Cette question est à cheval entre la géographie et la géographie politique. S’il est facile de rester, dans les discussions, au stade du "café du commerce", je m’y refuse ce soir. Cependant, la nécessité d’aller vite à l’essentiel contraint à grossir le trait, à gommer les nuances. Chacun saura les rétablir. Il ne faut pas confondre vision chinoise et vision de chacun des 1.3 milliard de Chinois. Tous les peuples se définissent selon l’Etat qui les supporte (ou que l’on supporte). En Chine, on parlera de la façon dont les élites et le gouvernement voient le monde. Existe t-il un consensus ? Non, plutôt diverses manières de voir les choses, mais partons du principe, pour simplifier, que presque tous les Chinois sont d’accord. Il n’y a pas d’opposition politique structurée, malgré de nombreux germes de dissidence chez les intellectuels. Il faut tenter d’extraire, d’après les positions prises sur le long terme, une idée de la façon dont la Chine voit le monde. Il y a 3 ou 4 idées dominantes
LA VISION ROMANTIQUE OU REVOLUTIONNAIRE
· parce qu’on veut changer le monde, il va changer · parce qu’on veut changer le monde, les autres ont envie qu’il change.
De cette vision ont procédé 1789 et 1917, l’égalité et bien d’autres choses !
Certains Chinois adhèrent encore à l’idéal révolutionnaire : Il faut secouer le monde pour le faire bouger, il faut révolutionner la Chine et le monde entier. C’est la vision maoïste qui a remarquablement échoué, mais qui perdure, transformée par la nomenklatura au pouvoir qui est toujours communiste. Le parti communiste chinois a 67 millions d’adhérents. Ce sont donc 5% des Chinois qui prétendent avoir une vision révolutionnaire. Mais qu’en font-ils ?
LA VISION ELITISTE
C’est celle de personnes, de plus en plus nombreuses, qui commencent à avoir une vision très précise du monde. Les élites peuvent aujourd’hui parcourir le monde. En Europe, nous sommes informés, mais pendant longtemps, les Chinois ont vécu en vase clos. L’intervention surprise de la Grande-Bretagne en 1840 à Hong Kong a été un choc terrible. Voilà que des barbares roux, poilus, blanchâtres, arrivaient sur des bateaux d’origine inconnue, armés de canons assez puissants pour annihiler une armée entière ! Pour les Chinois, cela ne doit plus jamais se reproduire !
Les élites, qui ont une assez bonne vision du monde, forment une classe discrète que l’on ne croise pas dans la rue. Depuis les années 1980, chaque année, 90 000 à 100 000 étudiants chinois, triés sur le volet, poursuivent leurs études hors de Chine. Leur parcours éducatif a été très sélectif. Il faut passer un examen d’entrée pour pouvoir rentrer à l’université, un examen presque aussi difficile que l’agrégation en France, seul 1 candidat sur 10 est admis et l’on ne peut se présenter au concours sans l’aval des professeurs de terminale dont le veto signifie la fin des études de haut niveau (il y a aussi la corruption). C’est pourquoi on trouve toujours au moins un chercheur chinois extrêmement compétent dans les labos du C.N.R.S., au M.I.T., à Harvard, à Princeton etc...Leurs études terminées, ils rentrent en Chine. Ils ne sont pas encore au pouvoir mais ils s’en rapprochent et monopoliseront bientôt les pouvoirs politique et technique car ils sont déjà les conseillers des dirigeants. La Chine n’est plus un pays sous-développé ! Cette élite chinoise nous connaît bien et a sa propre idée du monde. Son influence est forte sur l’Etat chinois car, depuis 15 ans, les rapports entre la politique et l’économie sont très étroits.
Dès 1980, Deng Xiaoping a prôné le développement économique ( et non la libéralisation politique). Son mot d’ordre idéologique ressemblait au célèbre : Enrichissez- vous ! C’est pourquoi il faut, dans l’analyse, découpler progrès économique et progrès politique. Le progrès économique est indéniable : une croissance de 7% par an. Certes la Chine part de très bas, mais le pays est très grand, c’est un chiffre remarquable. Une partie de la population a un niveau de vie comparable à celui des pays occidentaux : 10 % peut-être, pourcentage encore faible mais qui correspond à 130 millions de personnes soit deux fois la population française !
