Géographie et voyage. Deux moyens, souvent indissociables et pourtant fort différents, d’embrasser le monde. Un seul fil conducteur, toutefois, en cette chaude soirée du 29 mai : la question du " et ". Où situer le lien, le clivage, la réunion possible entre rigueur scientifique et découverte exaltée ? Peut-on voyager sans repères et, inversement, faire de la géographie sans rencontrer ? Un philosophe, un écrivain et deux géographes ont proposé sur ce thème quatre points de vue aussi complémentaires que contrastés. Quatre formes de langage - du conte métaphorique à l’exposé universitaire, de la parole pénétrante au discours corseté. Quatre pistes de réflexion dans lesquelles chacun peut puiser.
Car le voyage est bien cela : une expérience personnelle et unique qui en appelle à divers niveaux de conscience
La relation ambiguë, presque incestueuse de la géographie et du voyage
Selon Jean-Louis Tissier [1], dans la tradition occidentale la géographie est largement fille du voyage, des grandes et des petites découvertes, de l’exploration méthodique. Si le savoir géographique "vieillit" un voyage, une redécouverte peut lui rendre une nouvelle jeunesse.
L’institutionnalisation du travail géographique, sa professionnalisation, ont transformé le voyage en "mission". Ce terme est fortement connoté, le géographe part avec un "ordre" de mission, un itinéraire, des motifs et des crédits. Au retour, on fait il fait rapport... La part aléatoire du voyage a été fortement conjurée, l’implication personnelle subjective du voyageur a été réduite. Le géographe-missionnaire a résisté aux tentations incestueuses du géographe-voyageur...Mais, chemin faisant, le démon du voyage n’a-t-il pas tenté le géographe ? Et le voyageur non-géographe a peut être rêvé de solliciter, pour son savoir et son plaisir la géographie...
La géographie scientifique contemporaine tient le voyage à distance. Alors que les autres sciences humaines posent explicitement la question du voyage, la géographie semble peu impliquée par ses interrogations . Marc Augé, dès son titre, nous dissuade de prendre le large " L’impossible voyage " (1997). Jean-Didier Urbain, sociologue dans L’idiot du voyage, est plus réconforta... Il réhabilite la figure passablement éculée du touriste. Cet idiot manifesterait une réelle intelligence du voyage, "construisant par sa pratique un univers ,avec ses confins et ses déserts et ses enfers et ses paradis : une géographie personnelle". Jean Chesneaux, historien de la Chine propose " L’art du voyage " (1999). Il nous donne des raisons d’espérer et d’entreprendre en détournant ou retournant les facilités qui permettent selon lui de garder au voyage sa dimension d’expériences humaines expériences de soi expériences des autres rencontres in situ.
La contribution des géographes contemporains est parcimonieuse. La géographie du tourisme et celle des transports traitent indirectement du voyage, elles informent sur la mobilité de masse les flux les réseaux les pôles émetteurs, les espaces recepteurs les territoires visités, elles analysent parfois les représentations ou les mirages qui donnent envie de partir et de revenir, mais le voyageur lui-même - cet idiot réhabilité - est peu précisé... Le géographe " en voyageur est difficile à distinguer dans les flux de passagers..... " (A.Frémont sous le titre " Le géographe et le voyage ", Le magazine du Centre G. Pompidou, n°94, (1996) parle explicitement du " plaisir du géographe " : " Il existe un plaisir du géographe, sans doute comparable à celui du peintre et de l’écrivain ; Le voyage est un moment essentiel de ce plaisir, parce que, lorsque toutes les données de la science ont été réunies, comptabilisées, informatisées, cartographiées comme il le faut pour comprendre, restent la sensualité des lieux, la beauté des paysages, le bruissement d’une foule, la singularité d’une rencontre ". Claude Bataillon, en 1999, intitule son plaidoyer - biographique " Pour la géographie " et consacre un chapitre à " Voyager " mais il constate que " la géographie est soluble dans les métiers du voyage "... La formule est elliptique ...Faut-il comprendre que le savoir géographique est tombé dans le pot ou lieu commun de la mobilité généralisée ? En chauffant la solution par évaporation, on recueillerait le sel ,le cristal géographique du voyage....
