Qu’est-ce-que la sécurité alimentaire ? C’est une notion difficile à définir car elle n’a pas toujours le même sens.
Voici 50 ans, sécurité alimentaire se traduisait par "avoir assez à manger pour tout le monde"
Aujourd’hui, sécurité alimentaire se traduit par "qualité sanitaire"
Le sens a changé et cela se retrouve en Anglais
Food security = notion quantitative
Food safety = notion qualitative
I. DES APPROCHES DIFFERENTES EN FONCTION DES ECHELLES
Selon le contexte, on joue sur l’un ou l’autre des aspects mais les problèmes ne se posent pas dans les mêmes termes selon les échelles géographiques. Les réalités sont différentes selon l’espace considéré
A l’échelle de l’Europe de l’Ouest
Le nombre d’agriculteurs en Europe occidentale et en France est en forte baisse. Ils représentent désormais en France moins de 4% de la population active et moins de 10 % de la population rurale. Ils sont devenus marginaux y compris dans les campagnes.
A l’échelle du monde
C’est le métier le plus pratiqué dans le monde. Il emploie 46 % de la population active mondiale. C’est le premier gisement d’emploi de la planète et le plus vieux métier du monde. Selon la F.A.O., les agriculteurs sont de plus en plus nombreux en valeur absolue, ils sont passés de 900 millions en 1968 à 1.3 milliard en 2000
La taille des exploitations
La taille moyenne est en hausse en France alors que dans le monde, la taille moyenne des exploitations diminue car il y a de plus en plus d’agriculteurs. A noter que l’Inde et la Chine concentrent à elles seules les 2/3 des agriculteurs de la planète.
Taille moyenne des exploitations
| Pays | 1968 | 1994 |
| France | 25 hectares | 40 hectares |
| Inde | 0.9 hectares | 0.65 hectares |
| Chine | 0.32 hectare | 0.27 hectares |
| Etats-Unis | 129 hectares | 175 hectares |
| ......... | ............. | ............ |
Evolution des superficies cultivées
En France et en Europe, elles sont en recul. L’urbanisation et les forêts progressent au détriment des espaces agricoles. Les Vosges sont particulièrement concernées par la progression des superficies boisées.
A l’échelle mondiale, les superficies cultivées restent aujourd’hui à peu près stables. 1500 millions d’hectares sont cultivés ( « cropland ») dans le monde sans compter les terrains de parcours. C’est un chiffre stable depuis une vingtaine d’années. Certes, il y a des défrichements (monde inter tropical ; Indonésie, Brésil, Afrique) mais dans le même temps, on perd chaque année 15 millions d’hectares cultivables à cause de l’érosion des sols, de la progression des villes, de la salinisation des terres.
LES DYNAMIQUES DE PRODUCTION
La France produit beaucoup plus qu’elle ne consomme. C’est le deuxième exportateur mondial de produits agricoles après les Etats-Unis mais elle a quand même des difficultés à écouler sa production. On enregistre des excédents en viande, lait et céréales.
En Europe, on constate de fortes capacités excédentaires.
Il peut paraître légitime alors de produire moins, consommant ainsi moins d’engrais et de pesticides mais à l’échelle mondiale, 800 millions de personnes sont toujours en état de sous alimentation chronique. Surtout, à l’échelle mondiale, l’indispensable hausse des productions ne peut venir que d’un accroissement des rendements et de la résolution des problèmes techniques et environnementaux. Un terrien moyen consomme 330 kg de céréales par an en incluant la consommation directe et les produits intermédiaires comme la nourriture pour animaux et les semences.
En 2012, on attend 7 milliards d’habitants. Pour maintenir le niveau de consommation moyen actuel ( sans même améliorer le sort des 800 millions de personnes qui souffrent de la faim) , il faudrait produire 330 kg x 1 milliard = 330 millions de tonnes de céréales en supplément dans les 10 ans qui viennent soit la production américaine actuelle. Et pour l’essentiel on ne peut compter que sur la progression des rendements.
La production par hectare et par homme
Le rendement par hectare est de 5 quintaux de grains au Sahel. En irrigant comme en Alsace, on arrive à 125 quintaux. Le rapport est de 1 à 25.
Le rendement par homme, en utilisant des outils comme la houe est de 5 quintaux par personne en Afrique et dans les autres P.M.A. (Pays les Moins Avancés) sans utilisation de l’irrigation.
En France, un agriculteur alsacien seul qui obtient 125 quintaux par hectare sur 100 hectares produit 12500 quintaux. Sa productivité est donc 2500 fois plus élevée.