La politique commence à apparaître comme un point aussi important que l’économie. On constate un changement dans la manière de concevoir le monde. Idéologie et réalité sont enfin séparées. Un homme d’affaire récemment enrichi, de quelque façon que ce soit, affichera fièrement sa réussite. Les Chinois n’acceptent pas le qualificatif de "capitaliste" mais certains vivent comme tels. Les chefs d’entreprise sont présents au comité central depuis quelques mois ! Ils ont une vision du monde très claire, pour eux le monde est intéressant s’il est possible d’y gagner de l’argent
La gestion d’un Etat moderne n’apparaît pas forcément liée à la centralisation. Depuis les Han, toute gestion de la modernité n’a pu être envisagée autrement que dans le cadre d’un Etat dirigé par une hiérarchie autocratique. Une seule voie assurait le salut. Aujourd’hui, bien des élites pensent qu’il est possible de développer autrement la société. Le grand débat de la centralisation en Chine ( à ne pas comparer avec la décentralisation à la française) est entraîné par la crainte de voir le pays éclater s’il n’y a plus de contrôle central. Le souvenir des seigneurs de la guerre (années1930) et des guerres dynastiques est encore très présent. Trois provinces sur 30 ont 100 millions d’habitants. Elles pourraient revendiquer une certaine autonomie. Mais, en fait, la décentralisation est aussi un moyen de préparer l’intégration de Taiwan à la Chine. Dans la pensée des élites nouvelles, on peut concevoir une large autonomie des provinces, en gardant un Etat unitaire.
LA VISION CONCENTRIQUE ET HIERARCHIQUE
On porte un regard sur le monde à partir de ce que l’on pense. La vision chinoise suit deux axes. Elle est concentrique, la Chine étant au centre de la civilisation (et non du monde). Bien des Chinois se pensent au centre, mais ils savent qu’ils n’y sont pas seuls. Toutefois, ils en ont gardé l’attitude. Ils voient les régions autour d’eux comme des États jadis tributaires et pouvant un jour le redevenir : Mongolie, Corée, Vietnam, Tibet, Asie du Sud-Est et Japon font partie, pour eux, du « monde sinisé ». A la différence de la notion barbarie/ civilisation chère à Lévi-Strauss, mais proche de son livre Le cru et le cuit, les Chinois placent à l’intérieur de la catégorie « barbare » l’opposition entre crus et cuits (par la culture chinoise). Cela donne une vision concentrique et hiérarchique, une « cascade de mépris ». Les voisins sont plus ou moins bons selon ce critère. Les limites de l’aire culturelle chinoise se situent en gros aux marges de l’Asie orientale, jusqu’à l’Asie centrale. Plus précisément, jusqu’à la rivière Talas :
En 751, les armées chinoises y furent défaites par les Arabes, ce qui mit un terme à l’expansion de la Chine vers l’Ouest. Cette frontière ne fut plus jamais dépassée. Le monde « sinisé » s’arrête aussi aux portes de l’Inde, qui demeure hermétique à la pensée chinoise. On ne peut parler de « choc de civilisations », mais les frontières gardent leur sens.
LA VISION POLARISEE
Les Chinois se considèrent comme un des pôles du monde. Cela les oblige, pour exister de nos jours de manière souveraine, à s’opposer aux Etats-Unis. Ils sentent qu’ils vont être contraints d’entrer un jour ou l’autre en conflit avec eux. Le traumatisme de l’occupation japonaise entre 1931 et 1945 a marqué les Chinois à jamais. La force de leur très profond nationalisme ne doit pas être sous-estimée. La Chine ne peut plus supporter d’être traitée comme une puissance de second rang. Cependant, malgré sa puissance actuelle, elle maintient des attitudes de soumission, d’humilité, parce qu’elle ne se sent pas prête. En fait, les Chinois essayent d’acquérir le maximum de choses, tant au niveau économique qu’au niveau technique, afin d’en faire les fondements de la puissance de la Chine vers 2100.
