Café - Géographique à Aix en Provence
Réunion du 11 mars 2004
Thème du débat :
« Le voyage en Utopie : nécessité pour concevoir la ville de demain ? »
Texte de l’exposé introductif présenté par Jean-Pierre Simon, urbaniste.
Plan :
Histoire rapide de l’utopie
Actualité de l’utopie à la fin du Xxième et au début du XXIième siècles
L’approche actuelle du futur de la ville
I- Histoire rapide de l’utopie
De tous temps les hommes ont rêvé de villes idéales, villes rêvées par des philosophes, des penseurs, des romanciers, des peintres, des architectes, et aujourd’hui aussi des cinéastes.
Bien plus qu’une utopie architecturale, la ville idéale est souvent, avant tout, la description mythifiée de l’organisation sociale, politique et économique d’une communauté humaine.
La ville de Millet
La quête de la cité idéale remonte à l’Antiquité, aux écrits de Platon et avant lui aux travaux d’Hippodamos, chargé de reconstruire la ville de Milet en 494 av.JC. A cette occasion, il met en pratique sa conception d’une cité idéale reposant sur un découpage spatial en trois secteurs distincts, regroupant les habitants selon leur classe sociale, prêtres, guerriers, artisans, et plaçant au centre de la ville une agora.
L’île des Atlantes
Dans La République2, Platon décrit une société très codifiée, régie avant tout par l’intérêt communautaire et fondée sur une organisation rationnelle de la cité. L’éducation qui vise à réaliser l’harmonie du corps et de l’âme en est un élément essentiel. La cellule familiale est
proscrite au bénéfice de la communauté. Cette société est organisée en trois groupes sociaux auxquels on accède par le mérite personnel :
la classe supérieure formée par les philosophes et les prêtres en charge de l’administration de la cité,
les guerriers responsables de sa défense
et les artisans et agriculteurs qui s’occupent des problèmes économiques.
L’île d’Utopia
Le terme « utopie » et l’origine du genre littéraire utopique sont attribués à Thomas More qui publie son livre « Utopia » en 1516. Il s’agit d’un récit de voyage, au cours duquel l’île d’Utopia est découverte par un navigateur, compagnon de route d’Amerigo Vespucci. Cette île est maillée par un réseau de cinquante-quatre villes construites sur le même modèle urbain, avec les mêmes édifices et le même système politique de type suffrage indirect : les six mille familles vivant dans chacune des cités élisent des magistrats qui à leur tour nomment un prince ; le système politique est très éloigné de la société féodale de la Renaissance, la destitution possible du prince devant les prémunir de tout despotisme. La stabilité démographique et l’équilibre socio-économique sont garantis par un mécanisme de répartition entre familles ou entre villes en cas de population excédentaire.
« Les Utopiens divisent l'intervalle d'un jour et d'une nuit en<br />
vingt-quatre heures égales. Six heures sont employées aux
travaux matériels. […] Le temps compris entre le travail, les<br />
repas et le sommeil, chacun est libre de l’employer à sa guise.
Loin d'abuser de ces heures de loisir, en s'abandonnant au<br />
luxe et à la paresse, ils se reposent en variant leurs
occupations et leurs travaux.[….] Tout le monde en Utopie, est<br />
occupé à des arts et à des métiers réellement utiles. Le travail
matériel y est de courte durée, et néanmoins ce travail produit<br />
l’abondance et le superflu. [...] Le but des institutions sociales
en Utopie est de fournir d'abord aux besoins de la<br />
consommation publique et indiv iduelle, puis de laisser à
chacun le plus de temps possible pour s'affranchir de la<br />
servitude du corps, cultiver librement son esprit, développer
ses facultés intellectuelles par l'étude des sciences et des<br />
lettres. C’est dans ce développement complet qu’ils font
consister le vrai bonheur. »<br />
Utopia - livre second -Thomas More - 1516.
La campagne est rationalisée afin d’optimiser la production agricole, principale activité de l’île, avec quelques industries manufacturières essentielles.