Dans le cadre de l’O.M.C. (Organisation Mondiale du Commerce), il est donc difficile de comparer les agriculteurs entre eux : il est peu raisonnable de vouloir les mettre en compétition les uns avec les autres.
LES EFFETS PERVERS DE LA REVOLUTION VERTE
Si elle a été une réussite économique, avec une augmentation des rendements, elle a été critiquée sur le plan social, et accusée d’élargir le fossé entre riches et pauvres.
Dans les campagnes des pays en développement, les progrès de l’agriculture ont pourtant permis même aux plus démunis d’en tirer profit sous certaines conditions.
Les variétés traditionnelles de riz ont un cycle végétatif de 150 jours. La révolution verte, basée sur l’irrigation, a permis de valoriser de nouvelles variétés : avec un cycle végétatif de 100 jours on a pu passer à 2, voire à 3 récoltes par an. Il y a donc eu plus d’emplois, plus de salaires distribués et ces salaires ont augmenté, alors que le prix du riz a baissé. On nourrit ainsi mieux la population locale sans terre pour laquelle l’achat de riz représente jusqu’à 50 % du budget. Les famines ont été réduites.
Le problème de la révolution verte tient à un certain essoufflement de la progression des rendements. L’environnement est en outre malmené, les zones de culture de riz utilisant 50 % des engrais produits dans le monde en pratiquant une culture intensive. Au Vietnam, on voit même des élevages hors sol sur pilotis au dessus d’étangs servant à .................la pisciculture !
Le problème le plus grave est aujourd’hui la gestion de l’environnement. Les solutions sont relativement diverses. Les O.G.M. (Organismes Génétiquement Modifiés) constituent une des pistes, mais il y en a d’autres.
Sur 1.3 milliard d’agriculteurs :
30 millions disposent d’un matériel moderne
300 millions font de l’agriculture attelée et utilisent des araires, des charrues
1 milliard font de l’agriculture manuelle avec houe ou bêche.
Parmi eux, 500 millions travaillent avec des variétés à haut potentiel de rendement et avec beaucoup d’engrais et 500 millions vivotent avec des semences peu améliorées
Parmi les 800 millions de personnes qui souffrent de malnutrition, les 3/4 sont des paysans.
QUESTIONS
Une révolution verte est-elle possible en Afrique ?
Dans 90 % des cas, tout dépend de l’irrigation.
La maîtrise de l’eau est impérative. Sur le plan culturel, l’irrigation fait partie de la culture du paysan asiatique mais est étrangère aux Africains sauf en Afrique du Nord.
Les agriculteurs doivent bénéficier de structures d’encadrement et d’organisation efficaces. Dans les pays développés, cela ne pose pas de problème d’autant plus que les agriculteurs bénéficient de primes à l’hectare. Les Etats forts comme la Chine ou l’Inde permettent le fonctionnement de telles structures d’encadrement et d’organisation, mais dans les P.M.A.d’Afrique, c’est très aléatoire.
Enfin, la paix est un élément essentiel au développement agricole et pour le moment, elle n’est pas omniprésente en Afrique.
Comment se place le géographe entre développement durable et mondialisation ?
Les géographes sont très divisés. La majorité semble souhaiter une extensification en s’appuyant sur les situations de la France et de l’Europe mais à l’échelle mondiale, l’intensification s’impose. Les solutions existent comme l’agriculture de précision mais elle implique une formation avec encadrement et organisation des paysans.
Une autre voie est celle des O.G.M. qui sont de plus en plus cultivés dans le monde occupant. 45 millions d’hectares aujourd’hui. Ils sont répartis inégalement : 30 millions d’hectares en Amérique du Nord soit l’équivalent de la S.A.U. (Surface agricole utile) française. Le reste se trouve au Brésil, en Argentine, un peu en Chine et en Afrique du Sud.
Les avantages des O.G.M. sont certains sur le plan agronomique. Ils limitent l’utilisation d’herbicides et de pesticides. Ils pourraient permettre à terme de résister au stress hydrique (manque d’eau).
Mais il n’y a pas d’avis univoque dans ce domaine. Il faut raisonner au cas par cas et envisager toutes
les conséquences.
Aux Etats-Unis dans la Corn belt où l’on cultive maïs et soja, 25 % du maïs est transgénique. Il demeure contesté par les agriculteurs qui le trouvent plus ou moins rentable car ils obtiennent presque les mêmes résultats avec des semences moins chères. En revanche, 65 % du soja est transgénique. On limite ainsi considérablement les problèmes de dosage de pesticides ou d’herbicides.