La Chine se veut socialiste ( ?), puissante (c’est possible), moderne (on verra). Les Chinois, sachant qu’ils s’acheminent vers un affrontement avec les Etats-Unis, voudraient s’appuyer sur d’autres pays partageant le même souci. Ils sont déçus par l’Europe, qui se construit trop lentement à leur gré, mais essayent de la soutenir parce que cela les arrange (achat massif d’Euros, par exemple). Les élites chinoises constatent que le monde est inégal et inégalitaire. On n’y respecte que les riches et les puissants. Elles ont un mépris global pour l’Afrique, un peu moindre pour l’Amérique Latine « inféodée » aux Etats-Unis, de même que le Canada. Leur vision du monde est simpliste, squelettique. Les élites actuelles ne sont pas gênées par le fait que le monde chinois est inégalitaire, corrompu, qu’il transgresse ses propres règles, parce que le fait que la corruption soit généralisée dans les rapports avec les étrangers les conforte dans leurs analyses.
Elles ont une vision pragmatique, cynique du monde, qui correspond à l’image que le monde donne de lui-même. S’ils ont cette vision dure des relations internationales, ils ont en même temps une image d’eux-mêmes négative, dont ils ne parlent jamais. Ils se trouvent faibles et enragent de constater que la Chine ne représente qu’environ 10% de la puissance américaine, le pays étant désarticulé, avec des villes rivalisant avec des capitales occidentales et des campagnes proches des campagnes africaines. Dans la gestion de cette situation, les élites n’ont pas toujours une bonne façon de réagir car elles n’ont pas l’habitude de vivre ensemble. Les idées démocratiques sont toujours menacées de prison. Le discours sur la centralisation relève du constat que font les élites de leur propre propension au séparatisme, de la force des identités régionales, de la généralisation du localisme, du maintien vigoureux du clanisme et du clientélisme. Leur vision d’elles-mêmes n’est pas monochrome contrairement à ce que veut imposer la propagande. Chacun convient en privé des faiblesses structurelles, démographiques, économiques et militaires du pays, prises en compte dans le comportement officiel de la Chine dans le monde. Les élites calculent en permanence leurs relations en termes du rapport coût / avantage, en particulier avec les étrangers : ce que l’on va perdre, ce que l’on va gagner.
Pour le moment, les élites pensent que la principale chose indispensable au pays est la stabilité. Chaque fois que la Chine s’est déchirée, lors des réformes agraires, de la collectivisation, on a assisté à une stagnation et une décadence. La Chine a besoin de stabilité pour acquérir la puissance, de l’équilibre pour assimiler les technologies modernes et devenir un grand pays.
Pierre Gentelle Mulhouse 14.3.2003
QUESTIONS
LA CHINE EST-ELLE TENTEE PAR L’AVENTURE FEDERALISTE ?
Oui, certes. En 1949, c’était une tendance forte. Même le Parti communiste, avant la prise du pouvoir, y était favorable. Aujourd’hui, elle n’existe plus en tant que telle. La fédération, pour les Chinois, c’est le monde sinisé. Ils veulent récupérer Taiwan, comme autrefois la France l’Alsace. Des relations existent déjà et sur 1 million d’hommes d’affaires taiwanais qui fréquentent le continent, nombreux sont ceux qui ont deux familles !
QUE DEVIENT LA POLITIQUE DE L’ENFANT OU GARÇON UNIQUE ?
Elle a été abandonnée, le taux de fécondité est de 1,7 enfant par femme environ. Destinée à empêcher la croissance excessive, cette politique a conduit a des excès, surtout dans les campagnes : stérilisations forcées, amendes, etc... Pour gérer sa croissance, la Chine pense avoir besoin au maximum d’1.5 milliard d’habitants. Si on projette le développement en fonction du niveau atteint par les pays européens, il a été calculé que le niveau de vie moyen d’un Chinois mobiliserait 60 % des réserves mondiales (et au niveau américain, bien plus encore). Une gestion rationnelle de la population pourrait permettre à la Chine de l’atteindre mais le vrai problème sera celui des personnes âgées, qui pour 80 % n’ont pas de retraite.
