Le communautarisme pose la question de la ville moderne et de ses formes de ségrégation. Ce café géo, précise Gilles Fumey, lui a été inspiré par la découverte à la librairie des Presses Universitaires de France, du Dictionnaire de l’Homophobie, sous la direction de Louis-Georges Tin (1), paru en 2003.
Michael SIBALIS, canadien, historien, auteur de l’article "ghetto" du Dictionnaire de l’Homophobie, entame les interventions en indiquant qu’il trouve intéressant d’être dans cette salle historique appelée dans les années 1950-1960, la "Salle des Mignons", un des rendez-vous homosexuels de la capitale dans les années d’après-guerre.
Le ghetto est traditionnellement le lieu d’enfermement des Juifs au Moyen Age, qui a disparu en Europe à l’époque de la Révolution française. Ce terme a été depuis repris par les sociologues de l’Ecole de Chicago, pour définir les lieux d’habitation des minorités. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, ce terme est aussi utilisé pour nommer les quartiers homosexuels, surtout à San Francisco et à New York. Les homosexuels eux-mêmes appèlent leur quartier de cette manière. En France, le Marais est également appelé le "ghetto", mais il n’est pas le premier. Dans les années 1880, les homosexuels parisiens avaient une préférence pour Montmartre et la Pigalle, après la deuxième guerre mondiale ce fut Saint Germain des Prés, à la fin des années 1960 la rue Sainte Anne. L’attrait pour les bars de nuit, qui sont des lieux protégés, a permis le développement du Marais comme quartier gay. Le premier bar gay s’y ouvre en décembre 1978, rue du Plâtre (4e arrdt.). Actuellement, le Marais concentre les bars gays et nombreux sont les homosexuels qui y vivent, mais le Marais est plutôt un ghetto commercial. Ce quartier de Paris est couru depuis le début du XXème siècle, mais la loi Malraux de 1962 a permis une gentrification du Marais. Dans un rapport de la Mairie de Paris de 1980, le Marais était présenté comme un futur quartier bourgeois. L’attraction exercée sur les gays n’avait pas été perçue. Pourquoi le Marais a-t-il tant intéressé les homosexuels ? C’est la possibilité commerciale qui est à l’origine du phénomène. En effet, dans les années 1980, le quartier est en rénovation, beaucoup d’établissements commerciaux sont en vente et les prix sont très bon marché. Les gays sont alors à la recherche de bars donnant sur la rue afin d’avoir une visibilité dans la ville pour insérer la vie homosexuelle dans la vie quotidienne et la banaliser.
En France, s’est ainsi produit un phénomène inverse par rapport à l’Amérique. Aux Etats-Unis, les gays se sont d’abord installés dans certains quartiers, puis ont ouvert des commerces et des bars. Mais, à Paris, la concentration homosexuelle est moins forte dans l’espace urbain.
Philippe MANGEOT, littéraire, ex-président d’"Act Up", directeur de la revue "Vacarme", rappelle que le "ghetto" appartient au lexique gay qu’il ne faut pas prendre au sérieux mais plutôt comme une stratégie gay pour décharger la violence des mots et confisquer les insultes à leurs auteurs. Le terme "ghetto" est même ironique puisqu’il rappelle l’existence de lieux plus ou moins sûrs pour les homosexuels. Ce terme a surgi avec le développement de quartiers visiblement gays. Mais il y a un paradoxe : on reproche aux gays d’être communautaristes que depuis qu’ils se concentrent visiblement. En effet, il y a 15 ans, on ne parlait pas de communautarisme, qu’il soit homosexuel ou musulman. Ce concept est apparu en même temps que le politiquement correct. D’ailleurs, personne ne se réclame du communautarisme : le communautariste c’est toujours l’autre ! Le concept surgit en 1989, date charnière : c’est l’année de la chute du Mur de Berlin, l’année de la première querelle sur le foulard islamique et l’année de la transformation de la vision du monde sur les Etats-Unis. L’Amérique tant valorisée est vue comme ghettoïsée, entre les quartiers noirs, chinois, italiens, gays,..., vision à laquelle on oppose l’idée d’une France unitaire. Tout communautarisme est alors transformé en menace sur l’intégration républicaine. Actuellement, le débat de l’anticommunautarisme se décale sur la question musulmane. Le changement de cap est flagrant avec le début du PACS, qui donne des droits égaux à tous, hétérosexuels et homosexuels.