Le commerce extérieur assure la richesse de l’île. Les biens et les richesses sont redistribués à la communauté, le commerce intérieur étant interdit.
La durée du travail est limitée à six heures par jour, de manière à laisser du temps pour la culture personnelle.
La société utopique de Thomas More repose sur l’idée d’une société plutôt égalitaire, fondée sur un humanisme catholique, bien qu’il subsiste malgré tout une caste d’esclaves, mais qui n’est pas héréditaire. On y trouve une certaine rigidité de la société et une austérité du mode de vie qui semblent être la contrepartie de l’équité sociale du système. La société en Utopia est patriarcale et les mœurs sont très encadrés, le divorce y est quasiment interdit{3}, l’adultère est puni d’esclavage.
Mais Utopia reste bien , même dans l’esprit de More, le pays de nulle part. C’est une critique radicale de la société, mais qui ne se donne pas comme programme d’action.
L’Abbaye de Thélème
Quelques années plus tard, l’abbaye de Thélème du Gargantua de Rabelais (1534), cette abbaye nommée désir, prend le contre-pied systématique des valeurs et contraintes monastiques de la Renaissance. L’architecture de l’abbaye est somptueuse et ouverte sur l’extérieur ; ses résidents sont beaux, heureux et richement vêtus. On est loin de l’ascétisme. Chacun a la possibilité de vivre en couple, riche et libre. « Fais ce que vouldras » proclame l’enseigne de l’abbaye qui manifeste la confiance que Rabelais place en l’éducation et la culture pour assurer l’épanouissement de l’humanité.
Par la suite, les utopistes, soucieux d’installer l’ordre de la raison, ne connaîtront plus cette aspiration à l’épanouissement libre.
De l’Utopie à l’Uchronie
Tout au long du 17ième siècle, on ne dénombre pas moins de 30 textes utopiques publiés en France, en Angleterre, en Italie, en Espagne, en grande majorité inspirés par Thomas More. La plupart radicalisent la laïcisation de l’Etat et de l’homme, au nom de la raison humaine, qui permettrait seule d’abolir les passions désordonnées et la contingence de l’histoire.
Citons l’exemple de la première utopie fondée sur la science, la « nouvelle atlantide » (1627), de Francis Bacon. C’est une cité utopique (appelée bensalem), où l’homme doit être maître de la nature et de l’univers. La société idéale est dirigée par une élite hiérarchisée de savants aidés de techniciens. Le but est d’appliquer les découvertes scientifiques à la vie sociale et individuelle, et d’explorer le mieux possible la nature pour améliorer le bien-être de l’homme. Bacon inaugure les utopies de science-fiction, où le rêve suscité par les pouvoirs de la science devance la réalité. Ainsi, les habitants de Bensalem peuvent voler comme les oiseaux, naviguer sous l’eau ; ils utilisent l ’énergie hydraulique, étudient les phénomènes météorologiques, pratiquent les greffes d’organes, etc...
C’est au 18ième siècle que l’idée de progrès entre définitivement en utopie. Philosophes, juristes, écrivains ont recours au genre pour suggérer des solutions aux problèmes socio-politiques, pour critiquer de façon radicale la société à laquelle ils présentent une alternative au nom du bonheur des peuples.
Avec « le paysan perverti », (1776), de Restif de la Bretonne, il n’y a plus de rupture topographique entre le récit imaginaire et la réalité sociale contemporaine de l’auteur. Il cherche à détourner le paysan français des divertissements de la ville, lieu de perdition et de toutes les perversions, pour garantir son bonheur. Il y développe les plans d’un village communautaire qui inspirera directement les phalanstères qui fleuriront au 19ième siècle. Certains le considèrent comme le fondateur du socialisme utopique.
Avec ces nouvelles approches, l’utopie tend à devenir l’histoire réelle d’une promesse. L’utopie est considérée comme réalisable, devant être réalisée dès maintenant ou de manière différée dans le temps. Il s’agit en fait d’un véritable basculement. On passe de l’utopie, imaginaire onirique, à l’uchronie, un imaginaire destiné à se concrétiser, à plus ou moins long terme.
