« Rien ne peut être plus bénéfique à la santé humaine ni accroître les chances de survie de la vie sur la terre qu’une évolution vers un régime végétarien » (Albert Einstein, cité par A. Méry, p. 213)
Ils sont discrets, confiants, déterminés. A table, ils tentent de passer à travers l’alimentation carnée qui domine encore dans les menus. Chez eux, ils mitonnent des plats qui ont des saveurs et des textures exotiques ou que le commun des mortels imagine, en se trompant, peu goûteux. Ils sont quatre millions en Angleterre, le phénomène prend de l’ampleur dans tous les pays riches et ils engagent, par leurs pratiques, comme le souligne Théodore Monod dans la préface, « une grande bataille d’idées et de convictions ».
Etre végétarien est moins un choix sanitaire, contrairement à ce que pourrait laisser penser le nombre d’Anglais qui ont rejoint le mouvement après la crise de la vache folle, qu’un choix moral. Le végétarien n’accepte pas l’idée que l’animal soit sacrifié à son alimentation. Cela pourrait prêter à sourire mais Claude Fischler, dans L’homnivore (O. Jacob, 1990) rappelle que tout mangeur se forge ses propres limites dans l’incorporation des aliments et que la viande est à la fois la plus désirée par les humains et la plus abhorrée. André Méry explique que d’autres mondes parallèles existent aussi comme la macrobiotique, le crudivorisme (manger cru) et l’instinctothérapie. Mais surtout, il rappelle combien le végétarisme implique l’économie (gaspillage de calories), l’environnement (détruit pour l’élevage), la santé et, surtout, la morale et la spiritualité (de Pythagore à Gandhi, prônant la non-violence).
En France, on compte entre un et deux pour cents de la population qui pratiquent le végétarisme et le végétalisme (uniquement les aliments végétaux), soit entre six cents mille et un peu plus de un million de personnes. Mais André Méry ne cache pas le paradoxe selon lequel plus de 80% des végétariens français interrogés disent avoir des difficultés à comprendre l’intérêt du végétarisme ! Un peu comme les chrétiens ne croyant pas à la résurrection du Christ, central dans le message de cette religion... Néanmoins, le respect de la vie animale, le bénéfice pour la santé, la protection de la nature sont les arguments les plus fréquemment invoqués.
Sur le plan politique, le végétarisme se veut être un facteur de gestion harmonieuse de l’écosystème planétaire. En luttant contre les gaspillages économiques induits par la production de calories animales : il faut sept calories d’origine végétale pour produire une calorie sous forme de viande. Lorsqu’on sait que 800 millions de personnes souffrent de mal-nutrition, voire de la famine, on ne reste pas indifférent devant le constat que 64% des terres cultivables du monde servent à nourrir du bétail, en pâturage ou en fourrage et que près de 40% de la production mondiale de céréales est destinée à l’alimentation animale... Sur un hectare, on peut obtenir, en moyenne, 8,8 fois plus de protéines végétales que de protéines animales. Sur l’effet de serre et l’énergie, les données sont toutes aussi accablantes : une boucle de rétroaction négative fonctionne sur le marché du soja destiné à l’alimentation porcine européenne et importé du Brésil où l’on défriche la forêt amazonienne pour fournir les prairies. Sur la gestion de l’eau, les pluies acides, la surpêche et, même, sur la chasse - sujet sensible s’il en est -, André Méry sait convaincre ses lecteurs.
Au chapitre de la santé, les rapports s’accumulent en faveur d’une alimentation végétarienne (cancers, surpoids). En termes financiers, les gains sur les maladies évitées (hypertension, maladies cardio-vasculaires, diabètes, vésicule biliaire, etc.) sont estimés à 180 dollars par personne et par an : le futur est, incontestablement, plus végétarien que le présent. Sur le plan psychologique, André Méry pointe le souci de pureté que gagnent les végétariens, la satisfaction de leur répulsion de l’idée de la mort et du sang sur les animaux, sans compter la contamination dans les pays où les risques sanitaires (Chine, Asie du Sud-Est) sont encore importants. Et il milite pour un renversement des idées : « le végétarisme tente de rompre avec une chaîne de causalités déterministes qui relie l’espèce humaine à un passé mythique dont elle n’arrive pas à se dépêtrer » (p. 121).
Plus fourni est le plaidoyer sur la morale : Méry montre comment les végétariens veulent en finir avec cette distanciation, le spécisme selon lequel il existerait une barrière infranchissable entre l’homme et l’animal : c’est pourquoi il s’insurge contre la corrida, la chasse - dont il dénonce les lâchers d’animaux et les pratiques à courre -, la pêche. L’expérimentation animale n’est pas une fatalité et on pourrait investir dans des méthodes substitutives, le dressage, le commerce des organes et, surtout, les élevages industriels, tout pourrait être repensé pour le bien-être de l’humanité.
Les liens avec les religions sont décortiqués avec soin : si l’Ancien Testament autorise et ritualise la consommation de viande (sans l’ombre d’un argument en faveur de l’alimentation carnée), le Nouveau Testament n’apporte rien sur la considération animale même si on a prétendu que Jésus et Paul pratiquaient le végétarisme. Dans le catholicisme, plusieurs courants (Eglises catholique libérale ou catholique universelle) sont végétariens, ce qu’on retrouve peu dans le judaïsme et l’Islam qui n’est pas incompatible avec le respect de la vie animale et, notamment, du mouton. Le protestantisme fournit, sans doute, le gros des troupes du végétarisme qui compte de belles signatures comme Théodore Monod, Albert Schweitzer et, bien qu’incroyant, mais issu du calvinisme, Elisée Reclus. Les Quakers, les Adventistes et les Témoins de Jéhovah sont, eux, proches des idéaux du végétarisme. Des religions modernes comme la foi baha’ie ne pratiquent aucune discrimination envers le végétarisme. Ce qui n’est pas le cas des traditions asiatiques comme l’hindouisme ou le bouddhisme, le jaïnisme ou le sikhisme qui autorisent l’alimentation carnée mais ont toutes des courants végétariens. Ce sont les mouvements philosophiques comme la théosophie et l’anthroposophie de Steiner qui vont le plus loin dans la défense du monde animal.
Le livre d’André Méry mérite bien les compliments de Théodore Monod dans la préface : car il donne la parole à des végétariens qui expliquent comment ils ont fait ce choix alimentaire, il répond aux questions embarrassantes sur la souffrance végétale, sur la consommation des produits laitiers et des œufs, sur l’ennui que pourrait provoquer, à long terme, une alimentation vue comme peu variée, etc. Finalement, l’auteur expose ses thèses : « l’ultime fondement de l’attitude végétarienne repose sur cette question : notre comportement vis-à-vis des animaux n’est-il pas destructeur vis-à-vis de nous-mêmes ? » Le grand mérite de cet ouvrage est de ne rien cacher de ce qui fait le végétarisme, d’être clair sur les choix des mangeurs végétariens dont les mobiles restent, malgré tout différents. C’est en cela qu’il est un ouvrage de référence sur ce sujet peu facile mais combien symptomatique de notre époque à occulter les questions de fond.
A lire en ligne :
Repas végétarien (animé par André Méry)
Compte rendu : Gilles Fumey (qui remercie Jacques Bain pour son aide précieuse dans la découverte du mouvement végétarien).