Voyager : prendre le monde en " vis à vif " On peut retrouver quelques traces du voyage dans " la boîte noire " des géographes, leurs carnets de terrain , notes e t dessins, plus souvent encore dan leurs photos et les commentaires qui les accompagnent. Le premier exemple est celui des carnets de P. Vidal de La Blache. De retour d’une large traversée, à l’automne 1904, il note " un plaisir spécial à caractère géographique de voir en six semaines à la volée une section du globe terrestre, un raid en Pullman, le Pullman est favorable à la réflexion "...Le carnet est plein de " choses vues ", dans les villes et dans les campagnes d’Amérique... Il traduit le contenu de ce plaisir d’observer de rencontrer de saisir sur le vif le " neuf " de ce continent, une jouissance empirique...Trente ans après un best seller méconnu de la géographie formalise à la fois l’observation et la perméabilité . C’est Le petit guide du voyageur actif de Pierre Deffontaines qui propose en 1936 au moment où naît le tourisme populaire,des conseils des attitudes pour mettre à profit le droit reconnu à la mobilité. L’activité est d’abord une attention diverse et méthodique, le questionnement, la pratique du dessin dont P. Deffontaines était un maître , plutôt que la photographie, pratique un peu mécanique. L’ouvrage connaîtra plusieurs éditions, la dernière au début des année 1980...
Un dernier rappel, celui d’une œuvre de géographe, tendue par l’expérience du voyage, " Noirs et Blancs " de Jacques Weulersse, récemment réédité au CTHS. Publié au début des années trente, ce récit de voyage en Afrique centrale et australe est un cas unique , qui " tient la route " face aux oeuvres contemporaines sur ce thème, celles d’A. Gide, d’A. Londres et de G. Simenon. Dans l’avertissement, en géographe réservé, Jacques Weulersse souligne les limites d’un texte engagé dans son expérience : " Ce livre n’est qu’un recueil de notes de voyage. Comme tel, il présente nécessairement de grandes lacunes et contient sans nul doute des inexactitudes ou des erreurs. Il renferme aussi de multiples contradictions... ". Il est, selon Pierre Gourou, ce voyageur intrépide. Intrépidité qui engage la personne physique, mais aussi celle de l’intellectuel qui se découvre voyageur et témoigne de cette condition humaine instable, mobile et disponible au monde, par exemple en Angola : " Mon ignorance totale du pays donne au voyage toute la saveur d’une découverte (...) La fatigue de cette course ininterrompue, de cette longue randonnée hasardeuse à travers ces solitudes indéterminées, le long de fleuves qui n’ont point de nom, avec des compagnons de hasard, pâles figures anonymes qui s’effacent dès que je les ai quittées, ont créé en moi un singulier état d’âme. Nul ne sait qui je suis, où je vais. La sollicitude de personne ne m’est à charge ; toutes les contraintes de la société se sont évanouies ; l’hypocrisie même est inutile, l’on peut être soi-même à visage découvert : trêve inespérée dans la guerre sociale, délicieuse évasion hors de la prison commune ". " Etat d’âme " : l’expression est rare dans la littérature géographique contemporaine... quand le choc du dehors vient agiter le dedans. Dans un ouvrage récent (1996) " Etre humains sur la terre ", Augustin Berque fait part d’une expérience personnelle " vécue il y a un quart de siècle au col de Nakayama. Nous ne rapporterons que la conclusion. " C’était la forme spatio-temporelle, écouménale, de l’accord trajectif des matrices temporelles d’une vie de géographe, et des formes spatiales intrinsèques d’une montagne. Le mont Yôtei, je le vis comme je devais le voir, et son yi me le rendit bien, il me le rend encore en souvenir. Le voyage est ainsi le moment où le géographe est humain sur la terre, moment à la fois de connaissance, c’est son métier, sa mission, et de conscience, de prise de terre... A-t-il une conscience différente de celle du commun des voyageurs ? Cela dépend un peu de sa conception de la géographie et de la part qu’y tient l’expérience...
