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Animateur(s)/auteur(s) du sujet : Jean-Jacques Simard et Denis Vaugeois
Rédacteurs(s) du texte: Jules Lamarre
Numéro du document: 523
Date de publication: 25 octobre 2004
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Québec, le 25 octobre 2004
Quel avenir pour les autochtones du Québec ?

Chers amis,

Mon nom est Jules Lamarre.

Au nom du Groupe de recherche en développement international (GREDIN) et du département de géographie de l’Université Laval, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue à notre cinquième café géographique.

Ce soir, c’est avec plaisir que nous accueillons MM. Jean-Jacques Simard et Denis Vaugeois qui ont accepté de nous donner leur point de vue, puis d’animer une discussion sur le thème de l’avenir des Autochtones au Québec.

Jean-Jacques Simard est Professeur au département de sociologie de l’Université Laval et Denis Vaugeois est historien, ancien ministre des Affaires culturelles du Québec et président des Éditions du Septentrion. Mais ce soir nous les recevons à titre de spécialistes des rapports que nous entretenons avec les Autochtones, un sujet à la fois d’une grande actualité et d’une grande complexité.

Plus souvent qu’autrement, les Autochtones, on les voit et on entend parler d’eux à la télévision, ou dans les journaux, et de toutes les façons possibles. Chacun de nous se fait ensuite une opinion qui aura des conséquences sur l’avenir des rapports qu’entretiennent autochtones et non autochtones.

Mais si je comprends bien, le fait est qu’autochtones et non autochtones forment un couple, un couple qui ne peut pas divorcer. Dans ce cas-ci, oui ! nous sommes vraiment ensemble pour le meilleur et parfois aussi pour le pire.

Nos invités de ce soir sont des gens qui depuis de nombreuses années étudient et interviennent d’une manière ou d’une autre sur la façon dont se constituent et évoluent nos rapports réciproques obligés. Ils peuvent certainement nous entretenir de ce processus afin de nous aider à mieux vivre ensemble, si je puis dire. Ils le feront sûrement avec beaucoup de compétence et de conviction.

Sans plus tarder, je cède d’abord la parole à Monsieur Jean-Jacques Simard.


Avant de débuter, signalons qu’entre le moment de la tenue de notre café-géo sur l’avenir des Autochtones du Québec et la mise en ligne du présent compte rendu, Monsieur Jean-Jacques Simard s’est vu décerner le très prestigieux Prix littéraire du Gouverneur général du Canada 2004, dans la catégorie Études et essais, pour son ouvrage intitulé La Réduction : l’Autochtone inventé et les Amérindiens d’aujourd’hui. Le livre est paru chez Septentrion, la maison d’édition que dirige Monsieur Denis Vaugeois. « Mais cela ne veut pas dire que l’auteur et l’éditeur soient d’accord, comme chercheurs ou interprètes de l’histoire, seulement qu’ils se respectent mutuellement et partagent volontiers les grandeurs et les misères de leur association (JJ. Simard) ».

Il s’agit d’un ouvrage dans lequel l’auteur fait preuve d’une générosité remarquable à l’endroit de ses lecteurs, une générosité dont nous tous, qui avons assisté au café-géo sur l’avenir des Autochtones au Québec, avons pu également profiter, presque au sens comptable. À cette occasion, Monsieur Jean-Jacques Simard a bien voulu partager avec nous les fruits de sa grande maturité intellectuelle.

Quant à Monsieur Denis Vaugeois, ce fut un plaisir de voir et d’entendre ce debater exceptionnel dont la soif de connaître est absolument insatiable. Il suffit de se plonger dans la lecture de son America 1803-1853 : l’expédition de Lewis et Clark et la naissance d’une nouvelle puissance, paru en 2002 chez Septentrion, pour en être tout à fait convaincu.

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Jean-Jacques Simard et Denis Vaugeois
Photo : Maud Damiron

Présentation de Monsieur Jean-Jacques Simard

Conjuguer le futur au présent

On ne doit pas s’aventurer sur le terrain de la prospective en faisant fi de l’inertie de l’histoire. Pour discuter de l’avenir des Autochtones du Québec, il y a lieu de se rappeler que nous sommes tous issus d’une société commune qui possède une histoire, et que les Autochtones du Québec eux aussi en font partie. Ainsi « nous sommes tous des modernes, y compris les Autochtones », insiste Simard.

Cette histoire que l’on porte, à la fois elle autorise ceci tout en interdisant cela. Elle crée un espace qui se conjugue continuellement au présent et dont la fonction est d’intégrer petit à petit ce futur qui se présente sans cesse et le transforme. De là cette réticence de Simard à spéculer « en toute liberté postmoderne » sur l’avenir des Autochtones, lequel ne se tisse jamais qu’au présent : « c’est comme ça ! » De là encore l’importance de bien garder les deux pieds ancrés dans les réalités socio-historiques dont on est héritier quand on se mêle de regarder plus loin, vers l’avenir.

Le passé ne cesse jamais d’articuler le futur au présent, et à sa façon aussi. Ainsi, d’une part, il y a qui nous sommes et, d’autre part, il y a toutes ces choses que l’on se raconte depuis longtemps à propos de nous-mêmes : mais « on peut se tromper ! ». Par exemple, que disent les Autochtones lorsqu’ils parlent d’eux-mêmes ? Ou, plus précisément, qu’en disent leurs porte-paroles ? Selon Simard, les Autochtones tiennent sur eux-mêmes un discours moderne qui a été façonné par 500 ans de coexistence avec les Blancs. Ils en sont venus à se définir comme l’« Envers du Blanc ». Chose qui n’aurait eu aucun sens avant l’arrivée des Blancs en Amérique.