QUE PENSER DES AMBITIONS SPATIALES DES CHINOIS ?
C’est une des preuves qu’ils maîtrisent aussi cette technologie. Ce n’est pas une imitation, mais la maîtrise complète implique un niveau d’organisation qu’ils n’ont pas atteint et qu’ils veulent acquérir. Ce n’est pas encore gagné. Les Chinois ne sont pas des fourmis bleues ! Dès que l’on n’impose plus, c’est la confusion. Un des coups de génie de Deng Xiaoping a été de libérer l’énergie. En se débrouillant eux -mêmes, les Chinois ont développé croissance technologique et technique. C’est la même chose pour la bombe, ils veulent les savoirs techniques qui l’accompagnent. Pourquoi s’en tirent-ils si bien alors que d’autres pays, comme le Nigeria ou l’Argentine, se débattent avec les problèmes bien plus basiques ? Parce que les Chinois n’ont pas copié intégralement le système occidental ? Le dynamisme des Chinois est sidérant, malgré les laissés pour-compte. En général, une veuve va se laisser subsister ou se battre. La plupart du temps, en Chine, elle va se battre, aller travailler.
QUE PENSER DU DEVELOPPEMENT DE LA CULTURE HISTORIQUE CHINOISE ?
Les Chinois sont très fiers de leur civilisation classique. Ils ont raison, elle est admirable, mais préindustrielle. Elle a fini de rayonner quand l’Europe a développé l’impérialisme, la technologie. Au XVème, la marine chinoise était la première du monde ! [cf Géo N° 203. Janvier 1996] Les paquebots existaient dès le Xème ! De 1405 à 1433, les navigateurs chinois lancent 7 expéditions de plusieurs centaines de "bateaux trésors" qui les emmènent jusqu’en Afrique orientale (Christophe Colomb : 3 caravelles) 85 ans avant Vasco de Gama. C’est une civilisation d’artistes, de philosophes très bien décrite dans le livre de Jacques Gernet publié chez Armand Colin : "Le monde chinois" qui est la meilleure synthèse actuelle. Cette civilisation atteint son apogée quand l’Europe commence la sienne. Elle garde un poids incomparable par sa profondeur, son sens, son inscription dans le monde. On recommence à valoriser cette culture. Confucius (v. 551-479 av J.C.), ce grand penseur qui a donné une explication du monde, revient à la mode. C’est une conception périmée, mais qui existe.
EST-CE QUE LE CULTE DES ANCETRES PERDURE ?
Il faut faire la différence entre personnes âgées et ancêtres. Les ancêtres sont vénérés à cause de la lignée patriarcale. On peut être un ancêtre de 20 ans. Il suffit de s’inscrire par la procréation d’un garçon entre l’ascendance et la descendance. C’est la même chose dans d’autres civilisations. Autrefois, une personne âgée était rare, donc précieuse car elle avait la "mémoire" ! Surtout avant l’imprimerie... Aujourd’hui, l’ancêtre fait partie du retour aux racines, mouvement qui est une défense contre la mondialisation. Il est lié aussi au retour des religions en Chine. Pourquoi un tel attachement au culte des ancêtres ? Il draine avec lui une série de valeurs et de repères globalement stables : la famille, même recomposée (la politique de l’adoption, très courante en Chine comme autrefois à Rome, demeure efficace). Plus on a de garçons, plus la famille est prestigieuse. Jadis, les enfants adoptés par contrat avaient les mêmes droits que les enfants légitimes. Zhou Enlai a adopté Li Peng, aujourd’hui encore au pouvoir et ils se sont toujours considérés mutuellement comme père et fils. Les Chinois restent très attentifs à la famille. C’est dans ce cadre que beaucoup de personnes âgées vivent chez les plus jeunes.
LA CHINE EST-ELLE CAPABLE D’APPOSER SON VETO AU CONSEIL DE SECURITE DE L’O.N.U. A PROPOS DE L’IRAK ?
