La bière fait partie de ces produits qui ne laissent pas indifférents, au point qu’elle a même généré une abondante littérature spécialisée, vantant ses qualités, sa variété, ses traditions,...
Pourtant, lorsque l’on aborde le sujet sous l’angle de la géographie économique, c’est bien plus les concepts de concentration, de multinationales, de stratégies de diversification, de canaux de distribution qu’il faut mobiliser.
Afin de lancer le débat de ce café géographique, nous retracerons ensemble l’histoire de l’industrialisation de la production brassicole et sa géographie. Ce faisant, nous verrons comment à pu se mettre en place un système productif extrêmement concentré sur le plan spatial mais aussi quelles stratégies et quelles structures ont été adoptées dans lors de la constitutions des grands groupes brassicoles mondiaux. Nous verrons ainsi comment a pu émerger des produits brassicoles mondialisés alors que la bière voyageait (et voyage toujours) peu.
Parallèlement, nous aborderons le problématique de l’évolution récente de la consommation de bière et des canaux de distribution. Cette évolution est indissociable de celle des modes de vie. Disparition des cafés et émergence de la grande distribution en sont les ingrédients. Nous illustrerons ce fait au travers les statistiques mais aussi via des exemples issus du paysage bruxellois. Le nouveau rôle attribué aux cafés par les brasseurs sera également abordé.
Sur cette base, nous pouvons débattre notamment du phénomène de la multiplication des petites brasseries et voir s’il ne s’agit pas de « l’arbre qui cache la forêt ». Mais d’autres débats émergent autour le la « petite mousse » qui est de rigueur tout au long de la soirée.
Benjamen Wayens introduit le sujet en nous expliquant comment il en est arrivé à étudier la bière : A l’occasion d’un colloque qui traitait de démographie, il a rencontré un Italien qui travaillait sur la géographie culturelle. Il s’intéressait entre autres à la place du thé dans la culture japonnaise, ce qui lui a donné l’idée de suggérer à B. Wayens de faire la même chose à partie de la bière. De plus, sa réflexion a pris appui sur la plaquette « Itinéraire de la bière » (publication de la Société Royale Belge de Géographie). Notre ami constate que peu de choses évoquées dans cette revue sont encore perceptibles dans le paysage...signe des temps !
Aujourd’hui le secteur de la brasserie est soumis à de telles concentrations, qu’il est amené à faire le grand écart entre l’échelle planétaire et l’échelle locale !
Historique
La bière apparaît dans les pays céréaliers du Moyen-Orient (Mésopotamie), mais nos visions européennes nous font oublier qu’il existe aussi des bières en Amérique Latine et en Afrique (sorgho).
La fermentation est une technique qui permet d’assurer la potabilité de l’eau, mais à l’origine, ces fermentations sont mal contrôlées. Il a fallu les 14° et 15° siècles pour que les abbayes contrôlent la fermentation, grâce à l’ajout de houblon, aux propriétés antiseptiques.
Aux 15/16° siècles, la sélection des levures (en Bavière), permet de ralentir la fermentation, ce qui conduit à la fermentation basse, facteur d’une meilleur conservation. C’est la période proto-industrielle...
Au 18° siècle, les foyers brassicoles se superposent aux foyers industriels, ce qui se conjugue avec l’attrait exercé par les fleuves et plus tard le réseau ferré. En 1796, la plus grande brasserie est à London avec 200.000 tonneaux par an.
Les progrès de la maîtrise scientifique permettent une meilleure sélection des levures dont le nom d’ailleurs évoque parfois le nom de certaines bières (ex.Kalrsbergensis).
A l’époque de la 1° guerre mondiale, chaque village a sa bière, en particulier en Flandre Occidentale., mais les Allemands décident de regrouper plusieurs brasseries, pour récupérer le cuivre des cuves. Après la guerre beaucoup de brasseries n’ont pas redémarré : le processus de concentration est amorcé...il ne fera jamais machine arrière.
D’une guerre à l’autre, une nouvelle révolution s’amorce : la consommation à domicile prend le relais de la consommation au café. Bref, on passe du tonneau à la bouteille, coûteuse technique de distribution, qui suppose des investissements ad hoc, sans compter les besoins en bouteilleries. Plus tard la cannette fera son apparition, nécessitant une fois de plus des investissements appropriés.
Après la guerre, les goûts des consommateurs évoluent à nouveau : il leur faut des bières fraîches : la réfrigération demande de nouveaux investissements.
Parallèlement à l’évolution de la brasserie, le café, lieu de consommation évolue à son tour. Traditionnellement, le café joue un rôle de salon (comme le salon de thé). Il est un lieu de rencontre et de socialisation.
Actuellement
Actuellement, ils perdent leur clientèle avec le développement de la consommation à domicile. De plus, la consommation par individu est aussi en perte de vitesse, car la bière doit faire face à la concurrence des limonades et des vins.
Pour survivre, les brasseurs doivent exporter. Les principaux acheteurs sont les pays périphériques, mais ceux-ci évoluent dans le même sens que nous. Puisque les ventes baissent, il faut augmenter les prix, ce qui entraîne le développement des bières de luxe. L’Amérique de Nord et le Japon sont amateurs, et à ce point de vue, la Belgique est bien placée.
Les petits producteurs se regroupent pour organiser le commerce de bières spéciales, mais ils se heurtent au problème des canaux de distribution, car la plupart des cafés sont la propriété de grands brasseurs.
Dernièrement, suite à la chute de mur de Berlin, un nouveau créneau s’est ouvert dans les pays de l’Europe de l’Est, même si des noms locaux sont maintenus.
Les concentrations tout au long de l’histoire de la bière contribuent à l’homogénéisation des goûts. Les bières sucrées et fruitées prennent le pas... « des bonbons liquides », dit Benjamen Wayens. Le phénomène est aggravé par le fait que beaucoup de petits brasseurs, sont formés par les gros.
Ces 20 dernières années, suite au culte du terroir,de toutes petites brasseries font une nouvelle percée, mais elles ne sont viables que dans une perspective touristique. Une bière de base, distribuée sous différentes étiquettes jouent d’ailleurs ce jeu-là ! Il y a finalement beaucoup de bières pour peu de brasseries.
Quelle que soit l’évolution de la brasserie chez nous, la Belgique garde une place de choix dans la formation des brasseurs, grâce à ses écoles et ses ingénieurs industriels, sans compter qu’elle continue de jouer un certain rôle, si pas un rôle certain, dans le domaine des installations et des ingrédients (en particulier les malteries).
Au total, tonneaux, bouteilles, canettes, mort sur pieds de nos cafés, résurgence de nos petites brasseries, activités connexes, sont les grands traits de ce secteur auquel la Belgique tient.
Rosy Jussiant