A la fin du 18ième siècle, le début de l’industrialisation constitue un espoir pour mettre fin à la misère et engendrer une prospérité durable, voire définitive. A la fin du 18ième siècle et au 19ième, les utopies s’attachent aux conditions concrètes de leur réalisation, elles cherchent « à transformer le monde », comme y invitait Marx. Leur espoir commun est de résorber le chômage grandissant et de remédier à la misère des villes et des campagnes, notamment celle concentrée dans les usines, la misère croissante du prolétariat. Elles revendiquent en même temps que le partage des biens, la jouissance du bien-être.
Avec Claude Nicolas Ledoux, on dispose d’un exemple concret où l’utopie devient réalité, l’organisation sociale idéale est mise en forme au travers du projet architectural. C’est l’avènement de l’architecture symbolique et visionnaire
La Saline Royale d’Arc et Senans
Une des constructions phares à cette époque est celle de la Saline royale d’Arc-et-Senans
de Claude Nicolas Ledoux, érigée en 1774. Elle forme un demi-cercle rigoureux à l’orée de la forêt de Chaux. L’architecte évoque : « une forme pure comme celle que décrit le soleil dans sa course ». Voir photo.
L’architecture se met au service du premier site industriel intégré préfigurant les cités ouvrières, phalanstères et autres familistères au siècle suivant. Au milieu se trouve la maison du Directeur, centre du pouvoir, et de part et d’autre les locaux de production du sel ; refermant le demi-cercle, les maisons d’habitation collective et magasins divers sont entourés de jardins potagers et d’une enceinte. L’ensemble est conçu pour assurer une productivité maximale en rationalisant le travail et en limitant les déplacements des ouvriers ; l’organisation spatiale devient un instrument de contrôle en permettant une surveillance continue du personnel et en concentrant l’ouvrier sur son travail par une vie en vase clos.
Contemporain et disciple convaincu de Rousseau, l’architecte reprend à son compte l’idée de l’isolement bienfaiteur, loin de la ville tentatrice, et s’appuie sur les idées progressistes du Siècle des Lumières, visant par une nouvelle organisation du travail et du système productif à modeler le comportement social : « le caractère des monuments comme leur nature servent à la propagation et à l'épuration des mœurs {5} ».
Le XIXième siècle
Pour Saint-Simon, (1760-1825), l’âge d’or est devant nous. Il pense que l’enrichissement capitaliste est le facteur essentiel du progrès social.
Le phalanstère de Fourrier (1772-1837) résulte d’une analyse des passions humaines qu’il faut classifier afin de les utiliser comme facteurs sociaux, selon les règles de la « loi d’attraction passionnelle », car seule leur libre expression permet de réaliser le bonheur humain. Il propose de tenter l’expérience avec une communauté de 1620 personnes. Mais Fourier lui-même ne réussit jamais à mettre en ouvre son projet. De nombreux disciples tentèrent l’aventure mais aucune ne réussit vraiment.
Proudhon (1809-1865) dénonça l’esprit totalitaire des utopies. Pour lui, il ne s ’agit pas d’imposer aux hommes un nouveau système politique ou de convaincre le peuple en abusant de son désespoir ou de sa naïveté il faut faire advenir la justice sociale par la volonté même des hommes. C’est le fondateur du système mutualiste, du syndicalisme ouvrier et le père de l’anarchisme, dont il expose les idées dans « l’idée générale de la révolution au 19ième siècle. Hostile à toute intervention de l’Etat, il s’oppose aux socialistes français.
Le 19ième a été enfin marqué par le passage du « socialisme utopique » au « socialisme scientifique ». Engels souligne que, « Comparées aux pompeuses promesses des philosophes des lumières, les institutions sociales et politiques établies par « la victoire de la raison » se révélèrent des caricatures amèrement décevantes ».
Il ne s’agit pas de mettre sur pied tel ou tel système utopique, il s’agit ... de transformer le monde... à partir d’une analyse scientifique de la réalité historique qui rend possible d’en accélérer le processus par une révolution et d’en établir la société idéale qui garantirait le bonheur de tous.