Je suis prêt à parier que la Chine ne va pas opposer son veto à la guerre. Elle va laisser les autres le faire et elle va négocier son "non-veto", en disant aux Américains : "Retenez-moi où je fais un malheur !". Elle n’y a aucun avantage, et au contraire peut espérer de son non-opposition à la politique de G.W. Bush des avantages substantiels. Elle ne changerait de position que si la situation mondiale lui paraissait devenir trop dangereuse, mais elle attendra le dernier moment. Il y a de plus en plus de Chinois aux Etats-Unis et, dans un an, des élections auront lieu en Amérique. Tout peut changer. Une des forces actuelles de la Chine, c’est d’avoir un régime monolithique, durable, en face des démocraties, par essence, liées au changement et à l’alternance des dirigeants.
LA CHINE AU CENTRE DU MONDE, COMMENT GERER LES CONTRADICTIONS ?
La manière de penser des élites est volontiers dichotomique, « le un se divise en deux ». Beaucoup de Chinois ont du mal à comprendre la dialectique, bien qu’ils sachent que, si tout est blanc ou noir, jour ou nuit, Yin ou Yang, il y a toujours du yin dans le yang et du yang dans le yin. Ils se savent à la fois forts et faibles. S’ils ne se sentaient que forts, ils seraient dangereux. S’ils se sentaient faibles, aussi. Les aliments eux-mêmes sont qualifiés pour obtenir un équilibre entre Yin et Yang. Entre le chaud et le froid, il y a interdépendance, il faut soit refroidir, soit chauffer, mais de toute façon passer par le tiède. C’est donc le tiède qui est le plus important, quelle que soit sa dynamique (le tiède qui se réchauffe et le tiède qui se refroidit, voilà la différence à étudier en détail !). Ce mode de pensée est assez efficace dans la gestion des contradictions.
L’AUGMENTATION DU NIVEAU DE VIE EN CHINE N’IMPLIQUE T-ELLE PAS UNE CATASTROPHE ECOLOGIQUE ? AINSI, LE BARRAGE DES 3 GORGES ?
Je ne sais pas grand chose sur l’écologie en Chine. Longtemps, il y a eu peu de modifications de l’environnement, par manque de moyens. Maintenant, la civilisation industrielle détruit et devient dangereuse, mais dans des proportions bien moindres que le principal pollueur de la planète, les Etats-Unis. Localement ou régionalement, des menaces majeures existent, mais la Chine en a pris conscience et évolue aussi. Elle a participé au protocole de Rio, au sommet de Tokyo. Elle va s’y adapter à son rythme. Pour le moment, cela coûte trop cher. Je rappelle la contradiction : les Chinois pèsent en permanence le rapport coût/ avantage et ils veulent tous une voiture !
Les avis sur le barrage sont différents. Je suis plutôt pour le barrage, après réflexion. Je trouve à ce projet plus d’avantages que d’inconvénients. Même si cela peut échouer, écrêter les crues du Yang Tse qui menace une grande partie de la Chine centrale, ne peut être que bénéfique. Fournir à la Chine la quantité d’électricité dont elle a besoin pour Shanghai évitera la construction de centrales nucléaires. Transférer vers le Nord les quantités d’eau qui commencent à manquer va diminuer les menaces qui pèsent sur le bas fleuve Jaune et la région de Pékin. Bien sûr, il y a des dégâts collatéraux. Il faut gérer le déplacement et le relogement de deux millions de personnes. Quelle va être la durée de vie de ce barrage ? Que vont devenir des villes comme Chongqing, qui a 6 millions d’habitants, mais qui va être envahie d’alluvions, ce qui risque de transformer le site en cloaque avec les déchets ménagers ? La politique de la Chine est d’avoir la maîtrise de son énergie et elle va manquer bientôt de pétrole.
LES OUIGOURS SONT ENCORE VUS DU POINT DE VUE DES HAN. FONT-ILS L’OBJET DE PROJETS SPECIFIQUES DU GOUVERNEMENT CHINOIS ?
