Malgré les signes d’affaiblissement que connaît la petite corporation des géographes par le nombre, on se fera un plaisir de signaler la grande vitalité de cette minorité scientifique avec la parution d’une thèse audacieuse sur les SDF qui n’avaient jamais fait l’objet d’un travail de recherche réellement approfondi. On apprécie d’autant mieux l’audace que ce livre ouvre une nouvelle collection de géographie universitaire dirigée par J.-F. Staszak, chez un éditeur plutôt connu pour ses pensums destiné aux prépas.
Double exploit donc, avant même d’ouvrir ce livre qui fait écho à une multitude de recherches sociologiques sur cette frange sociale que sont les SDF. Djemila Zeneidi-Henry, jeune géographe bordelaise, va en explorer les non-dits par l’étude des mythes du vagabond et du clochard. Malgré l’impossible dénombrement des SDF (en France, ils seraient entre 200 000 et 500 000), l’auteur tente de reconstruire leurs origines, leurs trajectoires et leurs perceptions de la ville. Leur carte mentale de Bordeaux est sans doute une « fiction pratique » pour reprendre les mots de C. Cauvin, mais elle permet de mesurer la médiocre connaissance de la ville qu’ont ces nomades urbains, accrochés davantage à des centralités éphémères comme la place de la Victoire, pour citer un exemple bordelais.
L’auteur pose ensuite les principes de la géographie de l’assistance : « le gîte, le couvert et la survie ». Les réseaux assistanciels favorisent « l’effet de lieu » qui inscrivent ces espaces « en porte-à-faux par rapport aux temporalités urbaines ». L’asile de nuit, l’accueil de jour, le SAMU social, rien n’apparaît comme une solution. Dejemila Zeneidi-Henry a suivi une structure gérée par les SDF qui créent avec leur association une « boutique Solidarité » dont l’impossible gestion conduit à la fermeture et pousse certains d’entre eux au squat.
Le travail sur les territoires des SDF pose la question de l’appartenance de l’espace public : rues piétonnes, gares, centres commerciaux. L’oubli de soi conduit à des formes d’exclusion très fortes de l’espace public, du fait notamment de la maladie. Mais une bonne part des SDF, en particulier les jeunes, conçoivent l’espace public comme un « vaste terrain de jeu ». L’errance est alors une quête identitaire et peut aboutir à des formes de structuration qui dénient le système assistanciel. La description de la vie dans la rue donne des pages d’une grande force : stratégies de quête, violences entre individus, vie à l’épreuve du temps, privatisation de l’espace pour le repos... A ce titre, « la géographie et les usages de la gare » mériteraient de figurer dans une anthologie. Les rapports conflictuels avec les riverains et les passants conduisent, parfois, à des arrêtés municipaux anti-mendicité, à l’interdiction des bivouacs. Mais, on s’en doute, la solution n’est pas là non plus.
Faut-il désespérer des pouvoirs publics et de nos sociétés face aux enjeux que posent ces poches de pauvreté dans des villes regorgeant de richesses ? Faut-il stigmatiser à ce point ceux qui ne sont pas acquis à la cause de cette misère et que la mauvaise conscience n’atteint pas ? On touche là une des limites du travail de tout chercheur, forcément sympathique avec les populations qu’il étudie. La prise en compte des perturbations vécues par des riverains comme les enfants, les femmes ou les personnes âgées, pour ne parler que des plus exposés aurait pu éviter certaines incantations un peu gratuites. La dignité dans la mort n’est pas toujours refusée quand des associations publient aujourd’hui dans la presse nationale des avis de décès de personnes généralement identifiées par le prénom et leur dernière « adresse ».
Il n’empêche : cette géographie de l’extrême pauvreté nous ramène à une expérience urbaine qui a ses codes et ses limites. A ces « exclus », à ces gens du dehors, elle reconnaît un rôle d’acteurs qui nous mettent toujours au défi de lire la ville comme un espace d’incessantes conquêtes.
Gilles Fumey
