La question du déclin de la puissance américaine revient régulièrement sous les feux des médias depuis que les Etats-Unis ont perdu leur leadership absolu sur le reste du monde depuis les années soixante dix. On annonce très régulièrement la « fin de l’Amérique », et parfois dans les mêmes médias, sa renaissance, c’est selon...
Ce qui est sur, c’est que le thème redevient d’actualité, au rythme des pertes américaines en Irak et des doutes grandissants qu’éprouve le reste du monde face aux difficultés politiques et militaires que rencontrent les Etats-Unis au Moyen Orient. Beaucoup se demandent, même aux Etats-Unis, si cette puissance américaine ne s’enferme pas dans une impasse comme elle l’avait fait au Vietnam dans les années 1960, il y a donc quarante ans. Le thème est aussi nourri par de nombreux auteurs, notamment des historiens américains comme Immer Wallenstein ou Francis Fukuyama (« La fin de l’histoire et le dernier homme ») où encore Paul Kennedy dans « Rise and fall of powers » (1988) paru en France sous le titre de « Naissance et déclin des grandes puissances (Poche, Payot) ». P. Kennedy estime que « l’empire américain » est menacé comme le fut l’empire romain, « d’overstretch », d’extension démesurée. Un autre historien, Samuel Huntington, célèbre pour sa thèse sur le « choc des civilisations »(1996 ) estime que les Etats-Unis feraient mieux de se replier sur le bloc européo-atlantiste catholico-protestant. Zbignew Brezinski, ancien conseiller spécial de Jimmy Carter, estime même dans ses Mémoires ( le grand échiquier mondial, 1997) que la situation géographique planétaire des Etats-Unis les place désormais à l’écart des grandes masses démographiques du monde, celles-ci de concentrant sur le bloc eurasiatique qui va de la Chine à l’Europe occidentale, dont le potentiel ne peut que réduire le poids des Etats-Unis.
En France, plus qu’ailleurs en Europe, cette sinistrose et cette mort annoncée de « l’empire américain » remplit d’aise une partie notable de l’opinion, relayée par certains médias comme le Monde Diplomatique et certains milieux intellectuels de droite comme de gauche qui professent volontiers un anti américanisme plus ou moins bien argumenté mais qui rencontre un large écho. Je n’en donnerai pour preuve que le succès considérable de l’ouvrage d’Emmanuel Todd dont le livre « Après l’empire, essai sur la décomposition du système américain » (Gallimard, 2002, réédition en 2004).
Il est vrai que les rapports franco-américains sont depuis l’origine contrastés, du type « je t’aime moi non plus », balançant en permanence entre l’admiration et la reconnaissance réciproque, et la non moins réciproque exaspération liée à une commune prétention à l’universel.
Mon propos n’est naturellement pas d’entrer dans ces polémiques mais d’essayer de faire le point, de voir les choses sur la longue durée, celle qui court depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Dans cette optique, contrairement à Todd, on ne peut pas condamner en bloc l’Amérique des années 90 même si on peut analyser dans le même sens que lui certaines raisons du déclin.
Attachons-nous donc à retracer ce qu’a été l’histoire récente des Etats-Unis, celle depuis 1945, que l’on découpera comme le fait Immer Wallenstein en trois phases :
De 1945 à 1969 : la période la plus faste de « l’empire américain », marquée par le triomphe du système fordiste après deux siècles de révolution industrielle. Son apogée symbolique est celle du débarquement des spationautes américains sur la lune en juillet 1969.
Des années 1970 à 2001, le temps des premiers doutes et des premiers revers, mais aussi celui du triomphe sur l’URSS. C’est plus encore le temps d’une formidable montée en puissance de la nouvelle économie, du triomphe de la puissance douce (« soft power »), celle qui imprègne le monde entier du genre de vie américain et de la mondialisation qui se fait largement au bénéfice des Etats-Unis.
Du début des années 2000 à nos jours, le temps du retournement de l’opinion mondiale face à une Amérique qui a perdu son invulnérabilité et qui, du coup, semble ne pouvoir jouer le rôle stabilisateur, et d’une certaine manière protecteur, que le reste du monde attendait d’elle aux lendemains de l’effondrement de l’URSS.
