Boris Beaude, géographe, enseignant à Sciences Po. Paris.
Olivier Vilaça, géographe, enseignant à Sciences Po. Paris.Le thème du café de rentrée de la saison 2005 -2006 est consacré au réseau des réseaux : l’Internet, en ouverture du Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges, qui se tiendra du jeudi 29 septembre au dimanche 2 octobre 2005.
Olivier Milhaud lance le café autour de deux idées : Internet n’est pas un réseau et Internet n’abolit pas la distance. A la fin de ce café, on ne pensera plus l’espace comme avant quand on ira sur le cyberespace. Olivier rappelle par ailleurs que nombre de travaux de Boris Beaude et Olivier Vilaça sont consultables sur la revue en ligne : www.espacestemps.net.
Olivier Vilaça prend la parole pour rappeler l’histoire de la naissance d’Internet, essentielle pour en comprendre les caractéristiques actuelles.
Internet est né dans les années 1960, dans le contexte de la Guerre froide, d’un projet d’une agence de l’armée américaine, repris et développé par des universitaires de Stanford inventant un protocole permettant la construction d’un réseau non hiérarchisé par lequel transiterait l’information (la non-hiérarchisation conduit à pouvoir acheminer à destination l’information même si un élément en est détruit) et permettant la communication de différents réseaux entre eux et la circulation fragmentée de l’information.
En 1978 apparaissait le premier forum de discussion : Usenet. A la fin des années 1980 était créé le World Wide Web qui donnait la possibilité pour la première fois de visualiser l’information sous toutes ses formes (texte, image).
Comment l’Internet interpelle la géographie ?
L’objet Internet est difficile à appréhender pour le géographe car il semble immatériel, pourtant il en existe des infrastructures cartographiables (serveurs) et une répartition des usagers (nombre d’utilisateurs par pays) mettant en valeur une fracture Nord -Sud dans les approches statistiques. C’est donc en apparence un objet comme les autres, que des recherches géographiques ont étudié avec les mêmes méthodes et les mêmes outils que pour tout autre objet d’étude. Mais ces recherches oublient le contenu même d’Internet : son immatérialité.
Internet est-il un réseau ?
Boris Beaude explique que la dimension spatiale d’Internet va bien au-delà de sa structure. En effet, Internet oblige à penser une façon différente de distribuer l’information, mais qui passe par des réseaux de télécommunication et des serveurs. Mais, si ces serveurs sont localisés, tout comme les sites, ils ne sont que du stock et non du flux et ne constituent, par conséquent, pas un réseau.
Par ailleurs, le développement des réseaux sans fil domestiques (le Wifi) ou urbains (dont la téléphonie mobile) introduit une continuité spatiale qui ne nécessite plus une connexion fixe.
Internet semble être davantage un espace qu’un réseau car il est à la fois des localisations (son contenu) et à la fois des moyens de relier ces localisations. Il apparaît ainsi plus comme des lieux en réseau qui mettent des réseaux en lieux.
Internet abolit-il la distance ?
La distance est au cœur même d’Internet de par la diversité des accès. En effet, si l’accès est lent tout y sera lent. Internet impose donc une contrainte : la vitesse qui est celle de l’ensemble. Là apparaît alors la notion de fractures qui n’est pas liée au nombre d’usagers ou d’accès mais à la vitesse d’accès au réseau. Mais la compression des fichiers est un moyen de réduire les temps de transmission et donc la distance. Cette problématique est peu déterminante car les évolutions techniques faciliteront dans le temps des échanges de fichiers de plus en plus lourds.
Internet gère, cependant, une forme de distance, celle de la transmission des informations. Il s’agit de gérer la distance entre des réalités souhaitant s’échanger des informations, comme dans le monde de la finance par exemple. La force d’Internet réside dans sa capacité à canaliser et à contrôler de l’énergie sur des milliers de kilomètres, et ce, quel que soit le support (cuivre, fibre optique, air) : un tel système repose sur la gestion de flux énergétiques et non d’objets matériels. La même information peut être ainsi véhiculée très rapidement sur des supports différents et sans altération. Internet développe alors une forme de coprésence qui rassemble des réalités à tout moment et en presque tous lieux.
