L’activité thermale de certaines stations est toujours menacée : ce fut le cas en 2001 de Châtel-Guyon au nord du Puy-de Dôme ; Chatel-Guyon accumula certain nombre de handicaps : une indication thérapeutique de moins en moins recherchée (les affections intestinales), une qualité de l’eau thermale sujette à caution tant certaines canalisations étaient vétustes, enfin un conflit entre la société exploitant les thermes et la municipalité ; en août 2001, la menace de fermeture poussait les 160 employés et quelques dizaines de curistes à manifester. A saint-Nectaire, un peu plus au sud, l’activité des soins médicaux des thermes avait été suspendue en juin 2001 par arrêté préfectoral en raison d’une pollution bactériologique de l’eau thermale.
Or, dans ces régions en voie de dépeuplement, le thermalisme permet encore de fixer de la main d’œuvre et des activités. S’il ne peut encore prétendre à être un puissant outil d’aménagement du territoire, il reste capable de freiner en partie le déménagement du territoire qui vide ces régions. Parfois concurrentes, collectivités territoriales et stations thermales du massif central ont choisi de rassembler leurs forces. Regroupées en réseaux, elles tentent ainsi de mieux se promouvoir, en inscrivant les bienfaits médicaux des cures dans un complexe de charmes plus touristiques, où la gastronomie et le bien-vivre sont des atouts majeurs. Comme toute activité ancienne produisant des techniques et du patrimoine, le thermalisme donne lieu à des musées, comme celui de Chaudes-Aigues, ou à de simples visites des établissements thermaux. Les brochures suggèrent des séjours associant la découverte de la nature, du patrimoine, et des "cures" de remises en forme (non remboursées) d’une semaine, période plus conforme au tourisme proprement dit : une recette proche de celle adoptée depuis longtemps par les villes de Thalassothérapie.
I Une identité thermale forte
Plus encore que les autres régions de moyenne et de haute montagne, l’Auvergne, ainsi que quelques terres périphériques du Massif central possède une forte identité thermale.
A) Des facteurs naturels : une région "chaude" :
Le passé volcanique de la région lui a légué toute une série de propriété intéressantes :
La température croît de 1° tous les 13m au lieu de 30 m ailleurs en France ; de plus, l’acide carbonique très présent dans le sous-sol : 4000 l/jour à Royat. Les eaux possèdent également une minéralisation remarquable, variée : magnésium, silice, lithium, bicarbonates Cet héritage explique l’abondance et la diversité des sources d’eau minérales et thermales de 13° à 82° (Chaudes-Aigues, record européen)
B) Une histoire thermale en trois temps :
Simple culte des eaux aux temps celtiques, le thermalisme prend son essor à l’époque romaine où naissent les véritable établissement thermaux, mais est ensuite abandonné au cours du Moyen-Age Il connaît une renaissance dès le XVIème siècle à Néris, dès le XVIIème siècle à Vichy (Mme de Sévigné), mais surtout au XVIIIème-XIXème siècle ; il concernait alors essentiellement une élite fortunée. Le vingtième siècle voit l’expansion d’un Le thermalisme médical "de masse", en tout cas plus large socialement ; mais ce dernier est remis en cause actuellement par le scepticisme du monde médical, et la volonté de la sécurité sociale de faire des économies.
C) Une dizaine de stations, une région de recherche en médecine thermale.
La rhumatologie-rééducation est le pôle principal d’indications thérapeutiques (8 stations sur 11 en Auvergne), mais on compte une dizaine de spécialités plus ou moins locales, des problèmes digestifs aux atteintes du système circulatoire, de la gynécologie aux maladies du métabolisme. L’Auvergne reçoit 80000 curistes par an pour une dizaine de stations , ce qui représente 15% du thermalisme français. 8000 emplois dépendent directement ou indirectement des cures. Région de pratique, l’Auvergne est également région de recherche en thermalisme, autour de l’Université de Clermont, qui valide des formations en hydrologie/climatologie médicale, bientôt avec un pôle universitaire à Vichy (voir infra). Des recherches médicales en collaboration avec des hôpitaux centres de recherche à Vichy, Saint Nectaire, Chatel-Guyon, à Royat (intégré à une recherche européenne), sont menées à bien pour évaluer l’efficacité médicale des cures et donner des arguments contre les a priori du monde médical et pour prouver la rentabilité des cures à la sécurité sociale.À la fin de l’année 2001, l’institut de recherche cardio-vasculaire de Royat vient de lancer un essai pour vérifier l’efficacité efficacité des soins thermaux de la station du Puy-de Dôme contre l’artériopathie. Le problème des études antérieures venait du fait que le nombre de patients-cobayes était insuffisant pour pouvoir valider le résultat des recherches.