1ère phase : 1954-1969
C’est le temps de la domination absolue et incontestée des Etats-Unis. L’Amérique a gagné la guerre sur les deux fronts car jamais l’U.R.S.S. n’aurait pu vaincre sans leur aide matérielle. Arsenal des alliés, l’Amérique en devient le banquier aux lendemains de la guerre et impose à Bretton Woods et le dollar comme seule monnaie de réserve et le FMI avant d’obliger ses alliés à abandonner toute forme de protectionnisme commercial ( les premières négociations du GATT commencent en 1947 ). Les entreprises industrielles américaines exercent un leadership technologique et commercial, investissent partout dans le monde. C’est le triomphe du fordisme, du génie mécanique, commercial et financier américain, dont le modèle s’impose partout dans le monde, l’URSS exceptée qui s’efforce mais vainement de diffuser son propre modèle.
Cette rivalité américano-soviétique doit d’ailleurs être relativisée car, contrairement à ce que l’on a beaucoup pensé, le « deal » de Yalta a été beaucoup plus favorable aux Etats-Unis qu’à l’URSS. A Yalta, les Etats-Unis prennent le contrôle de l’ensemble du monde utile, soit les 2/3 de la planète. Ils n’abandonnent à l’U.R.S.S. que son glacis, et se gardent bien de bouger quand celle-ci « remet de l’ordre » chez ses satellites est-allemand, hongrois et tchécoslovaque.
Très vite, l’U.R.S.S apparaît ainsi comme un utile « loup-garou », une puissance que l’on surestime volontairement ne serait-ce que parce qu’elle justifie les appétits du complexe militaro-industriel, mais aussi parce qu’il cantonne les alliés dans une « saine terreur » dont seuls les Etats-Unis sauront les protéger... Le monde occidental abandonne donc de fait aux Etats-Unis le soin de les protéger d’une menace largement surestimée. Car de la première crise de Berlin à celle de Cuba, on s’est beaucoup fait peur, mais on s’est bien garder d’aller au-delà d’affrontements locaux par alliés interposés. L’U.R.S.S. sert aux Etats-Unis à justifier leur leadership absolu et le protectorat militaire imposé à l’Europe et au Japon C’est bien l’époque d’une Amérique triomphante où la question de la puissance ne se pose même pas.
2ème phase : 1970-2001
A partir de 1970, le paysage change. Le système de domination absolue commence à se gripper avec la montée en puissance des alliés européens et japonais sur le plan économique. Ils deviennent des rivaux et passent du statut de client protégé et assisté à un statut de concurrent qui commence à contester le leadership américain. Ainsi, la France sort de l’OTAN, en 1966 et la même année, De Gaulle rend les Américains responsables de la guerre du Vietnam lors de son discours de Pnom Penh
Le poids économique des Etats-Unis se relative. En 1950, le Japon ne représentait que 5% du PIB américain, en 1970 : 30 %. L’Europe monte elle aussi en puissance.
Les déficits américains, commerciaux et budgétaires, commencent à se creuser, nourris tant par la compétitivité nouvelle des Japonais et des Européens, que par les engagements extérieurs de l’Amérique, notamment au VietNam. Les Américains font alors « marcher la planche à billets », détachent sans vergogne le dollar de l’or en 1973, et creusent leurs déficits, aggravé par la guerre du Vietnam.
Personne ne proteste vraiment, De Gaulle excepté, alors que pourtant l’abandon de la convertibilité du dollar en or oblige les créanciers de l’Amérique, c’est à dire les détenteurs de dollars, de faire obligatoirement confiance à l’Amérique puisque leurs avoirs n’ont plus théoriquement que la valeur du papier dans lequel est fabriqué le billet vert.
Tout se craquelle néanmoins sur le plan économique à partir des années 70. L’hégémonie est contestée par les alliés, mais c’est surtout dans le Tiers-Monde, un moment cimenté autour de l’anti impérialisme américain, que vient la plus vive contestation de l’Amérique. L’U.R.S.S. en jouera alors habilement pour gagner quelques influences en Afrique et en Asie et rompre ainsi l’accord de fait de Yalta.