... mais aussi Jules Verne, H.G. Wells...
On est là plutôt dans la science-fiction, mais ces auteurs, et bien d’autres se sont intéressé au devenir des villes et de la société, et notamment par l’intervention des nouvelles technologies déployées à l’échelle urbaine : voir « Paris au Xxième siécle » (écrit en 1863), ou encore « une ville idéale » (écrit en 1875), par exemple.
Le passage au XXième siècle
La cité-jardin
A la fin XIXième, au début XXième, apparaît une autre forme urbaine radicale, la cité idéale imaginée par Ebenezer Howard dans Les cités-jardins de demain 7(1902). C’est un modèle de développement urbain alternatif qui veut apporter une réponse au problème de l’habitat à l’ère industrielle.
La cité-jardin est de taille limitée. La population ne doit pas dépasser trente mille personnes.
Elle regroupe toutes les fonctions administratives et les activités tertiaires au centre, lui même entouré de jardins et d’avenues arborées bordées d’habitations et de commerces.
L’urbanisation des quartiers et leur entretien sont gérés de manière mixte par des promoteurs privés et les pouvoirs publics qui régulent l’éventuelle spéculation immobilière et la concentration de la propriété foncière .
Les villes sont cernées par une couronne de terres agricoles où sont également implantées les industries.
A terme les cités-jardins, reliées les unes aux autres par un réseau de chemin de fer, formeraient des grappes d’agglomérations à dimension humaine, toutes fondées sur le même système de gestion collectif, mi public, mi privé.{8 <br />
Le modèle prôné est celui de « ville à la campagne » alliant les avantages des deux environnements : l’animation sociale d’une cité qui reste cependant à dimension humaine et la qualité de vie d’un espace calme, non pollué, où la vie est bon marché et qui s’inscrit en harmonie avec les zones rurales.
Le schéma urbain n’est pas figé comme dans les cités idéales du XVIIIe mais seulement théorique ; il s’agit plus d’un organigramme fonctionnel, le plan urbain s’adaptant au contexte du site.
La ville industrielle (1917)
L’approche de l’architecte Tony Garnier des défis urbains portés par l’ère industrielle est plus pragmatique et moins drastique que la solution alternative proposée par Howard. Son dessin de la Ville industrielle (1917) représente une ville moyenne imaginaire d’environ trente-cinq mille habitants ayant parfaitement intégré, sans idées de retour à la nature ni vision futuriste, les contraintes de production industrielle du début du Xxe siècle. C’est une ville moderne dont l’organisation s’appuie sur une séparation des fonctions et de la circulation : les industries sont à proximité des voies de communication : le fleuve, le chemin de fer ; les quartiers d’habitation sont découpés en îlots selon une trame rectangulaire avec une localisation des équipements publics de proximité selon un principe d’unités de voisinage. L’efficacité du modèle architectural industriel et sa logique fonctionnelle sont transposées à l’habitat et aux bâtiments publics construits sans ornementations superflues. Le monumental s’efface pour un espace urbain à dimension humaine (les bâtiments sont bas, les espaces publics arborés) avec une architecture dépouillée jouant sur le rapport entre le végétal et le minéral (le béton est le nouveau matériau efficace par excellence).
La ville contemporaine de 3 millions d’habitants (1922)
Charles Edouard Jeanneret dit Le Corbusier imagine en 1922 la Ville contemporaine de trois millions d’habitants, projet révolutionnaire qui sera repris en 1925 dans le Plan Voisin de réaménagement de la ville de Paris, présenté lors de l’Exposition internationale des Arts décoratifs. Pour enrayer l’étalement urbain inéluctable, Le Corbusier propose de resserrer la ville en densifiant son centre par la juxtaposition de dix-huit tours de deux cents mètres de haut. Le Corbusier s’inspire de l’esthétisme fonctionnel des machines, prône une nouvelle architecture rationnelle et mono fonctionnelle. La ville de l’ère industrielle sera une « ville- machine ».