Si les stations s’associent avec des centres hospitaliers pour tenter de prouver l’efficacité des cures c’est également le cas des laboratoires pharmaceutiques ou paras-pharmaceutiques qui ont pour matières premières ou produit de base de l’eau thermale. Les laboratoires d’Evaux, associent à l’hôpital hospitalier de dermatologie de Besançon viennent de montrer l’efficacité de l’eau thermale d’Evaux contre l’eczéma héréditaire. Mais la station, elle, n’est pas habilitée à pratiquer une thérapie dermatologique.
II. Vers une intégration de l’identité thermale dans un développement touristique ?
A)Les nouveaux acteurs du thermalisme : les collectivités locales :
A partir de la crise des années trente, les compagnies fermières se désengagent. Les collectivités locales, les communes surtout, héritent donc du patrimoine de celles-ci : parcs et casino en particulier. Mais sont aussi de plus en plus sollicitées pour les projets de rénovation aux coûts de plus en plus lourds : construire ou rénover de nouveaux bâtiments pour donner une image qui efface un peu le coté médicalisé, "hôpital" et rentre plus dans le cadre d’un "tourisme de santé". Une promotion en réseaux : route thermale et Auvergne thermale. Les villes thermales de l’Auvergne, et plus généralement du Massif Central se sont regroupé pour assurer leur promotion. A l’échelle du massif central, huit départements ont créé l’association La route des Villes d’eau du Massif Central. L’hôtellerie a embrayé en créant un label "Thermhôtel", sous l’impulsion de l’association Thermauvergne.
Même si l’on peut retrouver (pas toujours immédiatement), les indications thérapeutiques de chaque station dans ces publications, le but est de promouvoir un espace touristique dont la présence du thermalisme serait la particularité, le trait d’union.
B) Rénovation et réorientation.
Le chemin d’un dynamisme retrouvé passe d’abord par des investissements lourds pour mettre aux normes les installations thermales, dépoussiérer l’image vieillote ou trop médicale des locaux et y créer une ambiance de confort et de modernité. La rénovation qui s’est achevée à Neris-les-Bains (Allier)en 2001 lui a permis de retrouver une clientèle plus nombreuse (7000 curistes soit plus de deux fois la population permanente de la station) ; mais on doit noter que la mise à neuf des établissements était allé de pair avec un embellissement des entrées de villes, contribuant à une image rajeunie de la station.
Même fortement médicalisée et remboursée par la sécurité sociale, la cure thermale n’est pas seulement un ensemble de soins : elle est aussi un produit touristique sensible aux effets de mode. La spécialité digestive prononcée de l’Auvergne ne fait plus de ses cures des produits attractifs : l’efficacité des médicaments et l’image de tels soins sont de plus en plus dissuasifs. Aussi certaines stations voudraient être habilitées à fournir des soins en rhumatologie pour profiter de la manne (supposée) fournie par le vieillissement de la population.
Pour d’autres, il faut aller au delà et créer des centres consacrés aux maux du siècle comme l’excès de poids ou ouvrir des centres de remise en forme orientés vers le thermo-ludisme. Ce thermalisme orienté vers un loisir de bien-être copiant les formules depuis longtemps éprouvées chez nos voisins allemands ou italiens et plus près de nous dans les centres de Talassothérapie est souvent mis en avant lorsque la crise se produit : quand Saint-Nectaire fut interdite de soins en 2001 par la faute des bactéries, le projet ancien (1993) de centre de remise en forme refit surface : la remise en forme, non remboursée, échappe à certaines contraintes administratives, ne véhicule pas d’image médicale négative et permet un traitement classique de l’eau thermale (dans le cas d’une indication médicale, l’ajout de produit chimique peut lui faire perdre son efficacité ce qui oblige à un coûteux traitement thermique...). Mais les coûts de construction freinent bien des ardeurs : Néris qui pourrait utiliser les anciens thermes pour créer un centre de remise en forme attend de pouvoir financer l’opération.
