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Animateur(s)/auteur(s) du sujet : 2005
Rédacteurs(s) du texte: Gilles Fumey
Numéro du document: 671
Date de publication: 27 juin 2005
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Cinéma
Le cauchemar de Darwin (Hubert Sauper)

Voici un film qui intéresse au premier chef les géographes qui voient se constituer un puzzle documentaire de la planète (de l’Argentine au Cambodge, du commerce du vin aux pamphlets politiques anti-Bush). Ce film tient autant de la provocation à la Marcel Ophuls qu’à la méthode, plus en retrait, de Raymond Depardon. Il surfe sur cette vague où l’on voit Michaël More, Wang Bing ou Rithy Panh traquer l’information sans lésiner sur l’esthétique, ce qui est toujours un pari risqué. Fallait-il raconter encore une énième version de L’Afrique noire est mal partie de René Dumont ou s’exercer à quelques trémolos altermondialistes sans risquer de lasser ou de s’en tenir à des procédés ?

Eh bien, non ! Cette histoire uppercut de perche du Nil par qui la catastrophe écologique serait arrivée dans le lac Victoria n’est pas l’avatar d’une nouvelle guerre entre riches et pauvres. Cet étalage, parfois complaisant, de la misère africaine jusqu’à la nausée, pourrait paraître indécent à l’égard de la majorité des Africains qui gardent leur dignité et tiennent face au malheur. Mais Le cauchemar de Darwin rappelle qu’il y a des catastrophes qui ne sont pas spectaculaires (les tsunamis qui tuent, notamment, des touristes occidentaux à Noël), que l’économie ne tourne pas rond comme les économistes tentent de nous le démontrer tant cette situation est absurde. Bien sûr, ce n’est pas la première fois qu’un pays qui regorge de ressources voit sa population mourir de faim. Mais on se pince devant tant de cynisme et d’angélisme mêlés.

La qualité du film tient au fait qu’il est construit comme un polar, avec de vrais détectives qui ont dû se déguiser pour faire parler des pilotes d’avion, des missionnaires d’ONG, des randonneurs, voire des hommes d’affaire australiens. Ces Philip Marlowe sont condamnés à constater le désastre de cet assassin poissonneux qui a supprimé toutes les espèces du lac Victoria. La mise en place d’une filière commerciale vers l’Europe a écarté les Tanzaniens du banquet dont ils n’ont que les restes, misérables carcasses de pourriture et de vermine qui rendent alléchante la viande des marins du Potemkine.

La honte nous saisit d’être les complices d’une pareille catastrophe humaine. Mais les maux de la Tanzanie ont-ils à voir avec cette ruée vers l’or ? Les enfants abandonnés, la pandémie du VIH, la guerre, tout cela est-il lié à ce trafic de poissons comme Sauper pourrait le faire croire avec le supposé trafic d’armes vers l’Angola ? Il y a quelques décennies, la Tanzanie de Nyerere assurait son alimentation et on pourrait se demander si la misère s’est accrue avec la loi économique du plus fort qui règne sur ces pays. Le film n’apporte pas de réponse. Tout juste a-t-on le sentiment qu’en prenant ce film comme une métaphore de la mondialisation, on se trompe de concept alors que la terminologie coloniale conviendrait toujours : le territoire n’est plus possédé par les étrangers mais les ressources le restent, comme on le dit dans le film. Ce qui tenait lieu d’armées d’occupation a été remplacé par des firmes transnationales qui font le « sale boulot ». Notre mauvaise conscience vient du fait que l’horreur dans sa crudité nous est rendue « normale », « inéluctable ». Un film-coup de poing comme celui-ci peut-il faire bouger les choses ? Ce n’est pas incertain si on prend le pouls du débat lancé par ces cinéastes de l’agit-prop dans les salles.

C’est ainsi qu’on a pu ressortir de Candide (Voltaire, 1759) ce dialogue édifiant : « En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire un caleçon de toile bleue. Il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite.
-« Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l’état horrible où je te vois ?
-J’attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre.
-Est-ce M. Vanderdendur qui t’a traité ainsi ?
-Oui monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe ».

Est-ce au prix de ce qui est décrit dans Le cauchemar de Darwin que nous mangeons de la perche en Europe ? « Les Européens ont donné 34 millions d’euros pour subventionner cette économie de la perche, a précisé Hubert Sauper. J’aurais aimé qu’ils analysent ce que cela allait produire. Je leur reproche de s’être laissés séduire par le succès immédiat de cette industrie. Nous sommes spectateurs d’un succès, la globalisation du capital et nous ne sommes pas prêts à en comprendre les conséquences. Les néolibéralistes pensent que l’Afrique vit aujourd’hui une période de transition, que l’Europe a vécue aussi. Et qu’après, tout ira bien. Je ne le crois pas : dans le lac Victoria, il n’y aura plus de poisson ».

Le film est terrible car on ne voit pas l’espoir ni l’avenir. Le veilleur de nuit, Raphaël, avec son arc et ses flèches au curare qui attend la guerre, tout comme d’autres silhouettes de cette chaîne infernale, rêvent à peine d’échapper à l’enfer. Il faut dénoncer, dénoncer tout cela. Certains voient dans le documentaire nouveau style l’embryon d’une conscience mondiale citoyenne. On l’espère aussi.

Pour aller plus loin :
-  Le site Géoconfluences propose une brève sur la pêche dans le Lac Victoria, un exemple de mal développement

Critique : Gilles Fumey


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