Les migrations estivales, en nous éloignant parfois de ceux que nous aimons, nous poussent souvent dans les boutiques à acheter de quoi ranimer cette petite flamme. Et avant que l’industrie chinoise fabrique des millions d’objets à partir de modèles artisanaux, les cartes postales ont fait office d’objets transitionnels entre eux et nous. Ces cartes nous racontent le monde, mais aussi le monde vu par ceux qui nous les envoient : paysages, gros plans sur les bizzareries de la nature, villes et campagnes hautes en couleur et, surtout, la mer, les plages et les rochers, les hôtels et les piscines, les palmiers dans le cadre comme ils le furent dans les publicités des compagnies ferroviaires au début du XXe siècle.
Comme le rappelle Nicolas Hossard (Libération, 17 juillet 2005), la carte postale qui intéresse les géographes par ce qu’elle dit du monde est surtout une exposition de nos relations. Elle montre à ceux qui sont restés que nous sommes partis. Elle fétichise des lieux qui sont emblématiques d’un certain statut social : la mer et ses plages, ses hôtels et leur fréquentation, la montagne et ce qu’elle véhicule du sport, du bien être, du tourisme « durable », les villes et leurs monuments, ce qu’ils disent du standing culturel requis pour s’y intéresser, etc.
Mais pour le géographe qui n’est pas que sociologue, la carte postale est un emblème régional ou local qui donne à voir une certaine image des paysages. Le cas le mieux étudié a été celui de la Provence, surreprésenté en France, du fait du tourisme, par Marine Dauger, étudiante à l’université Paris-IV. Elle a montré combien l’invasion du lavandin sur les paysages était contemporain de la couleur sur les photos, mais plus encore de la mise en valeur d’une grosse filière des plantes à parfum à Grasse qui a été le commanditaire, depuis les années soixante, de lavandin pour les lessiviers nord-américains. C’est ainsi que la Provence s’est « lavandisée » et que la plante s’est installée dans l’icône régionale au même titre que l’art roman, les palmiers du littoral (eux aussi, importés dans la région à partir du milieu du XIXe siècle).
Ce qui nous renvoie à la naissance de la carte postale. L’acte de naissance de la carte postale est signé en 1869 à Vienne (Autriche). Il ne la liait pas à la photographie mais à la censure des Prussiens contrôlant ces messages sans enveloppe. Avec l’Exposition universelle de 1889, la carte postale entame sa carrière touristique. Le milliard d’exemplaires de cartes qui a circulé avant 1914 - « l’âge d’or » de la carte postale, selon le musée de la poste - donne à voir une France qui construit la République avec les mairies et écoles publiques (enfants en rang et hussard noir droits dans l’objectif), cafés du commerce et champs de foire aux marronniers.
Avec ses cordonniers ou ses forgerons pris dans l’élan du marteau, avec les nouveaux héros du Tour de France ou du sport, la carte postale acquiert un regard ethnologique. Avec les hivernants de Nice et les curistes de Vichy, elle diffuse un art de vivre élitiste et met en désir des lieux jusque là banals parce qu’anonymes. Tout comme les cartes de géographie avec lesquelles elles partagent la parenté étymologique du latin charta, les cartes postales inventorient une certaine géographie de la France : celle de la grande échelle avec clochers, marronniers, boulangers, celle de la petite échelle avec cimes alpines, vues plongeantes sur les lacs et forêts profondes. Presque toutes, elles copient chez les peintres paysagistes les trois plans des tableaux où elles enferment des scènes de genre.
Les cartes célèbrent l’exploit technique à Garabit et Serre-Ponçon, l’audace de l’art nouveau à Nancy, elles rendent hommage aux constructeurs romains du Pont du Gard. Elles donnent leur fierté aux cathédrales dont elles portent les mensurations, elles racontent la saga des mineurs du Nord, des pèlerins de Compostelle et des bateliers du Rhône, trançant les premiers contours d’une géographie de l’espace vécu. Elles flattent les terroirs en livrant des recettes de la brandade de Nîmes sur un fac-similé de cahier d’écolier ou en alignant dans l’objectif les tonneaux d’une cave bourguignonne. Elles tentent la synthèse avec la prise multiples assemblant sur les 160 petits centimètres carrés d’une même carte marché local, camping municipal et pont de pierre.
L’arrivée de la couleur annonce une nouvelle étape : par le bistre des années de guerre et le binôme chlorophylle-azur des années cinquante, la carte postale promeut une certaine idée du voyage et du monde. Grâce à elle, les Autrichiens peuvent exporter le décor carmin du Tyrol et ses natures mortes aux géraniums. Les Grecs encadrent le port de Rhodes sous le soleil couchant qui prend ses lettres de noblesse dans le goût de l’antique de Claude Le Lorrain. Quant aux Suisses cousins de Calvin et de Rousseau, tous à leur admiration pour les cimes, les chalets d’alpage et les lacs, ils trouvent avec l’association du blanc, du vert et du bleu la quintessence de ce qu’on appelle aujourd’hui l’environnement.
Aujourd’hui, la carte postale serait-elle menacée par Internet ? On n’en a pas la certitude, car si les gens voyagent plus, sur des séjours plus courts (qui peuvent limiter l’envoi de cartes), ils peuvent aussi prendre des photos avec leur téléphone et les envoyer par MMS. Ce seront les jeunes générations, fans de technologies nouvelles, qui pratiqueront l’art de la photo à distance, sans doute sur eux avant de regarder autour... Moquée pour son galvaudage, la carte postale n’a pas dit son dernier mot. Car elle nourrit notre soif d’espace, notre désir d’ailleurs, notre goût des autres. Et c’est grâce à elle que nous sommes tous géographes.
Gilles Fumey
Pour en savoir plus :
Un livre de Nicolas Hossard : Recto-verso, les faces cachées de la carte postale, Arcadia Editions, 2005.
En ligne :
Sur notre site : Mettre le monde en cartes postales
Le site du conservatoire de la carte postale
Les cartes postales de collection
La France en cartes postales