Pour des retrouvailles entre voyage et géographie Dans les travaux contemporains des géographes, la trace du voyage reste ténue ou absente. Faire de la géographie ne consiste plus à rendre compte de ses voyages, on pourrait presque penser que le géographe accompli est celui qui parvient à effacer cette fréquentation aléatoire du monde que constitue le voyage. Les savantes constructions du système-monde, les subtils scénarios de la géopolitique ont leur valeur explicative mais ils ont aussi de quoi tétaniser le candidat au plaisir géographique.
La géographie aspire à être une grande fille-modèle dans la famille des sciences sociales. On devine que cette orientation prioritairement scientifique, théorisée et modélisée tolère mal le voyageur qui traîne ses pataugas barbouilles d’empirisme Le voyage, les voyageurs sont transformés en flux ; parcourant des réseaux, ils obéissent à des lois de la gravitation, ils sont des particules élémentaires, pour reprendre l’expression de Houellebecq et, à ce titre, sont dépourvus d’états d’âmes. L’espace est compris, expliqué, sans plis pour ménager d’éventuelles surprises... D’où le succès de la littérature de voyage, qui prend congé de l’espace organisé et qui rencontre le monde. De ce genre, il existe bien des registres et des talents divers mais elle est indiscutablement une ressource pour nous rappeler que le monde est ici et là... Et d’ailleurs, les géographes ne sont pas les derniers à la fréquenter. Ainsi le grand Nicolas Bouvier et son Usage du monde , c’est sur ce point le compagnon, au dehors et en dedans... Il y en a bien d’autres : tous les bons libraires vous les conseilleront...
Une historienne, Arlette Farge, a subtilement analysé ce que représente " Le goût de l’archive " pour nos cousins voués à l’enfermement documentaire... Des géographes ont proclamé leur attrait du " plein vent " mais rares son ceux qui sont allés plus loin ...Qui ont dit le plaisir du dehors, l’attrait des couleurs des odeurs des bruits des voix qui font la diversité de la Terre habitée et surtout visitée ? Pourquoi ne pas inscrire une partie du discours géographique dans l’expérience de la proximité qu’entretient le voyage ? Rapprocher sans simplifier, amener le passager au sens du voyage, l’orienter, de proche en proche, à la conscience de la complexité, ce n’est pas une idée neuve en géographie, mais il faut peut être la fortifier, lui instiller des vitamines.
Il y a une posologie :celle du guide, genre ambigu auquel les géographes ont contribué et contribuent plus ou moins publiquement. Elisée Reclus, Jean Dresch et son guide de l’alpiniste dans le haut atlas marocain : " Itinéraires de Bretagne " de M. Le Lannou qui ouvrait en 1937 une collection chez Baillière (on est là dans les années de publication du Petit guide du voyageur actif). Des géographes ont introduit et participé à des Guides bleus, à des " Nous partons pour... " La Turquie de Xavier de Planhol, un volume sur le Brésil avait été préparé par P. Monbeig... M. Sivignon. a publié, il y a une quinzaine d’années, La Grèce sans monuments. Certains collègues ont participé à l’intéressante collection des guides de la Manufacture, certains collaborent aux guides Gallimard. On est avec le guide dans le pragmatisme affiché, à tel point que les géographes d’un certain renom ne mentionnent pas cette production dans leur bibliographie...Enfin on ne connaît pas les prestations réalisées pour des groupes de touristes ciblés mais cela existe
La demande existe et les publications des géographes, évidemment indispensables pour le voyageur actif, sont peu pratiques...La nouvelle Géographie universelle serait l’usuel idéal du voyageur s’il disposait, comme Philéas Fogg d’un Passe-partout pour assurer l’intendance bibliographique. L’encyclopédisme de la géographie est immense (et quelquefois encombrant). Mis en route, mobilisé, agité, vanné en plein air, il se disperse, il reste un savoir trié, celui d’une science géographique qui a trouvé ces lieux. Ce n’est pas une fin mais un moyen. Le voyage permet de redoubler d’attention vis a vis de l’ecoumène, d’établir un échange, un jeu entre l’attention spontanée et l’attention instruite. Dans la conclusion de son Voyage autour du monde, C. Darwin évoque cette disposition de l’esprit du voyageur, celle de l’attente créée par la lecture d’un autre voyageur. " La force, la vivacité des impressions dépend, la plupart du temps des idées préconçues. Je puis ajouter que j’ai puisé mes idées dans la narration personnelle de Humboldt dont les descriptions surpassent en mérite tout ce que j’ai lu ". Si les génies eux-mêmes reconnaissent ce qu’ils doivent à l’expérience relatée par d’autres génies, on peut faire l’hypothèse que le commun des voyageurs profitera de la lecture des oeuvres géniales et de la fréquentation assidue des contributions solides au savoir géographique.