« [Les Européens] ont inventé [l’] image des Amérindiens [...] en se voyant eux-mêmes comme des sociétés policées, artificielles, fausses, alors que les sociétés Amérindiennes étaient vraies [spontanées, naturelles, authentiques]... Mais c’était faux, les Indiens, [ou plutôt] leurs rapports au monde, n’étaient pas dictés par les impératifs de la nature. Ils avaient des systèmes d’interprétation du monde d’une infinie complexité, [d’artificielle subtilité]. Réduire [tous] les Autochtones à [une image homogène], c’est mépriser l’infinie richesse de leurs cultures réelles. »

Le « problème autochtone »

Ce que l’on peut appeler le « problème autochtone » serait récent. Sous le Régime français, par exemple, il n’existait certainement pas. Les Français avaient trop besoin des Autochtones pour survivre en Amérique. Sinon, comment expliquer que 10-12 mille Français aient pu construire un réseau de forts qui permette de garantir la traite des fourrures à la grandeur de tout un continent ?

C’est à partir du XIXe siècle seulement qu’au Québec (et au Canada), une occupation plus intensive du territoire aurait mis les Blancs vraiment en conflit avec les Premiers occupants. Il fallait maintenant sortir les indigènes de l’espace physique convoité. Mais pour les refouler de l’espace, on doit aussi les effacer de l’histoire, l’un n’allant pas sans l’autre, selon Simard. On y parvient en les mettant en réclusion, à part, en réserve, d’une manière ou d’une autre. Une fois les Amérindiens enclavés ou refoulés aux franges de l’oekoumène approprié par les Blancs, l’histoire canadienne pourrait alors se dérouler sans eux. La mise en réserve a été facile à justifier : le mode de vie des Autochtones n’était-il pas intrinsèquement lié à la Nature ? De leur côté, bien des Amérindiens ne demandaient pas mieux que de disparaître de l’histoire menaçante fabriquée par les plus forts, en se réfugiant sous la protection tutélaire de la Couronne impériale, puis fédérale. Ainsi, au contact des Blancs, les Amérindiens ont appris à définir leur propre identité contre la modernité représentée par l’Autre. C’est cet exil de l’espace et du temps que Simard qualifie du terme général de « réduction ». Restriction géographique qui amène une chute de la population (épidémies, clôture à l’immigration), entraînant une dépendance économique et politique croissantes dans un cadre administratif à part (ministère fédéral, loi exclusive), un statut juridique fondé sur la généalogie, des droits situés hors du temps (immémoriaux, ancestraux), tout cela justifié par une idéologie dominante amalgamant tous les peuples autochtones, sans égard à leurs différences culturelles, dans la figure homogène de « L’Envers du Blanc ».

En ce sens, c’est l’idéologie qui aura finalement eu raison des Amérindiens, parce qu’ils l’ont largement assumée, à la longue, si bien que même leurs revendications contemporaines ont peine à s’en dégager. D’après Simard, c’est bête, mais « une idéologie, ça passe dans le sang ! », c’est-à-dire que ça s’incruste dans les mentalités de génération en génération, en finissant par justifier l’ordre des choses établi dans les structures sociales durables - en l’occurrence, celles qui ont défini la condition autochtone dans la société canadienne depuis l’occupation massive du territoire par les conquérants venus d’Europe, d’ailleurs ensuite.

Les revendications autochtones

Dans une large mesure, c’est donc au nom du « droit » de demeurer en dehors de « l’histoire des Autres » que s’organisent bien des revendications autochtonistes actuelles. C’est à l’intérieur du régime de réduction surtout, que les Amérindiens essaient de tirer leur épingle du jeu, d’obtenir des protections, des reconnaissances juridiques, et par là, des moyens financiers et politiques - toujours fondés sur un apartheid imaginaire, puisque dans la vie quotidienne, ils et elles vivent dans la même société moderne qui nous emporte tous. Leurs chefs se comportent alors tels des syndicalistes ethniques qui maximisent les affrontements en vue de tirer le maximum d’avantages pour leurs « membres », qui eux, finissent par attendre de l’extérieur, des puissants, des Autres, les ressources et les solutions à leurs difficultés, sous la forme d’une reconnaissance de droits immémoriaux ou de réparations des injustices passées. Il y a là un paradoxe, puisque l’on situe en dehors des communautés les clés du développement et de l’autodétermination auxquels elles aspirent par ailleurs. Les chefs ne savent pas trop comment faire autrement, car l’idéologie de « l’Envers du Blanc », inscrite dans les institutions juridiques et répandue dans la population majoritaire du pays, est le principal levier à leur disposition pour compenser leurs trop maigres ressources collectives, politiques et économiques, en nombre, en moyens matériels ou en savoir-faire. Faute de pouvoir, les Amérindiens en sont naturellement réduits à invoquer les images symboliques mêmes qui ont historiquement justifié leur expropriation et leur exclusion : il s’agit peut-être d’une étape incontournable. Car ces revendications clientélistes ont beau consacrer d’un coté le renforcement de la réduction, elles ont quand même donné le signal du retour des Premiers occupants dans l’histoire et sur la carte du Canada : quelque chose d’important, le début d’un renversement de l’histoire pluriséculaire, malgré tout. Double paradoxe, donc : des volontés d’autodétermination qui dépendent de leur reconnaissance par les Autres, au lieu de prendre appui sur les forces vives du milieu même, en prise sur leur monde actuel ; et une reconquête du présent fondée sur la consécration de droits anachroniques, inhérents à l’étiquette de résident d’avant les Blancs, ancestraux, immémoriaux.

