Débat au Flower’s (mars 1999)animé par Gilles Fumey
Atlantique, Pacifique, Europe, etc. Nous manions des toponymes pour nous repérer qui ne sont pas des choix innocents. Voyage avec un archéologue du savoir géographique.
Christian Grataloup est professeur à l’université de Denis-Diderot (Paris-7) depuis 1998. Il était auparavant à Reims. C. Grataloup n’a jamais aimé être enfermé dans une spécialité trop étroite et n’aime pas se qualifier professionnellement autrement que comme "géographe" sans adjectif à la suite. Mais son champ principal de préoccupation est la géographie historique, un domaine assez marginal en France, à la différence des pays anglo-saxons. Là non plus, il ne s’efforce pas de se limiter à une période historique et une aire culturelle précise. Il s’intéresse aussi à la modélisation géographique dans le passé des sociétés. En termes plus simples, partant du constat que tous les phénomènes historiques sont bien évidemment localisés, il s’efforce de prendre ces localisations comme un objet d’étude, de faire des cartes et des explications géographiques de l’histoire, en quelque sorte. Il se place donc, en toute modestie, tout autant dans la lignée de F. Braudel que dans celle des géographes du début du siècle. . Plus lié à la réflexion géographique sur le monde contemporain, il participe également à des programmes de recherche sur la mondialisation.
Parmi les dernières publications :
Lieux d’histoire. Essai de géohistoire systématique, Reclus, 1996.
L’Espace géographique, n°1-1999 « Mondialisation, les faits et les mots », Karthala, 1999.
Géo, n° de mars 1999, consacré aux cinq continents.
Exposé
Christian Grataloup propose d’abord de s’intéresser aux noms propres qui fixent une identité, c’est-à-dire quelque chose de particulier, d’unique. Dire son nom, c’est aussi chercher des racines (mot utilisé par les paysans).Pour ce qui concerne les lieux, les noms du Monde (le "Monde" est un nom), les livres de géographie du 19e siècle présentaient un Monde divisé en 4 continents, c’est-à-dire un certain ordre des terres émergées. "Penser, c’est classer" (Pérec), nommer le Monde, c’est le penser. Le terme Monde est un mot récent : il date du 17e siècle (avant, on disait "terre continente"). Le continent est défini, habilement, par le Petit Larousse comme une vaste étendue de terre qu’on peut parcourir sans traverser la mer). Christian Grataloup montre que ce sont les Européens qui ont relié les aires de civilisation qui s’ignoraient. Ils réutilisent des matériaux antiques (féminisation des noms des terres représentées sous forme de nymphes comme on les voit sur les sculptures de Carpeaux ou les peintures baroques allemandes). Au Moyen-Age, les cartes étaient souvent appelées "T dans 0". On imaginait la terre comme un disque plat (le O) divisé en trois par des mers intérieures (la Méditerranée, les mers Noire et Rouge - ou le Don et le Nil ?) formant les barres du T. C’est de là que vient "l’orientation" d’un Monde dessiné avec l’Est en haut de la figure qui est le lieu du paradis terrestre. Les trois parties du Monde sont l’Asie (vers l’Est), l’Europe (au Nord) et l’Afrique (au Sud, appelé auparavant la Libye). Au centre, à l’intersection des barres du T : Jérusalem. Tout semble cohérent, "orienté" (comme le Panthéon, les églises le sont encore).
En 1507, à Saint-Dié, un cartographe qui se fonde sur les récits d’Amerigo Vespucci va nommer le Nouveau Monde selon les règles érudites de baptême des lieux et le baptiser Amérique. Christian Grataloup rappelle que les cartographes, comme le faisaient les Grecs, représentaient un hémisphère Sud approximativement inverse de la moitié Nord (on avait peur que la terre bascule !). C’est ainsi que les navigateurs cherchaient des "terres australes" jusqu’à ce qu’au 18e siècle, on se rende compte que la moitié sud du globe est maritime. De ce rêve, il reste l’Australie (petite terre si on la compare avec les grandes étendues du Nord) à laquelle on va adjoindre ces îles qu’on connaissait déjà sous le nom d’Océanie (son côté fourre-tout le rend peu facile à utiliser et l’usage du mot se perd). L’Antarctique a été "inventée" au début du 20e siècle. Les océans ont des noms anciens : Atlantique, reprenant le nom d’un personnage mythologique, Pacifique lié à Magellan qui était étonné par l’absence de tempêtes. L’océan arctique est plus récent : le patronyme est un vieux mot grec voulant dire "ourse" (ce qui regardait vers la Grande Ourse était arctique). Nommer le Monde a été donc fait par les Européens qui ont donné leur propre vision du Monde, comme les Chinois auraient fait de même s’ils l’avaient baptisé. Néanmoins, il reste un déficit important de mot et de mesure. Comment trouver la plus grande île du Monde si le Groenland est rattaché à l’Amérique du Nord par la glace alors que cette "île" appartient au Danemark ! Même chose pour la limite de l’Europe à l’Est : Don ? Volga ? C’est Pierre le Grand qui est à l’origine du tour de force sur l’Oural au début du 18e siècle lorsqu’il ancre la Russie à l’Ouest en faisant déplacer par son cartographe les limites de l’Asie "barbare" plus à l’Est. On peut conclure cette présentation par ces mots de Christian Grataloup, écrits dans le numéro des 20 ans de "Géo" (mars 1999) : "Nos continents actuels représentent une sorte d’arrêt sur image au début du 20e siècle, au moment de l’apogée d’une terre centrée sur l’Europe. Le décalage croissant avec le réel ne pourra que rendre certains mots obsolètes et obliger à en inventer d’autres. La géographie est largement une histoire de mots".
Débat
Ecrire les noms est un travail imaginaire. La géographie est "raciste" car elle nomme des continents sur lesquels se répartissent les quatre races. On peut l’accuser de ne pas être scientifique et de ne pas faire son travail. A quoi Grataloup répond que nous assumons l’héritage phénicien. Nos continents sont des mythes. Sur la question du racisme, il fallait identifier l’Europe comme la Civilisation : c’est donc une façon mythique de nommer le Monde, une vision hiérarchique des territoires.
Aurait-on pu nommer les continents par la tectonique des plaques ? Car voici une division on ne peut plus cohérente de la surface de la terre. Mais elle n’est pas facile à utiliser : l’Inde, si on prend cet exemple, appartient à la place indo-australienne et alors, la limite entre les continents deviendrait l’Himalaya !
Les noms propres manquent quand on a une "pièce politique" comme l’Alena, l’Union européenne.
L’Antarctique est-elle un 6e continent ou une grande île ? On ne peut le dire car le continent n’a pas de définition scientifique.- D. Pumain fait remarquer que c’est une erreur de nommer un continent entier par un navigateur marchand et non pas son découvreur. Mais Vespucci et Colomb se sont très bien entendus...
J.-L. Mathieu se dit ravi d’une nomenclature floue (Europe jusqu’à l’Oural). Chacun doit pouvoir désigner les choses en fonction de ses recherches : les termes Est-Ouest étaient une autre nomenclature. Fonder quelque chose de définitif est une chose vaine. Mais comment les Chinois auraient-ils fait ? Grataloup répond que les Chinois se pensaient au milieu du Monde avec des auréoles (peuplées de barbares).
Pour la nomination des océans, Grataloup précise que pour l’Océan indien, on a utilisé le mot "Indien" qui veut dire "lointain" (la Compagnie des Indes, les Indes occidentales, etc.).
Compte-rendu : Marc Lohez