Face à ce déclin relatif du poids économique des Etats-Unis, face à la contestation politique largement mise en œuvre à l’extérieur de l’Occident, la réaction américaine va être de contenir la contestation tout en maintenant le leadership. Faute de pouvoir s’imposer comme ils avaient pu le faire aux lendemains de la guerre, les Etats-Unis s’engagent dans un système de partenariat. Le multilatéralisme devient le nouveau fondement de la politique extérieure des Etats-Unis et va dès lors inspiré toutes les administrations américaines, qu’elles soient républicaines que démocrates.
Avec leurs alliés, le partenariat s’impose pour régler les grands problèmes du monde tant que l’U.R.S.S. reste une menace supposée. Ainsi, le G7, idée du président Giscard d’Estaing, est reprise par les Etats-Unis qui y voient un moyen de régler en direct avec leurs alliés les grands problèmes mondiaux. Simultanément, le partenariat avec l’U.R.S.S., puis avec la Russie, se traduit par des accords de désarmement, malgré le maintien d’une rhétorique belliqueuse, et une multiplication des rencontres, avec Gorbatchev à Genève, en novembre 1985, puis à Reykjavik en Islande en octobre 1986. L’affaire des Pershing est réglée d’une manière qui démontre la faiblesse de l’U.R.S.S., avec l’appui de la France et du président Mitterrand qui lance sa formule lapidaire : « Le pacifisme à l’Ouest, les fusées à l’Est ». La France socialiste maintient l’alliance avec les Etats-Unis dans les cas de problèmes géopolitiques majeurs.
La montée en puissance du partenariat avec la Chine est sensible dès les années 70. La Chine communiste est reconnue par Nixon en février 1972. Ce qui permet de régler le problème vietnamien, de contrer l’U.R.S.S., et de pénétrer un marché chinois déjà perçu comme une formidable opportunité par les Etats-Unis. Aujourd’hui, on sait que la Chine est devenue l’atelier des Etats-Unis, mais aussi le pays qui contribue le plus au financement de son déficit budgétaire par le placement de ses excédents commerciaux en Bons du Trésor américain !
Ce partenariat a obtenu des résultats. Si les Etats-Unis ne sont plus la puissance dominante absolue, ils s’installent dans une situation de puissance relative mais suffisante pour maintenir leur leadership mondial avec quatre points forts :
1. Ils font ce qu’ils veulent en Amérique Latine en fonction de leurs seuls intérêts. Ils soutiennent aussi bien des dictatures que des mouvements démocratiques, interviennent au Chili, à Panama, à Grenade, à Haïti, au Nicaragua. Castro est cantonné dans son île et perd de son influence même s’il a gardé encore beaucoup de prestige dans l’opinion publique latino américaine. L’Amérique Latine est plus que jamais l’arrière-cour des Etats-Unis !
2. Ils parviennent à concilier une politique pro israélienne, pays protégé sans être un protectorat, tout en maintenant leurs amitiés arabo- pétrolières, notamment saoudiennes avec qui ils fixent de fait les prix du pétrole, pour le plus grand bénéfice des groupes pétroliers américains dont les réserves hors du Moyen Orient sont valorisées de manière exponentielle.
3. Ils conservent la confiance du reste du monde qui accepte de financer leur déficit commercial et budgétaire. Ils achètent plus qu’ils ne vendent. Le monde entier détient des dollars et a des excédents puisqu’on achète moins aux Etats-Unis qu’on ne vend. Mais le monde « place ses économies » en échangeant ses dollars contre des bons du trésor américain. C’est ainsi que les Etats-Unis financent leur déficit budgétaire avec leur déficit commercial, c’est le fondement de la puissance américaine
4. Ils attirent plus que jamais capitaux et migrants, et parmi eux non seulement de la main d’œuvre bon marché mais aussi tous les talents de la planète. La croissance externe des firmes européennes et japonaises se fait par leur américanisation, puisqu’elles ne peuvent se développer à l’échelle multinationale que par leur implantation aux Etats-Unis. Dans le monde entier, l’objectif des grandes entreprises est de s’implanter sur le marché américain : Daimler rachète Chrysler, Airbus ne rêve que de s’installer aux Etats-Unis pour pouvoir vendre ses avions ..au Pentagone !
