Toutes les sociétés - chinoises y compris - sont en recherche de rationalité, de systèmes d’explication du monde. Chacune invente sa propre idéologie. Et voilà le second obstacle : la Chine. Qu’est-ce que la Chine ? Treize centaines de millions d’êtres humains. Un espace d’accumulation de peuples et d’influences, qui n’a de cohésion que celle que lui confèrent ses frontières politiques et son État fort. Un monde, en somme.
Un monde assez mal traité par les géographes, semble-t-il. Trop d’atlas (y compris parmi les meilleurs) se plaisent à représenter une Chine continentale sous la forme d’un large aplat rouge : « État officiellement athée » ou « monde confucianiste » (un confucianisme, rappelle Pierre Gentelle, qui n’est pas une religion !). La réalité est à l’opposé de cette simplification qui frise la caricature : la Chine apparaît ce soir comme un espace d’accumulation de croyances. Une accumulation qui invite à adopter une perspective historique afin de reconstituer la stratification des croyances, « de l’autel des ancêtres au tantrisme cosmique ».
Pierre Gentelle propose d’en poser les grandes lignes, d’abattre au passage quelques idées toute faites... D’entrée de jeu, une nette distinction s’impose entre, d’une part, des idéologies « typiquement » chinoises, fort anciennes mais toujours vivantes et qui (insistons de nouveau sur ce point) ne sont pas des religions et, d’autre part, des religions et des idéologies étrangères mais adaptées.
Le substrat culturel chinois. La pensée chinoise des Anciens part d’un questionnement (universel) : « il y a un monde, nous sommes là, à quoi attribuer tout ce qui se produit ? ». La réponse, on s’en doute, est changeante dans la double dimension du temps et de l’espace. Pierre Gentelle insiste simplement sur cette base commune : les Chinois cherchent la réponse aux mystères de la mort et du cosmos dans la nature elle-même, dans ce qu’ils peuvent effectivement observer (ce qui constitue une démarche plutôt rationnelle). Cette forme de pensée reste un élément fort, incontournable si l’on veut comprendre la société, les paysages et même l’économie ou la politique de l’actuelle Chine continentale.
Mentionnons juste trois fondements idéologiques qui conservent une grande importance dans la Chine contemporaine :
Le culte des ancêtres, présent dès 1 700 avant J.-C. mais qui n’a pas disparu. Dans les campagnes reculées, on enterre toujours les morts dans le champ et l’on dresse encore l’autel des ancêtres dans la maison.
Quant au confucianisme (6e siècle avant J.-C.), il n’est pas le moins du monde une religion mais une morale sociale. Confucius refuse de questionner les origines ou les fins dernières. Face à la diversité des cultes pré-impériaux, il propose au contraire une pensée unique qui vise précisément à dépasser les conflits de valeurs et à assurer la paix sociale. On comprend l’intérêt d’une telle idéologie dans le processus de construction de l’État. L’Empire des Han (221 avant J.-C. - 206 après J.-C.) fera du confucianisme impérial une « religion d’État ».
Le questionnement sur la nature n’est pas pour autant évacué. En marge de l’État, une pensée spéculative s’élabore. Le taoïsme s’oppose tout à fait au confucianisme puisqu’il cherche à expliquer le monde et à transposer ces explications dans le champ symbolique et religieux. Mais toujours pas d’être supérieur divin en vue... Nous sommes en Chine : le taoïsme s’appuie sur l’observation de la nature, des cycles et des forces qui l’animent.
Les religions d’origine étrangère. Un grand nombre de religions et d’idéologies, d’origine étrangère, vont se croiser en Chine où elles seront adaptées, transformées, parfois à une vitesse considérable. Elles s’ajouteront ou se fondront dans les systèmes de pensée anciens.