Voyage....Savoir, " voir çà " et le voir là... Des correspondances fonctionnent entre les composantes de la culture géographique et les circonstances de lieu, de formes de l’écoumène traversé. Ne faudrait-il pas envisager la géographie comme une science-friction, en provoquant la rencontre tonique entre le savoir et la rugosité du monde. Rencontre aussi entre les géographes et la curiosité de ces voyageurs qui aspirent autant à être des bienheureux du voyage que des idiots réhabilités. " Entre l’action et la contemplation, c’est un étrange état que celui du voyage. Dans un corps agité par un mouvement qui ne lui est pas propre, l’esprit trouve un repos absolument contraire au sommeil ". Ces paroles de Francis Ponge viennent conclure en écho les observations et recommandations de Vidal, de Deffontaines et, sans doute, de quelques autres géographes.
" Les plus grands géographes sont aveugles... "
Gilles Lapouge [2], écrivain voyageur, a découvert la géographie en 1942, à Marseille, où il suivait les enseignements d’Ernest Bénévent. " Ses cours consistaient à nous initier à la lecture des cartes d’état-Major... J’avoue que je m’intéressais davantage aux paysages que m’offraient les trajets en tramway entre Aix et Marseille ".
Il y eut toutefois une seconde découverte. À Manosque, le bureau de Jean Giono regorgeait de cartes. L’auteur prétendait écrire ses romans sans quitter sa demeure ; la carte lui aurait permis de percevoir plus de la réalité qu’une vision directe. " Lorsqu’il se déplaçait vers le lieu sur lequel il travaillait, c’était pour contempler les nuages... ".
La carte permet un voyage immobile et c’est cette faculté de sédentarité qui semble opposer le géographe au voyageur.
Dès lors, le voyage est-il inutile, dangereux ? Songeons à cette terrible phrase d’Henri Michaux : " le monde est rincé de son exotisme. Il ne peut plus y avoir de voyage... " (Ecuador : journal de voyage).
On ne peut qu’être frappé par le grand nombre de géographes et voyageurs malvoyants, à commencer par Homère. Sans la vision, peut-être s’autorise-t-on un plus grand recul... une certaine poésie ?
La distinction, la complémentarité entre le géographe et le voyageur semblent évidentes. Le voyageur raconte ce qu’il peut voir au géographe. Il lui fournit des descriptions. De son côté, le géographe vit le déplacement par procuration pour, en quelque sorte, mieux le transcender.
" Le voyageur est tel l’artiste. Le géographe est son guide "
Jean-Marc Besse [3], philosophe spécialisé en histoire de la géographie, préfère comparer le voyageur à l’artiste. Même douleur, même tentative de fuite, même trahison...