Ces éléments de puissance pèsent très lourd et masquent largement les contestations politiques qui pourtant ne cessent de se multiplier dans les années 80 et 90. Certes, depuis que l’Iran de Khomeny a défié ouvertement l’Amérique en 1979, nombre de mouvements terroristes de diverses origines mais où dominent les adversaires les plus résolus d’Israël au proche et au Moyen Orient, s’attaquent un peu partout aux intérêts américains et multiplient notamment les attentats. Mais, malgré l’effondrement de l’URSS en 1989, les Etats-Unis semblent « garder la main ».
Mais leur maîtrise du multilatéralisme, dont ils ont forgé la doctrine depuis trois décennies, leur permet de monter une coalition contre l’Irak en 1991où ils parviennent à intégrer, dans une large alliance, puissances occidentales et puissances arabes dont la Syrie ! Quant aux alliés qui n’interviennent pas militairement, l’Allemagne et le Japon, ils acceptent de participer au financement de l’opération. C’est le plus grand succès diplomatique américain de l’après guerre. Ils le gèrent d’ailleurs avec prudence, en se gardant bien de déstabiliser le régime irakien. Ils ne vont pas à Bagdad et en « real politiciens », ne bougent pas quand Saddam Hussein massacre les Kurdes et les Chiites. Un Irak affaibli, mais intact, demeure une garantie contre l’autre adversaire potentiel, l’Iran. L’Amérique a donc su continuer de jouer son rôle de leader. Bien qu ‘elle n’ait plus d’adversaire déclaré, l’Amérique a su maîtriser sa victoire militaire et diplomatique.
Cependant, en ces premières années du nouveau siècle, une frange de l’opinion américaine monte en puissance. C’est celle des néoconservateurs. Ils n’acceptent pas ce compromis raisonnable, ni cette prudence du département d’Etat ( ministère des affaires étrangères ) dont les diplomates savent quel est le niveau réel de la puissance américaine. Ce lobby néoconservateur s’impatiente d’autant qu’il est en phase avec une large partie de l’opinion publique américaine, qui en est restée aux discours anti-communistes de la guerre froide, celles qui continuent de croire que l’Amérique a pour destin de guider le monde, celle qui est sensible aux discours chrétiens intégristes qui font largement les majorités républicaines aux élections générales depuis Reagan. Leurs théoriciens, que l’on retrouve dans les administrations républicaines de ces dernières décennies, n’acceptent pas l’idée de déclin relatif des Etats-Unis. Leur mission est donc de redonner une véritable « crédibilité » à l’Amérique. Et cela passe à l’intérieur, par le retour aux valeurs morales, et à l’extérieur par la remise en cause du multilatéralisme, considéré comme une forme d’action débouchant sur des compromis inacceptables remettant en cause la vocation universelle et le leadership des Etats-Unis.
3ème phase : 2001-2004
A l’époque de Reagan et même de Bush père, leur pouvoir n’avait cependant pas dépassé le stade du discours. Ils avaient été certes utilisés mais ils n’avaient pas été suivis. Certaines de leurs idées avaient fait l’objet de mesures intérieures sur, par exemple : « les déprédations morales » , mais les Présidents n’avaient pas remis en cause les principes du multilatéralisme. Ils n’avaient d’ailleurs pas cédé aux pressions de ceux qui poussaient à engager une guerre totale contre l’Iran après 1979, puis contre l’Irak aux lendemains de la libération du Koweït en 1991.
Le 11 septembre 2001 va cependant leur donner l’occasion de retourner la majorité de l’opinion américaine qui n’était pas pourtant pas majoritairement sensible aux thèses des néoconservateurs en dehors des milieux religieux chrétiens fondamentalistes. Mais l’opinion se retourne après le massacre du World Trade Center.