Internet permet des pratiques qui seraient impossibles autrement, comme la vente aux enchères d’objets demandant un nombre important d’acheteurs potentiels, très inégalement répartis dans l’espace et dont la valeur ne permet pas de déplacements. C’est le même principe qui régit le piratage de musique. En effet, l’accès est gratuit parce qu’il est illégal. Sur Internet, l’échange de la ressource peut être gratuit, parce qu’il est immatériel, alors que la matière a un coût difficilement compressible. Est alors posé certes le problème des droits d’auteurs, mais surtout de savoir comment une société peut s’approprier l’accès à la culture.
En cela, Internet permet de mettre en relation des lieux très éloignés, mais se limite à l’échange d’informations. Cette efficacité relative et lacunaire crée un décalage important avec l’évolution des autres moyens de gérer la distance, les transports ayant peu évolué ces deux dernières décennies. L’organisation de l’espace mondial est fortement tributaire de cette situation, au risque de le rendre peu lisible si l’on ne prend pas la peine de prendre la mesure de l’importance des liens invisibles qui se font chaque jour un peu plus nombreux, un peu plus lointains, un peu plus denses. Les Etats sont de moins en moins souverains sur leur propre territoire, ils y exercent plus difficilement leur contrôle. Internet accentue ainsi le risque d’incompréhension du monde actuel et de désorganisation de l’espace mondial. L’économie, la culture, le terrorisme ou l’environnement relèvent déjà d’espaces supranationaux. Le politique doit changer d’échelle et s’adapter au monde tel qu’il se fait, aujourd’hui. La géographie doit se donner les moyens d’expliquer et de rendre intelligible une telle dynamique.
Débat :
Les questions de la salle ont porté principalement sur :
Les liens entre la matérialité et l’immatérialité de l’Internet : Internet permet d’établir des relations presque instantanées sur de très grandes distances, mais ne peut pas s’affranchir de la matérialité inhérente à de nombreux besoins. La livraison d’un produit, par exemple, peut être plus longue que le temps nécessaire pour se rendre dans un magasin. L’intérêt d’Internet repose essentiellement sur sa capacité à mettre en relation, à établir le contact. De plus, il n’est pas inutile de rappeler que de nombreuses réalités matérielles indispensables à la vie ne peuvent pas être transmises par Internet. C’est le cas de l’alimentation, mais aussi de l’air ou des spermatozoïdes.
L’évolution des accès aux ressources culturelles sur Internet : c’est la question du piratage. La loi s’impose à l’usage, ce qui permet aux Etats de contrer le piratage. Mais la création d’un réseau décentralisé et multipolaire, véritable révolution conceptuelle, permet à ce réseau d’être structurellement inattaquable. Les Majors ont mis du temps à s’attaquer à la question, car elles n’ont pas mesuré l’impact d’Internet, croyant que la matérialité du boîtier et de la pochette attirerait et que le temps de téléchargement dissuaderait. Si les premiers serveurs étaient centralisés et donc faciles à fermer (cas de Napster), les suivants se sont développés sur le principe du « Peer to peer » (partage des ressources nécessaires directement entre les utilisateurs du service). En effet, le fonctionnement d’Internet repose sur un serveur et des clients. Plus il y a de personnes intéressées, plus le serveur sera gros et plus grosse sera la connexion, ce qui entraîne des coûts plus élevés et une visibilité plus grande et attaquable. A ce jour, des réseaux de « Peer to peer » plus évolués sont déjà fonctionnels. Le réseau Freenet, par exemple, répartit les fichiers sur les ordinateurs des personnes utilisant ce système d’échange, mais en les fragmentant et en les cryptant. Il n’y a donc là aucune implication légale puisque chacun ne possède que des bouts de l’information qui de plus sont cryptés. Internet remet alors en cause le droit lui-même. En effet, le droit dépend de valeurs qui dépendent des rapports qu’une société entretient avec la distance. Quand les relations à la distance changent, le droit doit s’adapter dans son ensemble. Les réformes actuelles du droit d’auteur, de la « liberté d’expression » et de la « vie privée » sont symptomatiques de cette tendance.
L’utilité de la bibliothèque en ligne sur Google : il ne s’agit en fait pas de lire les livres, mais de pouvoir naviguer à l’intérieur de façon à y trouver une information recherchée précise. Le projet nommé Google Print regroupe 5 bibliothèques universitaires : New York, Stanford, Michigan, Harvard et Oxford, auxquelles peuvent s’ajouter celles qui le souhaitent. Le système est pratique par ses entrées par pages ou mots clés et la recherche en plein texte. De plus son accès ne dépend d’aucun horaire d’ouverture ni de délai d’attente : tout est accessible immédiatement et tout le temps, on peut donc y revenir quand on veut, ce qui est tout bonnement génial pour la recherche. Mais cette bibliothèque virtuelle remet en cause la coprésence du lieu bibliothèque et la matérialité du livre. C’est donc le problème de la pertinence de l’accès à l’information par le livre qui est posé.