La valeur universelle n’est pas la communauté, mais l’égalité républicaine. Il faut défendre les communautés du point de vue de l’universel républicain : les structures de solidarité aident à la mise en place de l’égalité qui limitera les communautarismes.
Louis-Georges TIN, littéraire, se demande pourquoi il est présent ce soir ! Les réflexions sur l’universalisme sont une particularité française. Dans le discours social, ce mot n’appartient qu’aux élites françaises. Les gens qui parlent d’universalisme sont construits sur une base locale et contingente : ils entendent étendre à autrui ce que eux jugent être un modèle vu comme un bien. N’est-ce pas une tyrannie potentielle ? L’hétérosexualité serait l’universel et l’homosexualité non. Ce sont de mauvais arguments. Il est paradoxal de voir la notion d’universalité sur la question homosexuelle : c’est critiquer le communautarisme de certains pour s’attribuer l’universalisme. C’est un faux débat : il n’y a ni universalité ni communautarisme. Il n’existe que trois communautés naturelles : la famille, le travail et la patrie, qui ensemble forment le cadre de vie. Ce sont des communautés visibles mais auxquelles on ne fait pas attention. L’homosexuel se développe dans une famille hétérosexuelle. Sa construction personnelle s’effectue en opposition, dans une structure discréditant son mode de fonctionnement. Il lui faut trouver alors une famille d’adoption, donc le ghetto est une famille qu’on s’est choisie : il a une fonction d’intégration et de construction identitaire.
Emmanuel REDOUTEY, urbaniste à l’IUP (Paris XII), auteur d’un DEA sur la géographie de l’homosexualité masculine à Paris dont une partie a été publiée dans la revue Urbanisme (n°308, juillet 2002) précise qu’il faut considérer plusieurs spatialités homosexuelles dans les grandes villes : l’une est commerciale et sociable, une autre sexuelle, et bien d’autres encore si l’on prend en compte la diversité des modes de vie individuels. Ces spatialités ne se recouvrent pas forcément et se situent à des différents niveaux de visibilité publique.
Le terme ghetto est sujet à des usages polysémiques : en France, il renvoie autant à l’idée du quartier gay qu’aux banlieues qui seraient « menacées de ghettoïsation ». Dans un cas comme dans bien d’autres, il fonctionne surtout comme une catégorie spatiale et discursive qui alimente le scénario inquiétant et repoussoir de la ville livrée aux communautarismes. La signification symbolique (de l’enclave et du retranchement supposé d’une communauté) pose pourtant problème lorsqu’il y a glissement de la métaphore vers une réalité sociale et territoriale, dont la vérification statistique reste à faire pour le quartier du Marais.
Chez les gays, le « ghetto » ne désigne pas strictement un quartier car il est employé plus largement pour traduire le style de vie d’individus qui n’existeraient qu’au sein de réseaux exclusivement homosexuels, qu’il soient sociables ou même professionnels. Pour plus de précisions sur cet acception, je renvoie à l’article de Michel Pollak, « L’homosexualité masculine ou : le bonheur dans le ghetto ? » paru en 1982.
Ces incertitudes sémantiques cachent à mes yeux une géographie gay plus réticulaire que centralisée en un lieu de fort affichage : le Marais a une fonction particulière, celle d’un espace de mise en scène et de polarisation des regards et des discours qui dissimule des pans entiers de la vie et des rencontres homosexuelles qui s’organisent dans la plupart des arrondissements parisiens, comme l’indique la répartition des lieux de drague gay ou des bars spécialisés. On peut considérer que la géographie de l’homosexualité masculine est construite comme « un cône de visibilité » : au sommet de l’iceberg, le Marais, ses boutiques et ses rainbow flag, mais le reste du territoire parisien réserve bien d’autres lieux pratiqués et vécus, héritages d’une logique de discrétion et d’évitement du contrôle social intégrée comme une subculture spatiale. Il n’empêche que le « quartier gay » joue un rôle comme d’espace d’identification transitoire ou provisoire dans les trajectoires personnelles, et s’il ne représente qu’un visage de la culture gay, il contient une dimension intégratrice plutôt que séparatiste.