La douleur réside dans la question paradoxale que tout homme se pose face au voyage : Où aller quand on ne peut aller partout ? Quel fragment du monde arpenter lorsque l’on cherche, comme Pétrarque, " le vrai lieu, le seul lieu où enfin je pourrais être " ?
Il y a, dans le voyage, cette alliance du plaisir et de la frustration, liée à l’impossibilité de connaître le monde dans sa totalité. Le voyage est certes formateur du jugement mais il est une errance... Il porte en son sein un danger, d’autant plus grand que le but est élevé, celui de se perdre au lieu de se trouver.
La géographie se présente justement, au cours de son histoire, comme un outil pour ne pas se perdre. Elle écrit des guides, conçoit des cartes qui permettent d’orienter et d’encadrer le voyageur, de surmonter le risque. Aux XVIe-XVIIe siècles, la géographie se substitue même au voyage, offrant par ses productions le moyen d’effectuer des voyages mentaux et visuels plutôt que physiques.
La géographie existe car on ne peut voir que des morceaux de monde. Elle explique le tout, replace le fragment dans l’ensemble. Elle ne refuse pas l’expérience vive du voyage ; elle permet au contraire de guider la curiosité du voyageur. En contrepartie, elle utilise ses descriptions fragmentées pour réaliser des sommes et des synthèses.
La relation qui lie le voyageur au géographe est donc une relation de dette, qui s’accompagne de conflits et de trahisons.
La trahison est inhérente au voyage
Tout voyage est départ, fuite, rupture. C’est une " déliaison ", une évasion hors de son territoire, un refus de son identité. Partir, c’est abandonner, rompre.
Le voyageur est donc bien comme l’artiste : il refuse de " jouer le jeu ", poussé par une puissante volonté de trahir les siens, pour s’exposer à l’altérité.
Le géographe s’en distingue par son rôle de médiateur. Il assure le lien entre l’ici et l’ailleurs...
" Tout cela ne donne guère envie de voyager ! coupe un auditeur. J’ai entendu trop de citations, ce soir... Si vous connaissiez le monde, vous sauriez qu’il est une machine à décapiter ces citations ! Vous n’avez pas commencé votre voyage... Entendrons-nous parler un vrai voyageur ? "
" Le voyage géographique : un voyage dans la perception que les autres ont du monde "
Pour Emmanuel Lézy [4], géographe et voyageur, le voyage est d’abord une rencontre. Il s’agit moins de connaître que d’aimer.
De ce point de vue, la cécité est sans doute un atout. Elle oblige à une rencontre profonde, qui passe par la voix, l’aura, la communion avec l’autre et avec les lieux.
" En Amazonie, on est tous aveugles " : la forêt est une nuit, un lieu où disparaissent les horizontales, où tout n’est qu’ombre et verticalité. On s’y déplace à tâtons, guidé par un Indien qui semble suivre d’autres repères que l’horizon et le ciel pour s’orienter. Trimballé, malmené, épuisé, on sent la valeur et la douleur des lieux, dans un vertige de sensations, d’hallucinations olfactives et auditives. C’est l’égarement... Et subitement, l’entrée dans la savane, la lumière, le sentiment de liberté... Cette limite forêt-savane, ce n’est pas la carte ou la biogéographie qui peuvent en rendre compte ! Le voyage géographique a changé, il n’est plus seulement un déplacement horizontal. Il est aussi un voyage dans la perception que les autres ont du monde. Un voyage vertical.
Dans des régions de faible densité, la rencontre providentielle avec un homme est toujours une envolée, la relation qui se tisse est toujours plus dense. Les géographes travaillant dans ce type de région, comme Paul Pélissier ou Jean-Pierre Raison, ont fortement contribué à la redéfinition du voyage géographique.
Il y a des paysages impossibles à lire sans une profonde connaissance des peuples qui les ont façonnés, particulièrement dans des régions peu peuplées où le paysage anthropisé se laisserait facilement confondre avec un paysage naturel. " Il faut être de cette école pour comprendre que l’on approche d’un village africain en constatant simplement la densification des acacias... ".
