Laurent Carroué, nouveau directeur scientifique du F.I.G, est professeur à l’Université de Paris VIII. Xavier Long est maître de conférence à l’Université Pierre Mendès-France de Grenoble.
Par le jeux des questions-réponses, les deux intervenants de cette soirée ont souvent provoqué un débat animé avec un auditoire qui voyait remis en cause son vocabulaire et ses concepts concernant la mondialisation.
Mondialisation : le Babel géographique.
Cet exercice décapant commence par un aveu un peu terrible pour la géographie : la mondialisation est un ovni historique et géographique car les géographes ne s’entendent pas sur leurs définitions de la mondialisation.
Laurent Carroué admet que la sienne ne correspond pas à celle de Jacques Lévy, par ailleurs différente de celle donnée par Roger Brunet. L’approche de ce dernier (très en vogue dans les programmes scolaires) est fondée sur les flux, Jacques Lévy fait débuter sa mondialisation dès le Néolithique et la fait aboutir dans l’avènement d’une « société-monde » ; enfin Laurent Carroué, attaché à décrire les logiques territoriales et des sociétés qui produisent, y voit surtout l’extension du système capitaliste.
La mondialisation que nous connaissons serait donc la troisième : succédant à l’économie internationale où les échanges s’effectuent entre états nations, à l’économie multinationale où se multiplient IDE et déplacements des productions, cette dernière mondialisation est libérale, dérégulée et financière.
Quel capitalisme pour la mondialisation ?
En réaction à cette définition de la mondialisation comme « extension du système capitalisme », François Galaup fait remarquer que le capitalisme s’était autrefois construit sur les protections et les monopoles. Mais pour Laurent Carroué, la mondialisation est en fait élaborée à partir d’un rapport de force international : lorsqu’on est en présence d’une puissance hégémonique qui verrouille la situation (Royaume-Uni du XIXème siècle, Etats-Unis contemporains), celle-ci a tendance à être libérale. En revanche, dans des périodes de luttes d’hégémonies, les puissances en recul ou en émergence ont des attitudes plus protectionnistes.
Ainsi est-en est il de l’exemple chinois suggéré par Dominique Matteï : malgré l’image de la libéralisation entreprise depuis Deng Xiaoping, il n’y a rien de moins libéral que l’Empire du milieu pour Laurent Carroué : Chine et Dragons se sont développé autrement, sur des barrières et de façon très autoritaire (en Chine, on est dans de l’accumulation primitive du capital). Le problème (pour les pays qui voudraient suivre la même route), c’est que l’OMC interdit désormais cela.
Quelle domination aujourd’hui : quand la notion d’impérialisme résiste mieux que l’opposition centre/ périphérie.
La réaction des Etats-Unis à la montée en puissance de la Chine, qui passe par le développement de leur puissance militaire, pose le problème de l’impérialisme, traité dans le dernier ouvrage de Gérard Dorel, mais qui est devenu un « gros mot ». Laurent Carroué ne croit guère à la domination d’une classe en réseau, d’une grande bourgeoisie internationale, mais il ne croit pas non plus que l’on puisse conserver l’opposition centre/périphérie : la centralité est fonctionnelle, pas géométrique ; il faudrait la remplacer par la notion de pôles dominants. Quant à l’opposition entre territoires gagnants et territoires perdants, elle relève du registre du marketing.
La fin des territoires et des états ?
Xavier Long :demande s’i l’on assiste à la fin des territoires avec le triomphe de la mondialisation depuis les années 90 ?
Si certains géographes (O. Dolfus, R. Brunet) ont affirmé une logique d’homogénéisation de l’espace, Laurent Carroué pense au contraire que la mondialisation a besoin de valoriser les inégalités territoriales.
Il n’ y a en fait ni marché mondial, ni mondialisation culturelle : les tentatives pour créer des produits mondiaux ont échoué : les goûts et les modes de consommation varient considérablement d’un pays à l’autre : les projets de biscuit européen par Danone et de voiture mondiale par Ford n’ont pas abouti ou n’ont pas rencontré de succès commercial.
De même, il rejette l’idée d’une disparition des états et souligne au contraire leurs responsabilités : comme le fait remarquer Xavier Long, il y a une articulation de plus en plus poussée entre le rôle des multinationales et celui des états. Si Laurent Carroué préfère d’ailleurs le terme de transnationales à celui de multinationales, c’est parce qu’elles gardent des bases nationales extrêmement fortes : 60% de leur activité pour les plus puissantes). Depuis la fusion Pechiney-Alcan, le groupe de l’aluminium est dirigé puis l’Ontario avec une vision très Canadienne. Donimique Matteï évoque alors le cas de l’industrie automobile dont les groupes et les productions se mondialisent : Laurent Carroué fait remarquer la faible part du coût de la main d’œuvre (10%) qui explique que les délocalisations sont surtout destinées aux marchés extérieur : il n’y a pas de réexportation.
Quant aux grands organismes internationaux comme le FMI ou l’OCDE, il s’agit bien d’organisations supra-étatiques, mais elles sont liées aux états.
Après cette série d’échanges sur la mondialisation dans les pays riches, F. Galaup tente de déplacer les échanges (du café !) vers les pays pauvres, dont les sociétés ne sont pas maîtresses du jeu et qui sont condamnés à s’adapter au libéralisme régnant. Laurent Carroué souligne au contraire la responsabilité des gouvernements (ici africains) : il ne sont pas obligés d’importer du blé américain.
Et la géographie dans tout cela ?
Laurent Carroué commence par évoquer le terme « glocal », inventé par le PDG de Sony qui voulait alors désigner l’échelle européenne ou nationale ; ce n’est qu’une fois « traduit » que ce mot a fini par traiter de l’échelle locale. La mondialisation est l’occasion d’un emboîtement d’échelles. Mais, pour Catherine Biaggi, la mondialisation n’est pas une rencontre brutale de ces échelles ; pourtant, répond Laurent Carroué quand une société sud-africaine investit au Niger, l’échelle nationale est faiblement concernée.
L’idée d’une mondialisation qui passerait par de grandes métropoles mondiales est également battue en brêche : Laurent Carroué s’oppose à l’idée d’un archipel mégalopolitain mondial (O. Dolfus) : car les villes qui composent cet ensemble sont très différentes, très oposées. Il est d’autre part difficile d’étudier les fonctions territoriales de villes comme Londres et Paris pour déterminer la part de l’international, mais celle-ci est probablement faible.
La globalisation condamne-t-elle la mondialisation ?
Interrogé sur le sens qu’il donne au mot d’origine anglo-saxon « globalisation », Laurent Carroué répond qu’il le réserve pour décrire les phénomènes qui concernent la terre : l’exploitation de ses richesses selon le modèle occidental conduirait à une impasse si on l’applique au Tiers-Monde : la mondialisation est donc condamnée, et c ’st un phénomène réversible.... mais cela peut durer.
Compte rendu : Marc Lohez