L’indignation est sélective. On refuse en Europe le maïs transgénique, mais les Etats-Unis exportent, sans contestation, 50 % de leur soja. Les chiffres sont encore plus parlants avec l’Argentine qui exporte 75 % de son soja lequel est transgénique à .....90%. Nous avons tous consommé du soja transgénique à travers les porcs ou les poulets que nous mangeons, l’Europe demeurant très fortement déficitaire dans le domaine des productions d’oléagineux et continuant à s’approvisionner très largement dans ce domaine auprès de l’Argentine et des Etats-Unis ...
Le vrai problème n’est-il pas que les plantes transgéniques accentuent la dépendance des pays acheteurs face aux pays producteurs ?
La dépendance existe déjà pour les maïs hybrides. Par ailleurs leur intérêt peut être très réel : les chercheurs ont mis au point le Golden Rice, un riz enrichi à la vitamine A qui pourrait être cultivé dans les montagnes du Laos ou du Myanmar. Cette plante pourrait être précieuse dans des pays où l’on compte par millions les aveugles par manque de vitamine A.
L’IRRI (Institut International de Recherche sur le Riz) pourrait mettre gratuitement ces variétés à la disposition des agriculteurs, en accord avec les firmes productrices.
Que pensez de la famine annoncée au Zimbabwe ?
C’est une question politique. La première condition au développement agricole est la Paix. Ici, c’est un problème de réforme agraire. Le président Mugabe a besoin de gestes spectaculaires pour rester en place. Le pays a besoin de millions de tonnes de céréales mais actuellement, l’éclatements des exploitations a conduit à un éparpillement des terres entre des milliers de petits paysans, sans expérience, sans matériel et sans formation. Ils vivent de la charité de l’Etat mais pas de leurs revenus agricoles. La situation est dramatique à terme. Le pouvoir politique repose sur l’armée. Les habitants veulent des terres pour construire et s’installer non pour cultiver car ils n’ont pas les capitaux nécessaires.
Comment sont gérées les surproductions des pays riches par rapport au déficit des pays pauvres ?
Il y a différentes méthodes : le stockage mais tout n’est pas stockable. Dans ce cas, la destruction partielle est une solution possible. Sur le plan économique, c’est logique en raison du jeu de l’effet de King. Si la production augmente sur un marché en équilibre de 10 %, le prix ne baisse pas de 10% mais de 30 à 40 %. Du coup, en détruisant une part limitée des excédents, on rétablit le niveau des prix. On pourrait aussi distribuer ces excédents. Ces excédents sont souvent bradés sur le marché mondial, la Russie les achète avec des subventions européennes.
Les grands Etats pratiquent l’aide alimentaire. Mais les problèmes de distribution ne sont pas réglés. En Égypte, l’aide alimentaire sert parfois à nourrir... les poulets. En outre, si elle est mal gérée, elle a comme effet pervers de concurrencer la production locale et de décourager les petits producteurs nationaux. Tout dépend de la volonté des Etats en place. La Tunisie reçoit de l’aide alimentaire soit du blé à 60 $ la tonne mais l’Etat tunisien garantit au producteur local un prix de vente à 240 $ pour conserver une production nationale. Il faut alors subventionner producteurs et acheteurs, mais cela coûte cher.
Qu’en-est-il des jachères en Europe ?
Elles ont disparu dans la première moitié du XIXème. Les recherches agronomiques avaient trouvé d’autres systèmes pour que la terre ne s’épuise pas. Depuis 1992 et la refonte de la P.A.C. ( Politique Agricole Commune), ce n’est plus un objectif agronomique mais économique. Il faut réduire les surproductions. C’est devenu un outil de gestion de l’offre. 10 % de la sole céréalière sont en jachère. Au début, les agriculteurs étaient réticents. Ayant pour mission de "Nourrir les hommes", toucher une prime à l’hectare pour ne rien faire les choquaient. En fait, la jachère permet une gestion souple de la S.A.U. Il est possible de geler les terres les plus médiocres, les bordures de plateau par exemple. En laissant en herbe les bordures de cours d’eau, on assiste à une amélioration de la qualité de l’eau et à une diminution du risque inondable.
Nourrir les hommes est un enjeu politique mais que dire de la formation des agriculteurs ?