Plusieurs signes laissent croire que le mouvement amérindien est sur le point de passer à une autre étape. Ici même au Québec, par exemple, les Cris de la Baie de James, après avoir joué avec beaucoup d’habileté sur la scène internationale la carte de la « contre modernité inhérente » (sagesse éternelle en harmonie avec la Nature) afin de « se protéger » des convoitises d’Hydro-Québec et de l’État provincial, ont choisi d’encaisser les crédits acquis par leur stratégie d’affrontement pour les investir dans une entente à l’amiable, « de nation à nation », avec le Gouvernement du Québec, en vue de co-gérer la mise en valeur du territoire. Cela ne veut pas dire qu’ils auraient à tout jamais renoncé à la menace d’un possible retour à la guerre des symboles : il s’agit d’une arme redoutable qu’il vaut mieux garder en réserve. Mais en un sens, ils ont délibérément choisi de se priver d’Ennemi imaginaire (Le Blanc, La Modernité, etc.) et de parier plutôt sur leurs propres forces pour prendre le monde tel qu’il est à bras-le-corps et essayer de se l’approprier à leur manière, d’y apposer leur signature originale.

L’avenir ?

« Et qu’est-ce qu’on peut y faire ? » Selon Simard, il vaudrait mieux d’abord comprendre d’où on vient, le poids de l’histoire que nous portons toujours et que nous voudrions corriger. Puis, au lieu de construire en esprit un avenir théorique, suivre de près ce qui se passe sur le terrain autochtone même, « pour encourager ce qui marche et décourager ce qui ne marche pas », pragmatiquement, en se laissant inspirer par l’avenir qui y naît. Cela concerne tout le monde, tous les citoyens de ce pays, pas seulement les Amérindiens et les appareils qui s’en occupent. Nous sommes pris ensemble dans la même société. Il n’y aura jamais de « solution définitive », mais l’espérance est désormais de mise. Ainsi, l’expérience des Cris de la baie James nourrit l’espérance que les Amérindiens d’ici reprennent leur destin en main, avec les moyens du bord et en comptant avant tout sur eux-mêmes, au lieu de s’en remettre aux « luttes » interminables, aux Gouvernements, aux droits particularistes « inhérents » et aux cours de justice, aux Commissions royales, aux « développeurs », ou aux bons sentiments de « La Majorité ». Mais sans ranger pour l’heure dans les placards de l’histoire les armes juridiques ou symboliques qui leurs auront fourni des moyens d’assumer plus sereinement les risques du présent, donc de l’avenir.

Présentation de Monsieur Denis Vaugeois :

Denis Vaugeois a passé sa jeunesse dans la première famille « blanche » à habiter en Haute-Mauricie. Il a été élevé au contact des Indiens avant d’être « expédié en ville » pour ses études, nous dit-il. Mais le monde amérindien était davantage celui de son père. Un jour, Vaugeois revient du collège et apporte avec lui des photos d’Indiens empruntées pour l’occasion aux archives de l’institution. Ces photos ont été prises plusieurs années auparavant dans sa région natale. Il les montre à son père qui reconnaît les Indiens qui y sont représentés.

« Alors, je revois encore la scène... D’abord c’étaient des photos souvent de situations, une pêche, une chasse, des choses miraculeuses d’ailleurs... qui entraînaient des histoires de chasse et de pêche, ça je vous assure ! Alors j’étais là avec les photos et je demandais à mon père : « Les connaissez-vous ? » - « Mais bien sûr ! » Et là il commençait à me les nommer : « Ça, c’est un tel... Ça, c’est un tel... Ça, c’est un tel... Ah ! Celui-là... » Et là il se mettait à raconter quelque chose sur celui-là, comment il était fort, comment il était joueur de tours, etc. Là, je me suis dit en moi-même : « C’était vraiment son univers, c’était vraiment son monde ». Et ça m’a habité (D. Vaugeois) ».

En ville, Vaugeois se rapproche à nouveau des Amérindiens, mais en lisant des auteurs comme Karl May, un Allemand qui, comme beaucoup de ses compatriotes, est profondément touché par le génocide des Indiens aux États-Unis. Mais cette fois, il s’agit d’un génocide commis par d’autres. Puis, ce furent les études à l’université en histoire. Mais à l’époque, les Indiens ne figurent pas dans l’histoire officielle. C’est plus tard, lorsque Vaugeois lance le journal Boréal Express, qu’il retrouve les Indiens, qu’il en parle, qu’il les met un peu partout.

Plus récemment, en 1992, il propose aux éditeurs de Larousse, dont il est consultant, d’introduire des mots indiens dans leur ouvrage : c’est peine perdue. Parfois, dans le Larousse, on signale l’origine tupie ou guaranie de certains mots français. Mais lorsque des mots proviennent du nahualt, du quechua ou bien du taino, on fait référence à leur provenance anglaise, portugaise ou espagnole, c’est-à-dire sans établir directement la connexion avec le nahualt, etc. Il s’agit pourtant de contributions originales de la culture indienne à la culture européenne en général. C’est ce qui amène Vaugeois à concevoir le projet d’écrire un ouvrage qui ferait état de cette contribution importante de la culture amérindienne à la culture européenne, et qui, en 1992, nous donnera L’Indien généreux : ce que le monde doit aux Amériques. En filigrane de cet ouvrage se trouve une thèse, une grande thèse pourrait-on dire, que Vaugeois résume ainsi : « Pour moi, le Nouveau Monde, ce n’est pas l’Amérique. En 1492, deux vieux mondes se sont rencontrés, et un seul, l’Europe, en a profité ».

L’agonie d’un vieux monde

Nous sommes à la fin du XVe siècle...