La standardisation se retrouve dans les procédés constructifs basés sur l’ossature grâce à l’emploi systématique du béton armé, et sur la préfabrication. Il recherche alors des formes géométriques simples, et s’appuie sur un système de mesure basé sur les proportions normalisées du corps humain, le Modulor, défini en 1947.
Les unités d’habitation sont des blocs, disposés régulièrement dans un espace vert, logeant chacun mille six cents personnes et disposant de services collectifs intégrés (des unités d’habitation pas très éloignées des phalanstères fouriéristes) ; espacés les uns les autres de cent cinquante mètres, chaque immeuble de bureaux de l’hyper centre accueille dix à cinquante mille employés.
La charte d’ATHENES (1943)
Le manifeste de La Charte d’Athènes (1943) définit les quatre fonctions primordiales de la ville contemporaine Habiter, circuler, travailler, se distraire.
Ces fonctions doivent être nettement différenciées, impliquant un zonage urbain. Le plan de la ville-machine est géométrique, avec un hyper centre très dense et une disparition des banlieues. Dans cette « cité radieuse », ensoleillement, espaces verts et espaces de détente sont privilégiés, les voies de circulation sont nettement différenciées ; l’image est celle d’une ville géométrisée et ordonnée qui évoque l’absolutisme des architectes visionnaires du XVIIIe, une ville qui comme celle de Ledoux par exemple veut faire le bonheur des citadins malgré eux, alors que beaucoup n’aspirent qu’à devenir propriétaires d’un pavillon et d’un terrain en banlieue.
« Etudiée au crible de la raison, l’urbanisation d’un grande ville fournit des solutions aussi
pratiques que hautement architecturales. Elles naissent de l'analyse purement théorique du<br />
problème ; elles bouleversent nos habitudes. Mais depuis quelques années, la vie des grandes
villes n'est-elle pas devenue si intenable qu'il semble opportun de préconiser des remèdes ?<br />
L’homme pense théoriquement, il acquiert des certitudes théoriques. Par la théorie, il se
donne une ligne de conduite, il fixe des principes fondamentaux. Muni d'une ligne de conduite,<br />
fort de ses principes fondamentaux, il envisage les cas d’espèces de la vie pratique. »
Le Corbusier - « Le centre des grandes villes » in {Où en est l'urbanisme }en France - Eyrolles<br />
(1923).
II- Actualité de l’utopie a la fin du Xxième et au début du XXIième siècle
En dehors du programme de la Cité radieuse de Marseille qui sera réalisé partiellement, les préceptes de la Charte d’Athènes seront appliqués en partie sur la ville de Chandigarh en Inde, ville en fait plus horizontale que verticale. La ville de Brasilia, nouvelle capitale du Brésil, sera reconstruite par deux disciples de Le Corbusier, Lucio Costa et Oscar Niemayer, qui juxtaposeront architecture monumentale et axes de circulation triomphants.
Après la seconde guerre mondiale, en France, les besoins en logement deviennent considérables dans les villes sous la pression de la reconstruction, de l’accroissement démographique et de l’exode rural. Mis à part les villes entièrement détruites et qu’il faut reconstruire, comme le Havre ou Brest, l’essentiel des opérations de construction se multiplient en périphérie, et la veine utopique en matière d’urbanisme et d’architecture se tarit singulièrement.
L’appropriation de la vision utopique de Le Corbusier par les urbanistes de la dernière partie du XXe siècle entraînera la construction des « grands ensembles » de l’après guerre, application simplificatrice d’un urbanisme fonctionnel prônant la séparation spatiale des fonctions urbaines.
Aux cités idéales prônées par les rêveurs des siècles passés, idées utopiques d’une ville composée, au développement urbain planifié et au fonctionnement social et économique optimisé, s’est substituée, alors la vision d’une urbanisation plus ou moins contrôlée. Les villes se sont étalées, leurs fonctions ont été éclatées.