Pour Bruno PROTH, ethnologue, le Marais est perçu comme un lieu sécurisé pour les homosexuels. Or, ce n’est pas forcément le cas, car même un homosexuel peut s’y sentir mal à l’aise et se voir comme un intrus. Si il existe un code dans le Marais comme surreprésentation de soi (avec ces corps présentés comme parfaits), il existe aussi un code des lieux de drague pour se rencontrer. Chez les hétérosexuels l’accès au corps de la femme est difficile par les codes sociaux établis, sauf dans le cas de la prostitution. Chez les homosexuels, les codes d’accès au corps de l’autre existent et rendent plus aisés cet accès : par une allure, un stationnement, un regard, on s’offre plus facilement à l’autre. Dans le Marais, un homosexuel peut se sentir chez lui, ce qui pose problème au monde normatif hétérosexuel et renforce l’homosexualité cachée qui fait moins peur aux hétérosexuels car elle est moins visible.
Baptiste COULMONT, sociologue, auteur d’une thèse soutenue en 2003 sur les milieux gays américains, intitulée Que Dieu vous bénisse, (voir http://coulmont.free.fr/index.php ?p=20) préfère faire une analyse différenciée du Marais,
Aux Etats-Unis, à New York notamment, les églises épiscopaliennes et plus largement les églises protestantes « libérales » font appel aux gays et pas seulement dans les quartiers gays (Chelsea, Village), mais partout (voir carte ci-jointe). En effet, si on établit une répartition spatiale des couples du même sexe à New York, on en trouve aussi à Upper West Side, pourtant pas considéré comme un quartier gay. A Chicago, la répartition est plus inégale : il existe une concentration au Nord, le long du lac, dans des quartiers blancs embourgeoisés ou en voie de l’être. De nombreuses Eglises cherchent à accueillir les gays, ce qui est une pratique très éloignée de celle des Eglises de France.
DEBAT
Les questions ont été très nombreuses et ont emmené le café géo au-delà des 22 heures habituelles. Nombre de ces questions portait sur les pratiques géographiques homosexuelles.
Pourquoi certains gays ne veulent-ils pas habiter le Marais ?
Parfois, on n’a pas envie d’y être, répond Philippe Mangeot, et de toute façon, voir le Marais comme un lieu gay est une fiction. Il y a différents quartiers gays et on sait ce qu’on peut et ce qu’on va y chercher. Un jeune gay cherche un lieu où rencontrer d’autres gays. Dans les années 1980, la revue Paris Match avait réalisé un article scandalisé sur les gays à Paris, qui était une vraie mine d’informations pour trouver des quartiers gays ignorés par les gays eux-mêmes. Comme quoi, les tabloïds peuvent servir à quelque chose ! Une autre anecdote permet de mettre en valeur la plasticité de la vie gay avec l’invention de lieux. La même revue avait un jour lancé un slogan pour la RATP : "Préférez la deuxième voiture". Ce slogan avait pour objectif de faire diminuer le nombre de personnes de la première voiture des rames de métro, souvent bondée. La réalité fut tout autre : la deuxième voiture du métro devint un lieu de rencontre gay ! Au début des années 1990, l’association Act Up s’était demandée que faire des lieux visiblement homophobes : la réponse fut soit de passer par des actes coups de poing se soldant par des agressions, soit en faire des lieux gays par la réunion systématique et organisée d’homosexuels, réinvestir les lieux en quelque sorte. C’est ainsi qu’est né le Marais, par refus du placard ou de la double vie. Mais cette spatialisation de la culture gay a ses revers : la vie homosexuelle s’y déroule davantage entre jeunes. Les "vieux" homosexuels, qui avant pouvaient faire des rencontres dans des fêtes privées où se mélangeaient jeunes et vieux ou dans des lieux publics, sont exclus de cette nouvelle pratique de l’espace urbain.
M. Sivignon, habitant du 3ème arrondissement dans le Marais, précise qu’il n’y a que quelques rues à forte densité homosexuelle, d’autres à moyenne densité. Les homosexuels ont revendiqué un droit d’habiter la ville pour être visible, qu’est-il de la dimension économique du phénomène ? La ghettoïsation homosexuelle n’est-elle pas une ghettoïsation riche comme le montre la hausse des prix de l’immobilier dans le Marais ?