« Je ne pense pas me tromper en suggérant que Mexico est la ville la plus peuplée de la planète à l’époque (D. Vaugeois). »

Les Européens sont alors fascinés par Mexico ainsi que par les grandes civilisations qu’ils rencontrent, Maya, Aztèque, Inca et autres, mais aussi par leurs connaissances en médecine, par les plantes qu’ils cultivent, etc. « Et ces richesses-là ont été retenues par les Européens et ont transformé le reste du monde. » Mais à l’époque, même si le chiffre des populations d’Europe et d’Amérique étaient à des niveaux comparables, les Indiens ne pourraient pas tirer profit de ce que les Européens pouvaient leur apporter. Grâce aux textes d’époque, on comprend maintenant de mieux en mieux pourquoi.

Cortez avait l’avantage des armes. Il possédait aussi des chevaux, de même que des chiens de combat. Mais les Espagnols étaient surtout porteurs de maladies qui vont ravager tout le continent. Avant même que les troupes ne débarquent, les éclaireurs communiquaient la maladie aux alentours. Comment expliquer autrement que Pizarre à la tête d’une seule poignée d’hommes ait pu soumettre l’Empire inca ?

Quelques-uns de ses soldats se demandent : « On n’est pas un peu fous de partir, comme ça, si peu nombreux, à la conquête d’un empire ? » Il y a un qui aurait dit : « Moi, j’étais avec Cortez et vous allez voir ce qui va se passer. Avant même qu’on arrive, ils sont morts, les villages sont déserts. » (...) Partout où les Blancs sont passés, la maladie a fauché (D. Vaugeois). »

C’est au cours du XIXe siècle que la maladie frappe inexorablement les populations indiennes des États-Unis. Les journaux de l’expédition de Lewis et Clark sur le Missouri font état de véritables saignées de population chez les tribus qu’elle visite. Ainsi, les voyageurs blancs traversent des villages mandans abandonnés depuis peu. Les Arikaras habitent trois villages. Quelques années auparavant, ils en possédaient 18. « C’est que les Blancs ont déjà atteint ces régions. » Selon Vaugeois, c’est 95% et plus de la population de l’Amérique qui a été rayée de la carte par la maladie. « Alors, pour moi, l’histoire des Indiens d’Amérique, c’est ça. »

Et que s’est-il passé plus au nord, sur le territoire du Québec actuel ? Mais la même chose, selon Vaugeois. Il y a les guerres qui ont certainement fait beaucoup de victimes parmi les Amérindiens d’ici. Mais, en faisant référence aux recherches de Desrosiers sur l’Iroquoisie, recherches qu’il a édités en 1998, Vaugeois soutient que les guerres ne peuvent expliquer autant de morts, surtout pas avec les armes qui étaient en usage au temps de Cartier. Selon Desrosiers, que cite Vaugeois : « Il y a les maladies, il y a aussi les épidémies. »

L’apport amérindien

Avant 1760, Français et Indiens co-habitent, parce que les Français ont besoin des Indiens. L’apport indien est alors métissage. À l’époque, les Français avaient à ce point multiplié les alliances avec les Indiens que, pour les Américains qui combattaient alors les Français, il s’agissait des French and Indian Wars. Et ce sont justement des métis canadiens qui guident l’expédition américaine des Lewis et Clark, sur le Missouri. Ils connaissent bien le terrain. Ils sont à la fois européens et amérindiens. Parmi ceux-ci, Georges Drouillard.

Et d’après moi, le héros des héros, c’est Georges Drouillard qui a pris le meilleur de deux mondes. Le meilleur de l’Europe et le meilleur de l’Amérique. Et ça fait un géant. Ça fait un géant sans lequel les Américains, malgré tout leur équipement, ne seraient pas allés bien loin (D. Vaugeois).

Mais, en 1760, la défaite des Français aurait davantage été celle des Indiens qui restaient, soutient Vaugeois. Ceux-ci se retrouvaient à la merci du vainqueur anglais. Puis, en 1775, après la défaite des Anglais face aux Américains, d’après Vaugeois ce sera véritablement le commencement de la fin pour les Indiens d’ici. Au sud de la frontière, les Indiens seront victimes du rouleau compresseur américain, et ici, ils subiront l’expropriation de leurs terres. Dès lors, l’histoire des Amérindiens devient une histoire triste.

Selon Vaugeois, c’est à la veille de 1992, année où l’on a commémoré le 500e anniversaire de l’arrivée des Européens en Amérique, que les Indiens de partout sur le continent se sont ressaisis. Au Canada, le Livre blanc des Trudeau et Chrétien les aurait fouettés et la nouvelle Constitution canadienne de 1982 leur conférerait enfin des droits. Mais il s’agit de droits particulièrement difficiles à définir, les traités signés entre Blancs et Indiens n’ayant jamais été très avantageux pour ces derniers.

L’avenir des Autochtones

Selon Vaugeois, autrefois on considérait les Indiens comme des être inférieurs. Encore aujourd’hui, ajoute-t-il, on dit d’eux qu’ils se sont fait avoir parce qu’ils n’auraient pas été de taille face aux Blancs, etc. Vaugeois ne voit pas les choses de cette façon. Parce que les documents l’attestent. Par exemple, lorsque le chef Adabijou discute avec Champlain, son discours est articulé. Les Indiens se sont toujours comportés comme des intermédiaires, c’est-à-dire comme des commerçants qui savent où se trouve leur intérêt.

Non. Selon Vaugeois, les Indiens ne sont pas des victimes. Autrefois, ils savaient, et aujourd’hui, ils savent toujours comment mener leur barque. Cela augure bien pour l’avenir. Mais de s’être fait anéantir par la maladie n’aurait pas aidé leur cause.