Les néoconservateurs qui entourent le président Bush s’imposent alors dans son administration. Leur doctrine est assurée, confortée d’ailleurs par le succès des thèses de Samuel Huntington sur le choc des civilisations qu’ils réduisent au choc avec les fondamentalismes islamistes, leurs plans sont prêts : il faut « finir le travail » en Irak et régler leur compte aux « Etats voyous ». Il faut éliminer ceux qui menacent l’Occident. On sait aujourd’hui que les plans contre l’Irak avaient été élaborés avant le 11 septembre. On revient sans vergogne sur des accords passés, comme le protocole de Kyoto sur la protection de l’environnement.
Ils veulent aussi rétablir un ordre moral à l’intérieur. On cherche à limiter, voire à interdire, l’avortement, on applique sans faiblesse la peine de mort, on dénonce les comportements homosexuels, on stigmatise les mères célibataires, souvent issues de communautés minoritaires, on baisse l’aide sociale, ce qui ruine une grande partie de la société urbaine américaine. On assiste à la mise en place d’un véritable darwinisme social et à la stigmatisation d’un certain nombre de citoyens américains au profit de « l’Amérique saine ».
Le 11 septembre 2001 n’a été qu’un prétexte pour justifier un changement radical de la politique extérieure américaine Pour les néo conservateurs, l’Amérique doit agir seule pour le plus grand bien de l’humanité et ses alliés doivent suivre passivement ou financer. D’où la désaffection des alliés historiques et le recours aux alliés secondaires ( sauf la Grande-Bretagne) lors de la seconde guerre d’Irak. D’où la politique monétaire qui laisse filer le Dollar pour remplir des caisses que l’on vide de l’autre coté. Aujourd’hui, la dette explose, les Etats-Unis doivent 6000 milliards de dollars au reste du monde.
Ce triomphe des néo conservateurs fragilise l’Amérique. L’Amérique puissante, triomphante est en difficulté mais, contrairement à ce que dit Todd, ce n’est pas à cause de la croissance des déficits ou de l’insuffisance de ses moyens militaires, ce n’est pas parce qu’elle apparaît comme un pays prédateur qui ne sait plus produire, mais c’est à cause de la cécité culturelle de ses dirigeants, de cette poignée de « docteurs Folamour » qui dirigent l’Amérique aujourd’hui.
Il ne faudrait pas que la politique étrangère finisse par aggraver les faiblesses structurelles de l’Amérique qui sont aussi, et surtout, internes. La fracture sociale grandissante menace sérieusement la cohésion sociale du pays. Les pauvres sont de plus en plus de pauvres. Alors les 20 % les plus riches contrôlent 50 % des richesses, les 20% les plus pauvres n’en disposent plus que de 3.5%.
20 ans de dérégulation des services publics et de contraction des crédits d’aide sociale, menacent sérieusement le pays. Même la fourniture d’électricité est défaillante, comme en Californie. Les infrastructures, les écoles, nombre de bâtiments publics, sont en très mauvais état. La fracture géographique n’est pas moins grave. La crise industrielle, liée à l’ouverture des marchés et à la libéralisation totale des échanges, notamment avec le Mexique, a littéralement ruiné nombre de vieilles régions industrielles. Dans les villes, des quartiers entiers se ghettoïsent et deviennent des zones de non droit, des zones étrangères à l’intérieur de l’Amérique. Ces faiblesses ne pourront être atténuées que si l’Amérique reste une puissance raisonnable. En ce moment, elle pense s’isoler dans une politique extérieure impudente et imprudente. C’est un danger majeur car les Etats-Unis sont désormais lourdement débiteurs par rapport au reste du monde. Ils ne doivent leur situation que parce que le monde veut bien leur faire confiance et continuer à financer leurs déficits parce. En un mot, l’Amérique est débitrice car le monde le veut bien, et c’est là qu’est le vrai danger. Gardera t-elle la confiance du monde si elle continue à mener une politique comme celle qu’elle mène en Irak aujourd’hui ?
Débat
Que représente l’O.T.A.N. pour les Etats-Unis ?
La Tchéquie, la Hongrie, la Pologne sont dans l’O.T.A.N. depuis un an. Les autres PECO rentrent aujourd’hui, cela prouve bien que l’Europe n’existe pas encore. L’Amérique joue sur la division pour que l’Europe ne devienne pas une puissance majeure. Ils sont en train d’essayer de freiner l’Union en jouant sur la vieille peur des P.E.C.O. de voir revenir les chars soviétiques. Ils mettent un coin dans l’Europe en formation pour justifier certaines de leurs actions car malgré tout ce qu’ils peuvent faire, il faut bien admettre que l’O.T.A.N. ne sert plus à rien.