Entre la loi Malraux de 1962, qui marque pour la première fois le souci de la puissance publique de préserver l’habitat des centres ville et la loi solidarité et renouvellement urbains, promulguée le 13 décembre 2000, qui encourage le renouvellement des quartiers en difficulté à l’échelle de l’agglomération, bien des débats ont eu lieu et bien des transformations sont intervenues, laissant peu de place à l’utopie urbaine.
Les champs traditionnels de l’utopie urbaine ont aujourd’hui évolué : il ne s’agit plus d’imaginer une forme urbaine idéale ou une société parfaite, les nouveaux champs d’expression de l’utopie sont ceux de la ville numérique à l’échelle locale, de la ville-réseau à l’échelle planétaire, architecturée par les réseaux d’information et notamment Internet, par les réseaux de télécommunication, par la mondialisation de l’économie et de la culture. La ville-réseau réveille l’utopie sociale avec ses espoirs de communication universelle, de liberté individuelle au sein d’un organisme collectif formé par la masse des internautes, court-circuitant les organisations politiques, les institutions culturelles, les médias traditionnels.
III- L’approche actuelle du futur de la ville
A partir des notes prise lors d’un colloque au Palais du Luxembourg, le 12 février 2004, intitulé : LA VILLE DANS LE FUTUR, Réflexions sur le phénomène urbain.
Quatre tables rondes étaient organisées, autour d’une trentaine d’interventions de chercheurs et décideurs publics et privés de haut niveau.
Il est proposé là un COMPTE-RENDU SYNTHETIQUE DES DEBATS, par table ronde.
1 - VILLE AGGLOMERATION, MEGAPOLE : UN MONDE EN MUTATION
La « banane bleue » inventée en 1989 par le GIP-RECLUS, a explosé - Depuis 10-15 ans, on est dans une logique de « grappes de villes »,
Ce sont ces grappes de villes, les métropoles, qui entraînent le développement régional et national - Elles représentent 40% de la population française.
Donc, ne pas confondre « rayonnement des métropoles » et « métropolisation ».
On vit aujourd’hui à une autre échelle, ça c’est la métropolisation et c’est inévitable
Mais le développement économique est produit dans les grappes de villes, les métropoles, qui ont besoin de 3 conditions pour poursuivre leur effet d’entraînement :
le réseau numérique à haut débit
une réelle interaction Formation/Recherche/Industrie
une bonne gestion de l’identité, une bonne lisibilité
Au niveau mondial, dans les pays du tiers-monde, l’urbanisation est un phénomène mal connu - La réalité nous dépasse, on n’a pas de modèle
Trois constats majeurs et certains, s’imposent toutefois :
les villes sont devenues des carrefours de cultures qu’il va falloir gérer
la richesse s’est concentrée sur 10% de la population et les investissements se font surtout là où est le pourvoir politique central et une administration stable
les villes petites et les campagnes sont dans une situation désespérée. On y meurt de faim. Les services publics sont absents , les investissements aussi.
2 - LES TECHNOLOGIES QUI TRANSFORMERONT LA VILLE DU FUTUR
La question centrale est celle de l’effet de serre. Le modèle actuel explose. On tue la planète.
Il faudrait réduire de 25% d’ici à 2050 les émissions de gaz à effet de serre. Cela introduira nécessairement des ruptures fortes dans nos modes de vie.
On pourra y être contraints dans la même proportion si le prix du baril de pétrole passait par exemple à 200$, ce qui n’est pas forcément une hypothèse à exclure....
Il y a trois grandes sources d’émission de gaz à effet de serre : l ’industrie (40%), les transports et les bâtiments (60%). Le cas de l’industrie n’a pas été abordé.
Le secteur des transports reste le mauvais élève : on a des technologies efficaces contre la pollution, mais on n’a pas encore de technologies éprouvées en matière de consommation et de réduction d’émission de gaz à effet de serre.
L’organisation de la ville est une voie de recherche. Un double constat est fait :
1 - on va vers des villes de moins en moins compactes mais avec des zones très denses (ex : La Défense). Ne pas confondre compacité et densification.