Discussion

L’enfermement identitaire des Indiens Un premier intervenant de la salle demande aux conférenciers de préciser par quel processus a pu se produire l’enfermement identitaire qui a été et demeure celui des Amérindiens.

Selon Simard, parce qu’ils n’en ont plus la force les Indiens ne s’opposeront pas vraiment à l’expropriation. C’est la raison pour laquelle celle-ci s’effectue plutôt de façon paisible, du moins au Canada. Aux États-Unis, le sang est versé. Mais rien de comparable avec ce qui a pu se produire ailleurs, notamment au Congo du XIXe siècle, là où on pourrait parler de véritable extermination des populations locales par la métropole belge. Il faut dire que les Américains, tout comme les Canadiens, se sont fixé des limites à ne pas dépasser dans l’horreur, celles que leur impose cette image de peuples progressistes qu’ils se donnent d’eux-mêmes et qui permet de justifier à leur propres yeux l’impératif territorial. Mais, selon Simard, ce genre de processus socio-historique échappe à la conscience claire des agents.

Cependant, si les Indiens ne s’étaient pas retrouvés si diminués en nombre, l’histoire aurait pu être tout autre. Pensons seulement aux Iroquois dont la fierté était d’être des guerriers. « Les Blancs, plutôt que de les accueillir à bras ouverts, ils auraient pu les recevoir à tomahawks ouverts (JJ. Simard). »

Enfin, Simard fait remarquer que Cortez avait un autre avantage de taille sur les Indiens, soit sa faculté de manipuler les symboles, ce qui lui procure des forces destructrices inconcevables. Pour Cortez, sa propre culture est un objet, alors que pour les sociétés qu’il veut conquérir, il n’existe qu’une seule façon de faire les choses, celle qui va de soi. Pour ces sociétés traditionnelles, il n’y a pas cette distance à la culture que seul le regard moderne peut procurer, un regard ethnologique avant la lettre. Certes, la maladie a fait ses ravages et explique bien des choses. Mais, toujours selon Simard, cette capacité que possède Cortez et, plus tard, Las Casas, de prendre distance par rapport à une culture est la force qui, plus que toutes autres, leur aurait permis de dominer toutes ces sociétés traditionnelles qu’ils rencontraient.

Mais les choses ont bien changé. Selon Simard, il n’existerait plus un seul Indien en Amérique qui ne soit pas capable de prendre une distance par rapport à sa propre culture. Cela signifie que de nos jours, les Indiens sont tous des modernes, même s’ils peuvent soutenir le contraire au nom de la protection de genres de vie traditionnels.

À ce moment-ci, Denis Vaugeois désire intervenir pour nuancer certains propos de Jean-Jacques Simard. Selon Vaugeois, il est fort improbable que les Indiens, même si leurs rangs n’avaient pas été décimés par la maladie, n’aient pu accueillir les Blancs, disons à « tomahawks ouverts ». Ce n’était tout simplement pas dans leurs façons de faire. Les documents le prouvent. D’après Vaugeois, tous les premiers contacts entre Blancs et Amérindiens ont été des contacts d’accueil, et ce, partout en Amérique. Des guerres, il y en aura, mais suite aux jeux d’alliances avec les Blancs. Vaugeois rappelle qu’à l’occasion des premiers contacts, les Indiens ont toujours été accueillants et chaleureux. Ils se voyaient comme des intermédiaires, c’est-à-dire des commerçants. À l’appui de ses propos, Vaugeois fait référence à une situation que rapportent les journaux de l’expédition de Lewis et Clark sur le Missouri :

Il y a un épisode que j’aime beaucoup. L’expédition a atteint les Rocheuses, mais elle est à bout de ressources. Pour se nourrir, on doit tuer les chevaux. Les Nez Percés sont dans la montagne qui observent les explorateurs. Ils remarquent tous ces objets que possèdent les Blancs et qu’eux ne connaissent pas. Bien sûr, il y a ces chevaux qui les fascinent. Doivent-ils attaquer les Blancs et les exterminer ? Une femme les en dissuade. Les Nez Percés viendront plutôt au secours des Blancs qui étaient pourtant à leur merci (D. Vaugeois).

Par ailleurs, Vaugeois soutient qu’il serait également faux de croire que les Européens auraient apporté les guerres avec eux en Amérique puisque les Indiens avaient déjà leurs propres guerres. Par exemple, l’existence de l’empire aztèque reposait sur la soumission par la force d’un certain nombre de peuples. Mais les Européens sauront exploiter à leur profit les rivalités déjà existantes, que ce soit pour soumettre l’empire aztèque ou bien l’empire inca, par exemple.

Les revendications territoriales des nations autochtones du Québec

Jules Lamarre amène ensuite la discussion sur le terrain des revendications territoriales autochtones. Beaucoup de choses auraient changé à ce chapitre au cours des dernières années. Autrefois, par exemple, lorsque les nations autochtones revendiquaient une forme ou l’autre de souveraineté sur des parties du territoire québécois, on semblait jouer à un jeu à somme nulle : tout ce que pouvaient gagner les Autochtones risquait d’être perçu par les Blancs comme une perte. Ceux-ci ayant l’impression de se faire voler du territoire, en conséquence, ils pouvaient faire preuve de beaucoup d’animosité à l’endroit des Autochtones.

Mais il y a deux ans, la Paix des Braves a été signée entre la nation Crie et le Gouvernement du Québec, une entente de « nation à nation » qui constitue sûrement une première au Canada. Cette Paix des Braves reconnaît à la nation crie une forme de souveraineté sur une partie du territoire québécois. Mais le paradigme de négociation n’est plus le même : on n’a plus l’impression que quelqu’un prend aux uns pour donner aux autres. Il s’agit d’un progrès puisque la nouvelle entente semble rapporter explicitement des avantages aux deux parties, dans différents domaines.