D’autre part, un curiste remboursé par la sécurité sociale suit un traitement de 18 jours, bien plus que dans le cas d’une remise en forme (hebdomadaire souvent) : avec quelques pourcents de journées de cures non remboursées, la révolution complète du thermoludisme n’est pas pour demain dans le Massif Central, pas plus que la réalisation du fantasme d’un thermalisme délivré, par les cures de remises en forme, du mariage forcé avec la sécurité sociale. Les succès de certaines stations, comme le Mont-Dore, dans ce domaine ne doivent pas faire illusion : la manne thermo-ludique ne concernera qu’un petit nombre d’élues.
C)Les apports du thermalisme au tourisme :
Le passé thermal laisse en effet en héritage un patrimoine architectural original, des bâtiments prestigieux et l’agrément des parcs au cœur de la ville.
Le développement d’une image touristique centrée sur le patrimoine ou l’héritage thermal commence avec la mise en valeur des sites les découvertes les archéologiques de l’époque gallo-romaine : c’est le cas de la maison du patrimoine de Néris-les-Bains qui présente des poteries du Ier siècle de notre ère.
Le passé thermal lègue également un niveau d’équipement élevé (salles de spectacles, casinos, quantité et diversité de l’équipement hôtelier.) A Vichy, cela facilite une reconversion partielle de la ville thermale vers la ville de congrès : l’ancienne reine des villes d’eaux n’est plus une grande cité thermale (loin des 2 premières Dax et Aix qui ont chacune plus de 40000 curistes alors que la bourbonnaise n’en accueille plus que 12500). Bien sur, à Vichy on continue à soutenir le thermalisme, mais on exploite surtout au mieux les vestiges/dépouilles de son glorieux passé : l’ancien Casino reconverti en un florissant palais des congrès qui stimule une activité touristique elle-même fort bien portante et " dont le thermalisme ne constitue plus le cœur " (C. Jamot). La ville reconvertit ses friches thermales (hôpital militaire, bains lardy) en centre commercial ou en institut universitaire (ouvert en septembre 2001) ; on développe un pôle santé-beauté-forme venant lui même des eaux-thermales (laboratoires Vichy/groupe l’Oréal).
L’image médicale des cures a été détournée au profit d’une image de bien-être et de santé associée aux espaces naturels de l’Auvergne. Un paradoxe quand on sait que l’Auvergne a une des espérance de vie les plus faibles de France, proche de celle du Nord-Pas-de-Calais, avec un plus fort taux de maladies cardio-vasculaires et de cancers.
L’intégration au tourisme.
les pratiques touristiques font depuis longtemps partie de la vie du curiste car les soins n’occupent que la moitié de la journée ; les offices de tourisme des villes thermales sont donc actifs depuis longtemps. Le développement des casinos paraît être une des recettes essentielles de la réussite économique des stations rénovées : c’est le cas en particulier à Néris -les- Bains. Derrière le cadre architectural souvent prestigieux du casino, l’activité de ces établissements de jeu se concentrent de plus en plus sur l’exploitation des machines à sous. Encore faut-il que les pouvoirs publics donnent l’agrément pour augmenter le nombre des "bandits manchots", ce qui fut refusé au casino de Bourbon-l’Archambault au printemps 2001.
C) Le risque d’une identité touristique liée au thermalisme :
Même si les soins médicaux proprement dits devaient progressivement céder le pas à la "remise en forme", le thermalisme reste une activité sensible : les eaux, chaudes, doivent être très étroitement surveillées, du captage aux sanitaires, pour éviter toute prolifération des germes pathogènes. Un accident de ce type, dans ce contexte de mise en réseau et d’intégration du thermalisme au tourisme, pourrait avoir des conséquences catastrophiques sur la fréquentation de l’ensemble régional.
Conclusion
On pourrait se demander si le tourisme de l’Auvergne ne va pas ressembler, en partie, à celui du Nord-pas-de-Calais : des friches thermales reconverties en IUT ou en centre commerciaux (Vichy), quelques bâtiments remarquables préservés à des fins touristiques et, toujours pour le tourisme, quelques éco-musées rappelant qu’il y eu autrefois du thermalisme, comme "vulcania" rappellera que les volcans étaient autrefois actifs. C’est oublier que certaines stations comme le Mont-Dore parviennent à augmenter leur nombre de curistes, y-compris hors sécurité sociale (remise en forme). D’autre part, le passé et le présent thermal ont suscité l’implantation d’activités beauté-santé-forme, notamment autour de Vichy, ce qui pourrait apporter une diversification bienvenue.
Marc Lohez
