par un lexique qui reprend et définit les termes techniques utilisés . Un livre pour découvrir ce que l’analyse géographique peut apporter à l’étude de l’Internet (et inversement) et, par là, à la connaissance du monde d’aujourd’hui.
Compte rendu : Marc Lohez