§ Il faut passer d’une logique d’autoconsommation à une logique commerciale. § C’est un enjeu. Il faut apprendre aux agriculteurs à devenir des commerçants. En Afrique ; autour des villes, les femmes travaillent la terre et vendent leurs productions. Cette agriculture périurbaine marche bien, ses produits sont vendus sur les marchés urbains. Les paysannes se chargent de la production, du transport et de la commercialisation. C’est de la culture de proximité mais pour se développer, il faudra sécuriser les infrastructures de transport et les circuits commerciaux. § C’est une des grandes questions actuelles. 75 % des mal nourris sont des agriculteurs mais la population mondiale s’urbanise de plus en plus. Le branchement sur le marché mondial reste un choix des Etats. En Asie, les villes ports comme Shanghai, Dacca, ... importent pour nourrir leurs habitants.
L’éducation des paysans a été lente en Occident avant que l’agriculture devienne un secteur performant tout en se préoccupant des problèmes de surplus et d’environnement. Comment les pays du Sud peuvent-ils se développer en respectant les accords de Kyoto ?
§ La réponse est celle de Pierre Gourou. L’élément le plus important du développement agricole est l’encadrement ou l’organisation de la population. Les pharaons avaient transformé l’Égypte en grenier à blé malgré des conditions naturelles difficiles. La base du développement est d’abord une bonne administration. Elle permet une bonne utilisation des techniques tout en respectant l’héritage commun : l’environnement. La gestion de l’environnement passe par la sensibilisation des jeunes.
Ne peut-on craindre de conflits sur l’appropriation de l’espace entre générations ou entre les populations ?
C’est possible. Il suffit de se reporter au modèle agricole français des années 1950. Grâce aux organisations agricoles comme la JAC ( Jeunesse Agricole Catholique) et les lois d’orientation agricole de 1960 et 1962, permettant des indemnités viagères de départ, les transmissions entre générations se sont bien passées dans l’ensemble. La France a beaucoup investi dans la recherche agronomique. Importateur de produits agricoles avant guerre, la France est devenue exportateur en 1970, en une génération. Il fallait une volonté politique forte. Une sorte de plan Marshall de l’agriculture qui a fonctionné car les intervenants étaient éduqués et formés. C’était un investissement majeur.
Certains pays se lancent dans la culture d’exportation pour se développer. Mais cette agriculture industrialisée n’est-elle pas néfaste en rendant les pays producteurs dépendants des acheteurs étrangers ? La pénalisation des cultures vivrières n’est-elle pas responsable de la malnutrition ou des retards de développement agricoles ?
Globalement, il n’y a pas de vraie compétition entre ces deux types de culture. Sous les plantations de cacaoyers, il est possible de cultiver du manioc. Mais la dépendance des prix est un problème réel. Les pays riches, qui fixent les prix mondiaux et subventionnent leurs productions nationales, en sont responsables. Le coton et l’arachide sont des productions importantes pour le Sahel dont ce sont les seules exportations. Mais les Américains ont fait baisser le prix du coton. La production américaine est fortement subventionnée (et transgénique), donc très rentable. On produit aujourd’hui aux Etats-Unis du coton déjà bleu ! Les aides leur permettent de vendre en dessous du prix de revient déjà assez bas. Le président Bush soutient ses agriculteurs à hauteur de 50 % de leur revenu ! Soit plus qu’en Europe !
Il faut un système d’écluse entre le marché mondial et le marché national. Aucune économie de marché pure n’est possible pour l’agriculture.
On attend 7 milliards d’habitants en 2012, les rendements ne vont pas suivre. Cela ne va t-il pas accentuer le problème de la dépendance alimentaire et développer le « food power » américain ?
L’arme verte existe mais il faut régionaliser ses effets. 200 milliards de tonnes de céréales sont échangées chaque année sur le marché international. On compte 150 importateurs, soit 3 pays sur 4 mais peu de vendeurs. La façade Pacifique de l’Asie, Chine, Japon, Indonésie connaît un fort déficit en grains mais a les moyens de l’acheter. Une fois de plus, les plus vulnérables sont les P.M.A qui cumulent les handicaps. Un point très important sur le plan géopolitique : le second grand pôle déficitaire en grains de la planète est constitué par les pays du sud et de l’est du bassin méditerranéen. Et leur déficit ne fait que croître. L’Algérie doit importer près des ¾ du blé qu’elle consomme ...
Pour en savoir plus : voir « Géographie Humaine, questions et enjeux du monde contemporain » ( sous la direction de J-P CHARVET et de M. SIVIGNON), A.COLIN, 2002.