On pense bien sûr au bouddhisme qui est la première « religion » - au sens occidental du terme - à s’imposer en Chine. Né en Inde, le bouddhisme se diffuse vers l’Asie centrale et l’actuel Turkestan chinois par la médiation pacifique des moines et des marchands dès le Ier siècle. Mais l’essentiel de la Chine, derrière la grande muraille, reste imperméable aux nouvelles croyances... jusqu’au revirement radical du VIe siècle. A cette époque, explique Pierre Gentelle, la Chine dans son ensemble devient bouddhiste et cette religion (sous une version très sinisée) s’affirme comme « religion d’État ». Un tel raz de marée n’est évidemment pas indépendant de transformations plus larges : il coïncide avec l’émergence d’un nouveau pouvoir fort, celui de la dynastie des Tang. N’oublions pas que Bouddha n’était pas un marginal mais un prince, et un prince vertueux... La Chine est déjà un fabuleux « pot-pourri » où cohabitent des croyances diverses : confucianisme, taoïsme, bouddhisme mais aussi christianisme nestorien, zoroastrisme, shamanisme qui se diffusent dans le sillage des nomades, moines et marchands issus d’Inde, de Perse, d’Asie centrale... Le bouddhisme chinois lui-même est multiforme, avec des écoles telle que l’école tantrique qui donnera sa spécificité au bouddhisme tibétain (Tibet qui, on l’oublie trop souvent, est devenu bouddhiste après la Chine, aux VIIe-VIIIe siècles). Cette profusion de croyances a fait parler d’un « syncrétisme chinois ». L’expression est à réviser... Dans les faits, il y a une juxtaposition de communautés religieuses distinctes et le « vieux fond » reste toujours essentiel, si bien que l’on aurait plutôt affaire à une sorte de « magmatisme ».
Et ce n’est pas fini. Simplement quelques repères :
Au Xe siècle, l’Empire s’effondre et suivent les grandes invasions barbares qui véhiculent notamment l’hindouisme.
Avec la domination des Mongols (1269-1368), le grand commerce inter-asiatique est réactivé et l’islam s’enracine en Chine de l’ouest.
La dynastie Ming (1368-1644) marque une nouvelle phase de stabilité impériale et de « magmatisation » religieuse. Au passage, on l’aura compris : tout va bien, dans le kaléidoscope chinois, tant que l’Etat est fort et jugule les conflits de valeurs.
Les envahisseurs Mandchous seront sinisés en 30 ans... mais une nouvelle vague de bouleversements touche alors la Chine. L’arrivée des Jésuites, aux XVIIe-XVIIIe siècles, marque aussi celle de la rationalité occidentale (les deux vont toujours de concert et l’on n’a pas tort de dire que le catholicisme fut un grand destructeur de religions). L’Empereur mandchou est apparemment séduit par cette forme de pensée, hésitant même à se convertir. L’influence de cette idéologie sera confortée par le développement du commerce colonial. Les temps changent et, au XIXe siècle, le christianisme n’est déjà plus une religion étrangère. Depuis la révolution, coexistent une Église « souterraine » liée au Vatican et une Église officielle dont les évêques sont nommés par... l’État !
En 1949, triomphe en effet cette nouvelle religion qu’est le matérialisme athée et qui voudra faire table rase des « superstitions » et autres opiums du peuple. Une grande destructuration-restructuration se met en branle. Mais cette idéologie est-elle foncièrement différente des idéologies antérieures, dont on a souligné la diversité ? Apparemment, sa capacité à s’y substituer n’est pas étrangère à son grand sens du sacré. Le tombeau de Mao n’est-il pas un lieu de pèlerinage placé juste sur l’axe sacré impérial de Pékin ?
Et aujourd’hui, voilà la Chine : tout sauf un « aplat rouge » Le déclin du marxisme fait resurgir les traces enfouies tandis que le grand élan vers la « modernité » pousse à inventer de nouveaux ferments de lien social. La Chine est un monde où les campagnes pratiquent encore le culte des ancêtres sur l’autel domestique, comme il y a 4 000 ans, tandis que l’intégration des néo-ruraux dans les villes passe par une extravagante prolifération de croyances où le meilleur côtoie le pire. Astrologie, numérologie, feng-shui, géomancie, sectes, sociétés secrètes... tout est là, et l’on peut cumuler ! Il suffit de débarquer à Shanghai pour se convaincre que l’on n’est pas dans un pays où a triomphé le matérialisme athée, pas non plus dans une région aveuglement convertie à la « modernité » occidentale. Dans le restaurant du centre-ville, on n’oubliera pas la petite offrande à Guangong (le néon rouge qui symbolise le dieu du commerce) : c’est bon pour le business. On ne s’étonnera pas non plus des murs faisant face aux portes d’entrée des habitations : ce sont des barrières anti-esprits malins (esprit pas très malins en fait puisqu’ils méconnaissent la technique du contournement). Enfin, on méditera l’idéologie de la société secrète Falungong dont le gourou, réfugié aux États-Unis, s’appuie à la fois sur l’enseignement de Bouddha et sur sa connivence avec les extra-terrestres. Moyennant une somme non modique, le chef de cette société secrète propose d’implanter dans l’abdomen de ses adeptes (peut-être 30 millions de personnes), une roue cosmique qui leur offrira l’immortalité. C’est cela, le progrès...
Compte-rendu : Maud Lasseur
