A Samarcande, les touristes en panne d’émotions et de sensations, faute de rencontrer beaucoup d’Ouzbeks sur le Reghistan, ont à subir toutes sortes de tortures comme les "çons et lumières" ou les danses folkloriques. Les ethnologues doivent nous expliquer pourquoi les danses dites "folkloriques" ont été, à une époque disons pour faire court, coloniale, des concentrés d’ethnicité et pourquoi la technologie de l’électricité appliquée sur des monuments, des murailles, des places a pu être envisagée comme une mise en scène digne d’épater les voyageurs.
En attendant, lorsqu’on est commis d’office aux pâles copies du Bolchoï, aux circonvolutions corporelles de pseudo-Shéhérazade voire aux bourrées de danseuses avec fichus qui ne défigureraient pas dans certains villages d’un bocage occidental français, il faut bien apporter des réponses à ces questions ethnologiques. En promenant son regard dans le public captif de ces démonstrations, on s’apitoie sur une dame aux boucles argentées jetant un œil vaguement désabusé sur ces galipettes, on s’émeut de ces mères avides du spectacle qui rêvent tout haut de ce qu’auraient pu faire leurs filles si elles avaient - les ingrates - un peu persévéré, on croise l’œil complice de pauvres pigeons qui prennent leur mal en patience.
Globalement, on est épaté de voir que les touristes font bien leur travail de touristes. Certes, ils peuvent trouver qu’on en fait un peu trop et que mélanger ce qui pourrait être une bourrée bretonne à un repas ethnique au cœur même d’une medersa, c’est en faire un peu beaucoup. Mais qui pourrait arrêter les agents de tourisme de ce pays qui s’offrent un spectacle à bon prix : musique de Mozart, Quatre saisons de Vivaldi, airs de Tchaïkovsky, valses viennoises... un bon melting pot de tubes qui ne dépayseront pas trop les invités. Les petits rats (folklore au deuxième degré ?), même en Asie centrale au milieu de ce qui fut une école coranique (combien de filles dans les écoles coraniques de l’époque de Bibi Khanoum ?) obéissent gentiment aux dictats d’un rythme changeant, parfois militaire, remuant les mânes des soldats soviétiques ensorcelés par ces tutus roses. Et dire qu’on parle de danses "tra-di-tion-nelles" !
Le plus délirant de tout ce bric-à-brac est qu’il a lieu aussi dans de vastes salles de vastes cabarets où l’on imagine bien les dignitaires de l’ex-Union soviétique venir s’encanailler dans des lieux "réservés". On a même vu une grande table de touristes dont la moitié étaient dos à la scène, se faire alpaguer par de pulpeuses créatures venues chercher la monnaie avec de grands vases (attention aux dévaluations), circonvoluer en vain au milieu de ces touristes-prisonniers dont certains, tout à leur discussion, en avaient oublié qu’ils devaient jouer les gogos vis-à-vis des propriétaires. La punition ne devait pas tarder à venir : extinction des feux de la rampe, chassez les radins (ou les goujats ?) et libérez la place pour d’autres sbires !
Heureusement, lot de consolation au retour dans l’enclave hôtelière, la vodka rassérène les plus sensibles, les plus en-colère, efface tous les sarcasmes et vous remet d’aplomb nos râleurs gaulois pour d’autres aventures le lendemain sans aucun mal de crâne ! N’y aurait-il de vérité que dans la vodka ?
Gilles Fumey