Comment a-t-on pu passer d’un paradigme de négociation à un autre qui rende la coexistence des deux groupes plus facile et aide les Cris, dans ce cas-ci, à accélérer leur développement économique et social ?

Selon Jean-Jacques Simard, avant la signature de la Paix des Braves, les Cris du Québec vivaient sous le régime de la Convention de la Baie James, une entente signée en 1975. Rappelons, ici, que cette entente constituait le premier règlement dit moderne de revendications territoriales au Canada. Avant 1960, peu de gens du sud du Québec ne s’intéressaient à ses grands espaces nordiques, ni à ce qui s’y passait, avant que l’on ne prenne conscience de l’ampleur de son potentiel hydroélectrique. Quand le Québec décide, en 1971, de se lancer dans la construction de grands barrages dans la région de la Baie de James, la question des droits que détiennent les autochtones sur cet immense territoire n’a pas encore été abordée et, pour la première fois, elle se pose donc avec beaucoup d’acuité. Des négociations sont entaméesqui conduisent à la signature de la Convention dont on espère qu’elle va régler une fois pour toute la question des revendications territoriales de la part des Autochtones. La Convention accorde des compensations financières, reconnaît des droits aux populations autochtones et elle met en place divers régimes facilitant les relations futures entre les Autochtones et tous les paliers de gouvernement, ainsi qu’avec la population non autochtone qui vit en territoires nordiques.

Toutefois, selon Simard, la Convention, un livre de 600 pages préparé par des fonctionnaires et des avocats, prétendait contenir la vie elle-même, et pour toujours : c’était nettement exagéré. Mais il y a eu de bons points. Par exemple, la Convention peut être considérée comme l’acte de naissance de la nation Crie. En effet, certains Cris vivaient le long de la côte de la Baie James alors que d’autres habitaient à l’intérieur des terres. À cause des nouvelles responsabilités confiées aux Cris, en général, par la Convention, ceux-ci ont bien été obligés d’apprendre à travailler ensemble et à faire ce que Simard appelle du Nation Building. De ce point de vue, l’actuelle nation crie en émergence serait un phénomène récent et résolument moderne.

« Or, tu peux pas faire du nation building en faisant du syndicat building (J.-J. Simard). »

C’est ce qui aurait amené les Cris à comprendre, parce qu’il pensaient aussi à l’avenir de leurs enfants, qu’il était temps pour eux de s’enraciner dans le monde tel qu’il est, c’est-à-dire le monde moderne, et de penser dorénavant en termes de développement socioéconomique. De là l’importance d’achever les chicanes et de se mettre à chercher des terrains d’entente.

« Ça, mon vieux, ça s’appelle la maturité politique. Mais encore aujourd’hui, la nation Crie n’est pas coagulée. On ne fabrique pas une unité de ce genre en l’espace de 25 ans (J.-J. Simard). »

Pour Simard, ce qui se passe présentement est absolument remarquable : nous assistons à l’émergence d’une nation, celle des Cris, une communauté en train de prendre en main, au sens moderne, le développement de son destin. Souvenons-nous également que, pour les Cris, qui sont des anglophones de religion protestante, les Québécois n’ont toujours été que des goddamn frogs. Et en février 2002, soit à l’occasion de la signature de la Paix des Braves, de voir les dirigeants cris célébrer en compagnie de l’ancien premier Ministre du Québec, M. Bernard Landry, démontre, selon Simard, que beaucoup de chemin a en effet été parcouru par les deux partis pour qu’ils puissent ainsi se rejoindre.

Simard ajoute que si les Québécois et les Cris se sont chicanés pendant si longtemps, au fond c’était bon signe : c’était bel et bien la preuve qu’ils avaient beaucoup de choses en commun. En 1991, J.-J. Simard avait invoqué cet argument devant la Commission parlementaire sur l’avenir constitutionnel du Québec pour soutenir que l’intégration des deux nations, crie et québécoise, allait bon train. Plus d’un avait alors fait preuve de scepticisme... C’était plus de dix ans avant la signature de la Paix des Braves.

Tenir compte du décalage zonal dans l’explication historique

Louis-Edmond Hamelin se fait ensuite l’avocat-géographe dans le tableau historique que nous a brossé Denis Vaugeois.

Premièrement, Louis-Edmond Hamelin signale la présence d’un décalage zonal dans le tableau historique en question, et dont l’analyse, à son avis, ne tiendrait pas suffisamment compte. Ainsi, il a d’abord été question des conditions de vie qui étaient celles des Indiens du sud de l’Amérique au temps de Cortez, puis des Indiens de la zone Missouri, au XIXe siècle, pour en venir à discuter finalement des conditions de vie des Indiens d’ici, qui habitent dans une zone beaucoup plus nordique. Selon Hamelin, ces trois situations seraient difficilement comparables.

Par exemple, dans la partie centrale des Etats-Unis au XIXe siècle, le régime alimentaire des Indiens repose sur la chasse aux gros animaux. On parle alors d’une quantité inimaginable de nourriture qui permettait une meilleure santé. Il aurait pu également être question de l’Ouest de l’Amérique, là où la présence du saumon en grande quantité pouvait également faciliter la quête de nourriture. Ces deux zones sont nécessairement choyées par rapport au territoire du Québec de l’époque. Pour Hamelin, il importe que l’interprétation historique respecte ces zones.