Il existe des communautés faisant monter les prix de l’immobilier et d’autres les faisant baisser, comme aux Etats-Unis où les quartiers noirs font chuter les prix. Mais des cartes de répartition gay qui y ont été réalisées ne peuvent pas l’être en France, car les données ne peuvent pas être divulguées par blocage de la CNIL, comme cela a été le cas de la levée de boucliers lors de l’évocation d’une possible cartographie des pacsés ou des juifs.
E. Redoutey donne un exemple de la politique de la Mairie de Paris par rapport à la volonté de faire évoluer la composition sociale des quartiers. La rue Montorgueil a été transformée en rue piétonne par une politique de gentrification qui avait pour but de chasser les commerçants de gros de la zone. Les gays s’y sont installés entraînant une réhabilitation du quartier. Ils sont bien vus car ils n’ont pas d’enfants et dépensent beaucoup. Souvent, ce sont les agents immobiliers qui sont à l’origine du développement de nouveaux quartiers gays en proposant des produits spécifiques. A l’inverse, les homosexuels perçoivent aussi des zones communautaristes hétérosexuelles. Ainsi nomment-ils la rue Oberkampf comme un Marais hétérosexuel, une sorte d’"Hétéroland" !
Quelles sont les stratégies immobilières et urbaines mises en place ?
Aux Etats-Unis, les villes ayant le plus de succès sont celles ayant le plus de gays : elles font tout pour les attirer. La création de ghettos gays est toujours une histoire de gentrification : les prix sont bas, les gays investissent et les prix montent. Il existe une "économie rose" : les gays dépensent beaucoup sans demander les prix. Mais à l’intérieur de la communauté gay, le Marais est très critiqué car il donne une fausse image des homosexuels. Reste à savoir pourquoi les gays ont plus d’argent. ont-ils de meilleurs métiers ? sont-ils plus intelligents ? Non, simplement ils n’ont pas d’enfants donc moins de dépenses et une répartition différente des postes budgétaires. De plus, la culture gay est élaborée par les plus riches des homosexuels, ce n’est qu’une vitrine. Il ne faut pas prendre la partie pour le tout !
Y a-t-il des départs d’hétérosexuels des quartiers homosexuels ?
C’est difficile à dire, car les études et les recherches portent sur les homosexuels et sont menées par des homosexuels, car le sujet les intéresse et c’est une forme de militantisme, mais les recherches sur les comportements hétérosexuels sont plus rares. Les hétérosexuels doivent faire leur coming out ! La culture hétérosexuelle existe mais elle est invisible à ceux qui la vivent car elle est plus ancrée historiquement et elle appartient à la majorité.
Qu’en est-il de l’homosexualité féminine ?
A New York, il y a des quartiers spécifiques. Les lesbiennes se concentrent davantage dans le Nord-Est des Etats-Unis (Vermont, Massachusetts) mais elles ont une visibilité moins forte. En France, les chiffres sont bloqués par la CNIL. Laure Murat, dans Passage de l’Odéon, pose bien la question de l’invisibilité des lesbiennes dans l’espace. Par exemple, il y a des plages de naturistes gays (connues par la presse spécialisée ou la rumeur), mais aucune pour les femmes. La territorialité est différente pour les hommes et les femmes car les femmes sont moins attachées aux territoires !
En conclusion, on peut dire que le Marais est un lieu de loisirs et d’homosociabilité à l’opposé du communautarisme. A Paris, la géographie des PACS semble montrer que les couples homosexuels sont majoritaires contrairement à la province. Mais ce sont les 11è et 18e arrondissements qui sont les plus représentés et non le Marais. Les gays sont surreprésentés en Ile-de-France de par l’anonymat qu’offre la grande ville et l’accroissement possible de rencontres. La géographie gay de Paris fonctionne par cercles concentriques : au cœur, les Halles, le Marais et la Bastille, puis la gare de l’Est et le 11e arrondissement puis, au delà, la grande banlieue, mais la rive gauche est beaucoup moins concernée.
Compte-rendu : Alexandra Monot
Communitarianism and the city : the Marais, a ’gay ghetto’ in Paris ? : english report
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