Pour Paul Pélissier, le moyen de se rapprocher des gens, c’est de boire et manger avec eux. On peut ajouter trois autres vecteurs : la langue, les psychotropes et l’art. L’apprentissage de la langue est indispensable à l’échange de base. Quant aux psychotropes locaux, ils permettent l’exploration d’un autre niveau de conscience et un rapprochement de nature spirituelle, qui relève de ce qu’on appelle la foi. C’est un transport hors du corps, un trip. " Le géographe est toujours un homme qui transgresse les limites (au sens propre comme au figuré...) ". Enfin, partager un art, c’est ouvrir un espace commun, un lieu intermédiaire de rencontre. Le voyage se rapproche de la sexualité. Il n’est pas une excitation personnelle mais une communion avec l’autre.
Comme l’homme avec la sexualité, les géographes ont une relation ambiguë avec le voyage. " On n’en parle pas mais on en rêve... ". à croire que nombre de géographes le sont devenus précisément pour légitimer leurs phantasmes de voyage...
Cette légitimité, pour Emmanuel Lézy, réside dans le " truchement ", la médiation culturelle (en référence aux " lâchages " d’enfants européens dans des villages d’Afrique ou d’Amérique latine, aux premiers temps de la colonisation, qui visaient à en faire des médiateurs entre deux mondes encore ignorants l’un de l’autre).
Car le voyage doit aboutir à créer " une humanité communicante ". Il n’est pas une fuite individuelle mais un déplacement circulaire. Le premier cercle serait la lecture, prétexte, anticipation, support au voyage. Le second est dessiné par le déplacement physique. Le troisième, c’est le retour et l’écriture, qui est une forme de " rachat ", le moyen de passer de l’expérience égoïste à l’expérience généreuse.
Il y a cependant des dangers dans cette démarche. Danger de recentrer l’exploration sur soi, de faire du lieu rencontré un lieu habité par ses propres perceptions... ce qui ne présente aucun intérêt géographique ! Danger aussi d’abandonner certaines exigences géographiques, de se tromper d’échelle :
produire du linéaire, en se fondant sur sa trajectoire de voyage, là où on attendrait du spatial et passer d’une exploration de l’espace à l’exploration d’une route, utiliser la grande échelle (l’échelle des lieux) plutôt que la petite, glisser de l’échelle géographique vers l’échelle chronologique, celle du récit de voyage. Danger enfin de ne pas revenir mentalement, de métisser sa pensée au point de perdre la capacité d’écrire et de faire de la géographie...
Pendant des décennies, la géographie a négligé le voyage. Il y avait en arrière plan du voyage une connotation colonialiste : rapporter de l’information. Aujourd’hui, par cette autre manière de voyager, il y a la volonté de truchement pour métisser l’ensemble, sans angoisse... Les Européens pourraient s’inspirer du Griot africain pour raconter. Les Africains ont emprunté des éléments de notre culture, il serait bon que les Européens sachent faire de même !
Débat
N’avons-nous pas un peu oublié ce voyageur moderne qu’est... le touriste ?
J : Il me semble que nous avons oublié de parler, ce soir, de tous les voyages " loupés ". Je ne peux m’empêcher de penser aux premiers mots de Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques : " Je hais les voyages et les explorateurs ".Ce qui caractérise notre époque, à mon sens, c’est le voyage loupé, le touriste qui ne voyage pas vraiment.
E. Lézy : Pour moi, le seul voyage loupé, c’est celui dont on ne revient pas, duquel on ne raconte rien.
M. Muszlak : On peut aussi dire que le touriste entre dans le monde, tandis que le voyageur laisse entrer le monde en lui.
Je reprends l’image de l’aveugle : il faut distinguer le " voyage vu " du " voyage vécu ". Pour beaucoup, le voyage se limite à une simple reconnaissance de ce qu’on a déjà vu, notamment dans les films documentaires. C’est une différence de taille avec les voyages du passé qui étaient de découverte.