2 - en matière d’urbanisme, on entre dans une période de « modernité verte » dixit Rem Koolhaas, « le vrai luxe sera l’espace ».
Mais le rôle des techniques nouvelles dans la ville du futur dépendra largement de l’acceptation de la modernité par le corps social.
Dans le secteur du bâtiment, on cherche aujourd’hui à construire des bâtiments à énergie positive, utilisation des systèmes à énergie renouvelable : vent, soleil, géothermie... combinés avec de nouvelles technologies d’isolation, comme des vitrages dont on peut changer la couleur à volonté et réguler ainsi l’apport de lumière et d’énergie, ou encore des systèmes de répartition de la lumière naturelle en tout point d’un bâtiment.
Mais quoiqu’il en soit la question restera d’intégrer dans un projet d’ensemble à la fois le progrès social et le progrès technologique.
3 - QUELLE VIE DANS LA CITE DE DEMAIN ?
le vrai sujet c’est « quelle ville du futur...on souhaite » Il existe une forte corrélation entre fluidité de la mobilité et emploi.
Il ne faut pas être contre la mobilité - L’enjeu c’est de servir la mobilité des individus et pas seulement transporter des masses. Or les mobilités croissantes sont aussi de plus en plus diversifiées, d’où le rôle considérable que peut jouer l’information. Il faut par exemple adapter l’offre de TC à la demande, en développant une offre la nuit et le dimanche..
Trois propositions sont avancées :
Il faut structurer la ville dans l’espace et dans le temps
au niveau des infrastructures
au niveau des équipements
au niveau des services.
Un certain nombre de blocages sont à lever au préalable :
1/ La gestion des prix foncier et immobilier, beaucoup de gens ne peuvent pas se payer « la ville accessible ».
2/ Le désenclavement de secteurs entiers des villes non desservies par les TC.
3/ Une bonne information des citoyens sur les enjeux et les choix à faire.
Un autre blocage qui mérite d’être traité en soi est celui de la rénovation urbaine qui suppose :
une bonne répartition entre espaces publics / espaces privés - attention aux espaces sans statut
une réintroduction de classes moyennes dans les poches de pauvreté, à l’échelle de la commune.
Une réintroduction d’une économie locale créative d’emplois et de services. Le tout public est sans issu.
Un bon pilotage des projets, bien partagé entre acteurs et surtout très pragmatique.
4 - QUELS CHOIX STRATEGIQUES POUR LE FUTUR ?
Dans la ville du futur, la difficulté sera de faire vivre ensemble des groupes sociaux très différenciés, spatialement et en termes de modes de vie, et de plus en plus en concurrence.
On aura autant besoin d’un projet social et politique, autant que d’un projet d’urbanisme,
Il devient donc important de retrouver des possibilités d’action politique collective. La question à long terme est de savoir qui va décider, et comment ?
Il faut que la collectivité puisse exprimer une vision forte et à long terme et la maintenir dans la durée
Il faut une puissance publique forte, mettant en œuvre des investissements publics forts, notamment dans les prestations de rénovation urbaine, dont la masse critique sera la condition sine qua non de l’arrivée de financements privés, indispensables pour créer une vie et une richesse économiques.
On peut alors conclure sur une définition actuelle de la ville :
« LA VILLE C’EST COMMENT ON FAIT POUR VIVRE ENSEMBLE »
Éléments de débat :
Mais finalement, qui fait la ville ?
Mythe, Utopie, Uchronie, Prospective, ...
De l’idée de système idéal, le mot est passé au sens de « vue politique ou sociale qui ne tient pas compte de la réalité » (milieu 19ième) et à l’emploi courant qui désigne une conception irréalisable, une chimère.
Idéologie et utopie : Ce sont, pour le sociologue allemand Karl Mannheim, deux formes fondamentales de l’imaginaire social. On peut considérer comme idéologiques les systèmes de représentation qui s’orientent vers la stabilité et la reproduction de l’ordre établi, par opposition aux représentations utopiques, qui s’orientent vers la rupture de l’ordre établi, et exercent une fonction subversive. (Karl Mannheim, Ideologie und Utopie, 1929).
