Combien de langues sont parlées de par le monde ? Depuis l’épisode biblique de la tour de Babel, symbole de la diversité linguistique, cette question ne cesse de hanter les hommes. En 1929, l’Académie française en comptait 2 796, estimation régulièrement revue à la hausse par des chercheurs américains qui en dénombrent 6 528 en 1992 et pas moins de 6 784 en 1999. Cet exemple souligne le caractère illusoire de cette recherche qui pose la question fondamentale de la définition d’une langue : qu’est-ce qu’une langue ? Doit-on considérer les variations régionales comme des langues à part entière ? Ces décomptes posent ainsi les problèmes de la diversité et de la répartition des langues à travers le monde. C’est cette approche que doit privilégier le géographe, et qui justifie à elle seule la pertinence d’un atlas linguistique. Loin de s’intéresser au fonctionnement interne des langues, l’ouvrage de Roland Breton s’attache décrire les répartitions, la diffusion et les variations des langues.
Dans le contexte actuel de mondialisation, l’avenir des langues est incertain. La globalisation repose largement sur la généralisation d’un modèle culturel dominant et sur l’usage de l’anglais, mais dans le même temps l’essor des mobilités et des communications apportent une audience nouvelle à des langues peu connues. Cet atlas permet donc de faire le point sur ces débats.
Plus largement, l’Atlas des langues du monde érige la diversité des langues en champ fécond de la géographie. Les langues n’occupent en effet aucun espace : c’est seulement grâce à leurs locuteurs que l’on peut en dessiner les aires. La géolinguistique relève donc de la géographie humaine à part entière. Ainsi, la démographie permet d’expliquer l’essor, la résistance ou la disparition de certaines langues. Et les pratiques spatiales (mobilités, migrations, commerce, tourisme...) permettent de replacer les langues dans leur temporalité spécifique. C’est donc la géographie du peuplement, des migrations et dans une certaine mesure de la mondialisation qui se lit dans cet atlas.
La première partie traite de la parenté des langues et de leur répartition en familles. Des cartes présentent la mise en place historique des langues sur la planète et leur diffusion ainsi que les systèmes d’écriture, et de nombreux diagrammes présentent le poids respectifs des grandes familles, et leur répartition. Des arbres retracent l’évolution des langues dans le temps.
Dans un deuxième temps, est envisagée la pratique linguistiques à l’échelle des Etats et la diversité des langues utilisées. La ou les langue(s) officielle(s) cachent bien souvent une grande multitude de dialectes régionaux. Des cartes à grande échelle présentent la situation originale de certains pays caractérisés par le plurilinguisme, comme la Suisse, le Canada, la Belgique ou la fédération de Russie. Des cartes à plus petite échelle présentent le cas de certaines langues qui dominent à l’échelle mondiale, comme le mandarin ou l’hindoustani (à cause du poids des populations chinoises et indiennes), l’anglais, l’espagnol, le français... C’est l’histoire des colonisations que l’on devine ici. Enfin, certaines langues émergent, sans forcément s’appuyer sur un territoire : sans parler de l’espéranto qui a une vocation explicitement universelle, la langue des Tsiganes se diffuse ainsi à travers toute l’Europe au gré de leur diaspora.
La troisième partie analyse les territoires des langues selon une approche régionale, traditionnelle en géographie. Pour chaque région, l’Inde, l’Europe, l’Afrique, l’Extrême-Orient... l’atlas fait le point sur toutes les langues parlées et analyse notamment la concordance plus ou moins nettes des limites étatiques et linguistiques, soulignant ainsi l’importance de la porosité de la frontière pour la diffusion des langues. A cette échelle se lisent les anciennes relations, les redécoupages qui se manifestent toujours dans les limites linguistiques...
En conclusion, l’Atlas des langues du monde pose la question de l’avenir des langues : sont-elles toutes vouées à la disparition ? La fragmentation des territoires ne s’accompagne-t-elle pas paradoxalement d’une uniformisation au profit de l’anglais ? Loin de répondre à cette question, l’ouvrage souligne l’intérêt de décloisonner ce champ de la géographie. La géolinguistique relève ainsi tout autant de la sociolinguistique que de l’écolinguistique.
A lire :
Breton, Roland, Atlas des langues du monde, Autrement, 2004, Paris, 80 p.
Langues et territoires, Hérodote, n° 105, 2002
Sur le site des cafés géo :
Faut-il avoir peur des langues régionales ?
Compte-rendu : Yann Calbérac