Deuxièmement, toujours selon Hamelin les variations climatiques devraient également être intégrées dans l’analyse historique. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, à l’époque de l’arrivée des Français puis des Anglais dans la vallée du Saint-Laurent, un refroidissement climatique considérable est en train de se produire qui se prolongera jusque en 1875. Il est alors plus difficile que maintenant de vivre de la terre dans la partie est de l’Amérique du Nord. Comment l’analyse historique mise de l’avant par Denis Vaugeois pourrait-elle prendre en compte cet effet de zones qui aurait désavantagé les Indiens des régions de l’Ontario, du Québec, de Terre-Neuve, etc. ?

« Mon intervention, c’est de savoir comment la géographie peut aider, questionner, en fait l’échelle historique (Louis-Edmond Hamelin). »

Selon Denis Vaugeois, il faut se rappeler qu’une des grandes réussites des Indiens d’Amérique a été de dompter la nature et d’obtenir d’elle des plantes quasi miraculeuses grâce à des milliers d’années de manipulations génétiques. Il cite en exemple le cas de la pomme de terre : il en existe 1600 variétés en Amérique au moment de l’arrivée des Européens, et qui sont adaptées à toutes les conditions climatiques. Selon Vaugeois, le maïs est également une plante fabuleuse qui a sans doute permis les grandes civilisations aztèque et autres. Mais il faut aussi tenir compte du fait que les grands troupeaux de bisons ne sont pas toujours là, et qu’il est arrivé également que le saumon ne soit pas au rendez-vous. Ainsi, même les Indiens qui vivaient le long du Columbia ont connu la famine.

Pourtant, Vaugeois signale que lorsque Champlain visite les Hurons, les Algonquins et les Montagnais, il est étonné de constater que la vie de ces gens-là est très organisée et que la nourriture ne manque pas.

« Les descriptions qu’il fait de ce qu’il voit (Champlain), c’est presque le paradis terrestre (D. Vaugeois) ! »

Ce qui permet à Denis Vaugeois d’affirmer que plus au nord, les Indiens possédaient effectivement des moyens de se mettre à l’abri de la famine. Alors, il serait difficile de généraliser puisque même dans ces zones situées plus au sud où la nourriture peut sembler avoir été abondante, les Indiens ont connu la famine.

Selon Jean-Jacques Simard, il y a des questions fort importantes liées à l’écologie et à la géographie de l’Amérique. Par exemple, il n’y avait pas en Amérique d’animaux suffisamment gros pour être attelés afin d’accroître la productivité du travail humain. Il y avait bien le bison, mais...

« Le bison, ça vaut pas cinq sous, le bison, il n’y pas moyen de domestiquer ça. C’est des troupeaux d’une telle grégarité que c’est eux qui décident (J.-J. Simard). »

Ce qui amène Simard à signaler que la chasse au bison n’a pu être effectuée à cheval qu’après l’arrivée des Européens. Auparavant, les Indiens du centre des États-Unis ne pouvaient donc pas se nourrir principalement de bison. Ils devaient nécessairement gratter la terre pour se nourrir. Sans chevaux, les bisons, il fallait les prendre au piège, les amener à tomber dans des ravins afin d’en tuer un certain nombre. Grâce aux chevaux il a ensuite été possible d’aller à la rencontre des troupeaux et de récolter le bison plus facilement.

Plus au sud, il y avait le lama. « Un lama, c’est paresseux. Puis on n’est pas capable d’atteler ça. » La roue ? Ils la connaissent mais, semble-t-il, ils préfèrent s’en servir pour fabriquer des jouets aux enfants qui aimaient bien... » Ainsi, la civilisation inca était une civilisation à pied, avec ses 12 000 kilomètres de routes à travers les Andes.

Par ailleurs, le relief montagneux, l’isthme de Panama, la végétation tropicale bloquent les échanges entre le nord et le sud de l’Amérique. Toutes ces contraintes imposées par la géographie et l’écologie, ainsi que leurs effets, mériteraient certainement d’être étudiés davantage.

De la crise d’Oka à l’entente territoriale à venir avec les Innus-Montagnais

Jules Lamarre a ensuite ramené la discussion sur le thème des revendications territoriales autochtones. Il soutient qu’il est sans doute possible de décrire le processus qui englobe toute une série d’événements importants à s’être succédés dans le temps et qui, depuis une quinzaine d’années, ont profondément marqué nos rapports avec les Autochtones d’ici. Pour commencer, en 1990 il y a eu la crise d’Oka dont les images ont fait le tour de la planète. Ensuite, une grande Commission royale s’est tenue sur les Peuples autochtones du Canada. Parallèlement, diverses confrontations ont eu lieu dans l’Ouest canadien. Et récemment, une entente a été signée entre le Gouvernement du Québec et la nation crie, soit la Paix des Braves. Indiscutablement, cette entente possède un caractère historique. Enfin, des négociations forts complexes se déroulent à l’heure actuelle qui devraient déboucher, c’est à souhaiter, sur la ratification d’une autre entente de partage territorial, cette fois-ci entre le Gouvernement du Québec et la nation innue-montagnaise. Selon Lamarre, cette entente à venir avec les Innus-Montagnais, de même que la Paix des Braves, auraient été tout simplement inconcevables n’eut été de la crise d’Oka en 1990.

La crise d’Oka a probablement débuté pour une raison particulière et s’est ensuite prolongée pour toutes sortes de raisons. Oka est devenu un chancre, un lieu à partir duquel hurler et protester comme jamais. Mais un tel événement a pu avoir des conséquences imprévues. Ainsi, d’une certaine manière, peut-on dire que la crise d’Oka aura été une véritable aubaine en permettant, à distance dans le temps, de faire avancer le dossier des revendications territoriales autochtones comme jamais auparavant ?