Un des grands problème de la Chine est celui des minorités nationales. La Chine abrite 56 nationalités, des 400 000 chasseurs de la forêt sibérienne aux centaines de millions de Han. Les 4 millions de Tibétains soulèvent des questions en Europe, mais il ne faut pas oublier qu’en 1951, l’O.N.U. a voté à l’unanimité (moins une voix) l’intégration du Tibet à la Chine ! Les 7 millions de Ouïgours posent aussi problème. Pour les Chinois, ces minorités sont des "crus" qu’ils n’arrivent pas à « cuire ». Soit, on les méprise (le racisme existe en Chine), soit on a envers eux une attitude « généreuse ». Il faut protéger les cultures minoritaires, sans céder au racisme subtil qui consiste à les infantiliser. Enseigner aux minorités leur propre langue peut aussi limiter leurs possibilités d’intégration ou perpétuer un phénomène de folklorisation. Donner à chaque peuple les moyens d’accès au développement peut lui poser de graves problèmes d’identité.
Au Xinjiang vivent autant de Han que de Ouïgours (plus des Mongols et quelques Tadjiks) mais les Chinois contrôlent l’industrie, les mines, le transport, tout le monde moderne, qu’ils ont apporté avec eux depuis l’Est. Les Ouïgours sont cultivateurs, éleveurs, vont au bazar avec des ânes, des dromadaires, mendient un peu d’électricité. C’est une situation coloniale type, habillée de bonne conscience : il faut « protéger les cultures locales ». La séparation entre les communautés est importante. Petite anecdote, me posant beaucoup de questions sur le Takla-Makan, j’obtiens en 1993 l’autorisation de le traverser à bord de camions loués à la compagnie chinoise des pétroles. J’étais très fier d’être le premier occidental à réaliser cette traversée depuis Aurel Stein en 1900. A ma grande surprise, je rencontre dans le désert un campement d’Américains de la Hunt Oil Co. Ils avaient payé les Chinois pour chercher le pétrole nécessaire aux Chinois pour qu’ils puissent leur acheter marchandises et moyens de prospection, le pétrole potentiel devant être partagé en 50/50. Les Ouigours regardaient, incrédules, le pillage des ressources de leur territoire. Comment être surpris de l’apparition d’un mouvement indépendantiste ? Le Xinjiang a beaucoup changé en cinquante ans et surtout des vingt dernières années. Le peuple ouigour, dans l’ensemble, n’a pas progressé depuis 20 ans. Les touristes étrangers sont de plus en plus nombreux. À qui profite le développement ?
POURQUOI LES CHINOIS N’ONT-ILS PAS CREE DE COMPTOIRS EN AFRIQUE AU XVEME SIECLE ?
La Chine sort de la période mongole (1260-1368) dont les Chinois ne se sont jamais remis. Contrairement aux Mandchous, les Mongols ne se sont pas fondus dans la population chinoise. En 1368, la dynastie Ming, (Lumière en chinois), met fin à la mongolisation de l’Etat et de l’économie. Elle va essayer d’exploiter différemment la Chine. C’est déjà un vieux débat, faut-il développer le pays à partir des forces endogènes ou exogènes ? Les Mongols avaient parié sur les richesses exogènes. Une des conséquences avait été le développement de la marine chinoise, paradoxalement (des cavaliers des steppes à la jonque de haute mer !). La Chine, dès le XIe siècle avait établi de fortes relations avec l’Asie du Sud-Est d’où venaient bois, épices : camphre, girofle... bien avant que l’Europe ne fasse de même. Les expéditions en Inde, dans le golfe arabo-persique et jusqu’en Afrique orientale ne sont pas des expéditions coloniales mais des moyens de rétablir des relations tributaires et commerciales distendues. Il suffisait à l’Empereur que les souverains étrangers rencontrés par ses marins reconnaissent sa suzeraineté théorique pour qu’il s’en satisfasse, et les relations commerciales s’établissaient par-dessus, dans le cadre du tribut. L’Empereur voulait exhiber au monde l’excellence de la Chine. Les Européens, eux, ne pensaient pas de même.
Compte rendu : Françoise Dieterich