Pour Paul Ricoeur (L’idéologie et l’utopie, Seuil 1997), la fonction positive de l’utopie est d’explorer le possible, ce que Ruyer appelle « les possibilités latérales du réel ».
Entretien avec Paul Valadier, Philosophe.
Assiste-t-on aujourd’hui à un reflux des utopies politiques, comme si celles-ci s’étaient repliées sur d’autres terrains ? Le politique est-il mort ? On pouvait penser que l’Europe serait une utopie, mais c’est une construction technique qui est mise en œuvre, non pas un projet politique global.
Pour ne pas tomber dans le technocratisme, il faut garder à l’europe sa part d’utopie. L’utopie, au sens de point de mire, permet de surmonter les obstacles et aussi de mobiliser la volonté des européens. Il n’y aura d’Europe que si elle fait rêver les européens.
Ce qu’il y a eu de grandiose et de terrible dans le marxisme-léninisme, c’est qu’il exprimait à la fois une perspective utopique (l’idée d’une société sans classes et sans état, où l’individu jouirait de tous les biens qu’il souhaiterait) mais qu’il avait aussi la prétention de s’appuyer sur les lois inéluctables de l’histoire. Selon cette problématique, tous ceux qui ne sont pas d’accord avec les moyens pour aller vers le but visé sont jugés comme condamnables et exclus de la marche de l’histoire.
Ceci a porté un coup aux utopies, notamment celles qui croient s’ordonner sur une nécessité historique.
Pour un éloge de l’utopie :
1- L’utopie est une nécessité
Ne pas confondre les deux sœurs jumelles de l’imaginaire social (cf Mannheim) :
L’idéologie, qui tend à reproduire l’ordre social
L’utopie, qui peut avoir une fonction subversive vis à vis de l’ordre établi.
Un société sans utopie serait une société sans dessein. La société a besoin de nouveaux possibles, d’être tournée vers l’ailleurs....
2- L’utopie est dangereuse :
La rude école des 19ième et 20ième siècles nous a échaudés...
L’utopie devient dangereuse quand on cherche à la réaliser à n’importe quel prix. Quand on l’associe à une nécessité historique inéluctable, comme l’était la société sans classe ni Etat pour Marx, ou comme aurait pu l’être la société de Fourrier, reposant uniquement sur l’attraction amoureuse !
Mais : le rôle de l’utopie est d’abord symbolique. Ce n’est donc peut-être pas aux hommes politiques de construire les utopies, mais aux groupes sociaux eus-mêmes...
3- Les utopies actuelles :
On manque d’utopie globale ; le développement durable peut-il fonctionner comme une utopie globale ?
On trouve aussi des utopies apocalyptiques, comme celles portées par nombre d’écologistes. L’effet de serre est peut-être dans ce cas. Cela peut-il cependant constituer un dessein pour l’humanité ?
On trouve aussi des utopies sectorielles, à base de technologie, et notamment de communication...
On note aussi depuis une ou deux décennies une « montée du local », conjointement avec celle du « global ». L’économie sociale fonctionne pour certain comme une utopie.
Reste le « rêve démocratique », qui affirme que toute personne doit pouvoir participer à la construction de la cité. Sachons conserver au moins cette utopie, et l’inscrire comme un dessein mobilisable, même sachant que l’on en connaîtra que des versions imparfaites....
Débat possible à poursuivre, autour de la science-fiction :
Alors que les architectes visionnaires, de Ledoux à Le Corbusier, s’attachent à décrire et quelquefois à construire leur ville idéale, la littérature de science-fiction, qui reprend à la fin du XIXe le flambeau du genre utopique, se consacre à l’élaboration de contre-utopies sociales et à la peinture des travers des sociétés parfaites ou voulues comme telles.
C’est un autre sujet passionnant, mais que nous n’aborderons pas ce soir ! Une bibliographique peut vous être proposée.
Voir aussi les films de science fiction, qui depuis 1926 avec Metropolis de Fritz Lang, alimentent une certaine vision du futur des villes.