J’ai été frappé de constater que deux intervenants sur quatre avaient lu leurs notes ce soir. Nous sommes pré-fabriqués, pré-programmés. Voyager, c’est accepter de se perdre. Cela va à l’encontre de la fameuse formule : " ce voyage était très enrichissant " !
C. Cabasset : Il me semble même que la perte de soi est une chance pour le géographe et le voyageur. Non un danger. C’est un moyen de comprendre, de se fondre avec l’autre.
G. Fumey : Et que pensez-vous de l’introduction de la vitesse dans le voyage ?
G. Lapouge : Il faut accepter toutes les vitesses. Toutefois, la différence entre le voyageur et le touriste est la lenteur du premier, le fait qu’il marche et invente sa trajectoire au fur et à mesure.
La vitesse est contraire au projet d’avoir un aperçu un peu plus précis du monde...
Maud Lasseur
[1] Jean-Louis Tissier est géographe, professeur à l’université de Paris-XII-Val-de-Marne. Parmi ses publications, "Entretien" avec Julien Gracq, in Oeuvres complètes, tome 2, Gallimard, Ed. La Pléiade 1995, "Victor Segalen et la terre jaune. Une géographie du loess" in La littérature dans tous ses espaces, CNRS Editions, 1993.
[2] Gilles Lapouge est né à Digne en 1923. L’enfance fut en Algérie dans le port kabyle de Dellys, puis à Oran. Retour en France en 1937. Lycée à Aix-en-Provence, puis à Digne. En 1943, Aix-en-Provence pour une licence d’histoire et géographie. En 1945, Paris, puis en 1947, journaliste en Algérie. En 1950, départ pour le Brésil. Rédacteur économique et grand reporter au journal O Estado de Sao Paulo. Retour en France. Combat, puis Le Monde, puis Le Figaro littéraire. En 1957, occupe le poste de correspondant littéraire pour O Estado de Sao Paulo. Donne encore parfois des articles à ce quotidien. Nombreux voyages, principalement au Brésil et dans la région amazonienne mais également en Inde et en Islande. Télévision : aux côtés de B. Pivot, à l’émission " Ouvrez les guillemets ". Radio : à France-Culture, produit Agora consacrée aux livres. Depuis deux ans, dirige une émission sur les voyages, En étrange pays. Fait partie du comité de rédaction de la Quinzaine littéraire. A publié notamment Les pirates (Payot), Equinoxiales (Flammarion), Un soldat en déroute (Folio), Le Singe de la montre (1982), Utopie et civilisations (1973), La bataille de Wagram (Flammarion), La folie Koenigsmark et L’incendie de Copenhague (Albin Michel), Le bruit de la neige (A. Michel), Besoin de mirages (Seuil, 1998), Au revoir l’Amazonie (sur internet, au Brésil, 2000).
[3] Jean-Marc Besse est philosophe, (et aussi docteur en histoire), actuellement chargé de recherche au CNRS dans l’équipe "Géographie-Cités". Travaille de manière générale sur l’histoire des représentations et des concepts de l’espace à l’époque moderne, et de façon plus particulière, dans cette perspective, sur l’histoire et la théorie de la géographie ainsi que sur l’histoire des représentations et des pratiques paysagères. Publications récentes : Voir la Terre. Six essais sur le paysage et la géographie, Actes Sud, 2000 ; L’Exercice du paysage. Essai de topographie, Actes Sud, à paraître en 2001. Membre du comité de rédaction de la revue Les carnets du paysage, et correspondant de L’Espace géographique.
[4] Emmanuel Lézy est géographe, enseignant à l’université de Paris-X et chercheur à l’EHESS. Il a vécu plusieurs années en Amazonie, notamment en Guyane. Il a écrit Guyane, Guyanes. Une géographie " sauvage " de l’Orénoque à l’Amazone (Belin, 2000). A voyagé récemment chez les Aborigènes et en Afrique du Sud.