Selon Jean-Jacques Simard, la crise d’Oka était inévitable : il ne manquait que l’occasion pour que tout s’embrase. Puis, Oka aurait fait peur aux gouvernants. Ils se sont dits : « Si les Cris décident d’être aussi méchants... on ne fera pas un beau voyage. » Mais si Oka est significatif, c’est d’un point de vue largement symbolique : ce fut du théâtre médiatique de haute voltige. Certes, son grand intérêt aura été de montrer au monde entier que les Indiens rentraient dans l’histoire pour enfin se retrouver sur la carte.

Le « spectacle » d’Oka, il aura surtout été destiné aux urbains, aux Blancs de la classe moyenne pour qui de tels événements se passent surtout à la télévision. Il était le fait d’Indiens abstraits qui exigeaient réparation pour des torts qu’ils ont effectivement subis. Mais les choses étaient toutes différentes sur le terrain. Dans les lieux où Blancs et Indiens se côtoyaient quotidiennement et sans problèmes jusqu’à ce moment, on a observé une montée des tensions, du racisme réciproque, etc.

Mais au-delà de toute la théâtralité post-moderne que l’on sait, par la suite les Indiens ont compris qu’il fallait trouver des façons de s’arranger à l’amiable, d’obtenir des compromis. Et c’est ce qu’ils ont fait. Toutefois, une entente territoriale, comme celle qui s’en vient avec les Innus, ne fera pas d’heureux parmi la population blanche vivant sur les terres convoitées par les Innus-Montagnais. Ils devront plier bagages. Le problème, même s’il est très limité, est bel et bien réel et fera mal à ces gens qui n’auront d’autre choix que d’obtempérer.

Que va-t-il se passer ? (J. Lamarre)

Selon Simard, il faut s’attendre à une première période de résistance. Mais passé le coup de sang, les gens vont se calmer et tout va rentrer dans l’ordre. Toujours selon Simard, s’il existe du racisme entre Blancs et Indiens dans les régions touchées par cette entente à venir avec les Innus, il ne s’agit nullement d’un racisme profond. Plus tard, aucun politicien ou journaliste n’aura intérêt à entretenir la chicane entre populations blanche et innue. Les gens de la Côte-Nord et du Lac-St-Jean, notamment, finiront bien par trouver de nouveaux « lieux communs » qui leur permettront de cohabiter tout en tirant profit collectivement de la nouvelle entente.

La fin des stratégies symboliques

Jean Morisset fait ensuite remarquer que ce qu’il appelle l’époque du « Quebec bashing » de la part des Cris, notamment, sur la scène internationale semble révolue depuis quelques années déjà. Ce à quoi Jean-Jacques Simard rétorque que cela prouve que rien de tout cela n’était profond.

« Ce n’était donc que de la broue (J.-J. Simard). »

Faute de mieux, les Indiens auraient eu recours à des moyens de lutte symboliques. Parce que lorsque l’on possède chez soi des moyens suffisants pour assurer son développement, il n’est plus nécessaire de se servir de la force emmagasinée dans la symbolique de l’autre pour faire avancer sa propre cause. Pour les Indiens, se rendre à Paris ou aux Nations Unies dans le but d’y dénoncer le traitement que le Québec réserve à sa minorité autochtone, c’était avant tout aller à la rencontre de « l’hyper-Blanc » moderne qui loge aux Nations Unies, par exemple, c’est-à-dire de l’archétype du contraire de l’Indien dont ce dernier espère qu’il vole à son secours. Mais si les choses ne sont pas allées plus loin, c’est parce que, selon Simard, au Québec il n’existe pas vraiment de tradition bien établie de lutte entre Indiens et Blancs, comme il y en a eu en Europe pendant des siècles entre Français et Anglais, ou Français et Allemands, par exemple.

Caroline Desbiens demande ensuite à Jean-Jacques Simard d’élaborer sur l’importance qu’il accorde aux stratégies symboliques auxquelles ont eu recours ou peuvent avoir recours les Autochtones comme moyen de se faire entendre.

Selon Jean-Jacques Simard, les Cris, par exemple, possèdent maintenant leurs propres outils de développement socioéconomiques et n’ont donc plus besoin de livrer des combats symboliques. Ils y reviendront peut-être. Mais on n’en sait rien. Parce que l’autodétermination, celle que rend possible la possession en propre d’outils de développement présente des avantages certains sur le recours aux stratégies symboliques. En effet, utiliser des stratégies symboliques n’est rentable qu’à la condition que « l’autre », c’est-à-dire l’hyper-Blanc, soit disposé à accorder son respect à l’Indien. Et on sent immédiatement quelles sont les limites de l’appui que l’Indien peut espérer trouver dans le regard de l’autre, un regard dont il devient nécessairement dépendant. Si les Indiens acquièrent les moyens de s’occuper de leur monde et de s’en servir comme levier pour améliorer leur sort, alors ils peuvent se passer avec profit du regard de l’autre. C’est d’ailleurs ce que font à présent les Cris chez qui une classe d’entrepreneurs est en voie de formation. Ces entrepreneurs s’avèrent maintenant capables d’offrir l’espoir d’une vie meilleure à ceux qui suivent. Selon Jean-Jacques Simard, pour rentrer dans l’histoire, il existe une étape probablement nécessaire au cours de laquelle il faut recourir aux combats symboliques pour s’affirmer. Mais il s’agit d’une étape à dépasser si l’on veut vraiment atteindre son but.

Résumé-synthèse par
Jules Lamarre, Ph.D.
Chercheur associé au GREDIN
Site web du GREDIN www.ggr.ulaval.ca/gredin/gredin.htm


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