L’opinion publique américaine a-t-elle conscience de la fragilité ?
Pour les Américains, il est inconcevable de ne pas avoir confiance dans l’Amérique. Le déficit ne les gêne pas puisque c’est grâce à lui qu’elle vit au-dessus de ses moyens et s’impose au reste du monde. Le Japon, l’Union européenne, la Chine financent actuellement ce déficit. La Chine est dans la situation du Japon en 1970-80. Le déficit entre la Chine et les Etats-Unis s’élève à 100 milliards de Dollars et donc la Chine ne peut que soutenir le désordre américain. Bien que disposant d’éléments de puissance supérieurs au Japon en matière géostratégique, la Chine est piégée par le triomphe du marché, elle ne peut se couper de l’Amérique et de l’Occident. Le pays s’est libéralisé par et pour les Etats-Unis.
L’Euro n’est-il pas une arme pour les Européens ?
L’Euro est de plus en plus accepté mais se pose le problème des réserves, si vous avez des euros en dehors de l’Europe, où les placer ? En Europe ? Aux Etats-Unis ? Ils finissent tôt ou tard aux Etats-Unis. Pour le moment, l’Euro n’est pas une monnaie de réserve car il n’y a pas de puissance politique européenne. L’Euro est indispensable aux Européens mais n’est pas le moyen d’action d’une puissance qui n’existe pas. Il faudrait que la Banque Centrale Européenne soit, comme son homologue américaine, un instrument de puissance alors qu’actuellement, elle est avant tout un instrument de cohésion.
Quelle est la position des démocrates par rapport à ce qui a été dit ?
Ils ont été ébranlés par leur défaite et ont eu du mal à se réorganiser. Kerry est leur réponse. Parce qu’ils ont une tradition de plus grande ouverture, on peut espérer qu’ils reviennent à une politique multilatérale, seule condition pour sortir du guêpier irakien ( ce que pourrait d’ailleurs bien faire l’administration actuelle qui semble bloquée ) . L’alliance doit continuer mais les fondamentalistes sont les soutiens de Bush. Rien ne se passera avant novembre.
Dans quelle mesure les néo conservateurs se confondent-ils avec les néo républicains ?
Ils sont dans le parti, organisé au plan local, avec toute une vie associative, religieuse et un appareil qui ne fonctionne qu’au moment des primaires. Les grandes entreprises financent les deux partis mais déjà 150 millions de Dollars ont été collectés pour la campagne de Bush, alors que la campagne n’a pas commencé, et ils viennent de la base. Lors du film de Mel Gibson, qui a un énorme succès, on ramasse de l’argent pour soutenir les néo conservateurs qui ont une grande capacité à mobiliser de l’argent auprès de l’opinion fondamentaliste et réactionnaire.
N’est-il pas excessif de parler de puritanisme, de fondamentalisme ?
C’est vieux comme l’Amérique, on peut parler d’intégrisme, de fondamentalisme sans exagérer. C’est un taux de dangerosité assez important
Paradoxe, les Etats-Unis font rêver la planète et pourtant semblent bien fragiles alors qu’ils attirent hommes et capitaux ?
Mais le Japon, l’Europe, le Tiers-Monde, tous les pays sont fragiles. C’est la grande force de l’Amérique, qu’elle partage avec l’Europe, elle attire la misère et tous les talents du monde, c’est le « Brain drain ». C’est aussi un de ses grands éléments de puissance mais qu’elle partage avec l’Europe, et elle devra, comme jusqu’ici, rester capable de maîtriser ces flux. Il ne faudrait pas que culturellement parlant, elle déçoive ceux qui croient en elle. Je ne suis pas un chantre de l’antiaméricanisme, mais quand on aime bien les gens, il faut pouvoir leur dire ce qui ne va pas pour être capable de continuer à les admirer.
Compte rendu : Françoise Dieterich