Les liens entre Internet et mondialisation de l’économie : les délocalisations n’existent plus dans l’Internet puisque tout y est mondialisé. Jusqu’où ce système peut-il aller, d’autant plus que les nouvelles règles du jeu ne sont pas toujours maîtrisées ? Internet change la donne certes, mais il est une connexité (mise en relation) et non une proximité. Tout réseau sert aussi bien à irriguer qu’à pomper. De plus, Internet facilite l’accès à la technologie gratuite et sans le monopole de Microsoft. Ainsi, Linux propose son propre système d’exploitation fondé sur le principe d’un partage du travail avec d’autres personnes qui l’enrichissent. C’est un système d’exploitation libre, gratuit et qu’on peut modifier et améliorer en permanence. Or si la production d’un tel système avait dû être territorialisée, les coûts auraient été faramineux du fait de la nécessaire concentration des programmeurs venant du monde entier et la complexité de la création d’un tel système. Or là, il est gratuit parce qu’il est géré à distance et de partout. Il est cependant exact, que certaines compagnies maîtrisent plus que d’autres l’accès à l’information. En effet, il existe quelques gros acteurs sur la toile qui la dominent : Microsoft ou Google qui ont les moyens d’être visibles et donc de capter toujours plus de clients. Internet reposant sur la connexité, à partir du moment où l’on est un pôle, ce pôle ne peut que se renforcer dans le temps. Il devient alors difficile pour un nouvel arrivant de s’imposer sans une structure matérielle énorme. Il suffit de voir comment en l’espace de 7 ans Google est devenu puissant et incontournable, c’est aussi le cas de eBay et actuellement de Meetic en Europe.
Liens entre les médias et Internet : en janvier 2005, le tsunami intervenu dans l’Océan Indien a été annoncé par des blogs de touristes présents sur place et seulement confirmés par la suite par l’AFP et les scientifiques. Il semblerait ainsi que les agences de presse ne contrôlent plus l’information dans le cadre d’Internet, ce qui est confirmé par le projet de créer une agence de presse indépendante, Indimédia, fondée sur les blogs et Internet. Il est vrai que les blogs ont actuellement le vent en poupe et se développent rapidement, mais ce succès se maintiendra-t-il dans la durée ? Les médias mettent l’accent sur ce nouveau phénomène qui est toutefois pris en charge par les moteurs de recherche. De plus, les blogs ne sont pas fiables : toute information qui y est donnée doit être vérifiée.
Quid de l’humain dans le monde d’Internet ? : certains accusent Internet de couper les gens de la communication réelle, notamment les adolescents, et de les isoler de leurs proches. On communiquerait plus avec le lointain qu’avec le proche, le tout dans le cadre d’un rapport à la temporalité fondé sur l’urgence. Mais la question de l’isolement est un jugement de valeur qui ne permet pas de prendre en considération les différentes pratiques. Les jeunes se sont toujours enfermés à l’adolescence dans leur chambre et dans leur monde, mais cette fois c’est dans le cadre d’une communication avec le monde extérieur. Seulement le procédé est mal vécu par les parents parce qu’il introduit un élément extérieur à la famille. Le fond du problème c’est qu’Internet est considéré comme une « poubelle » (selon l’expression d’Alain Finkelkraut) ou comme une forme de sous-communication alors qu’on y trouve de tout, dont des choses très bien. Internet remet en cause la distance dans le contact entre les gens et donc la géographie de ces contacts.
En conclusion, Gilles Fumey se demande comment on travaille sur le thème Internet et avec quelles autres disciplines (histoire, psychologie, sciences cognitives) ? Comment en tant que technophiles peut-on communiquer avec des technophobes qui aimeraient se passer d’un ordinateur souvent perçu comme difficile à gérer ? Un tel objet d’étude n’est-il pas purement conjoncturel et sera ringard dans 20 ans ?
Boris Beaude et Olivier Vilaça répondent à la provocation en rappelant qu’il va de soi que d’un point de vue philosophique Internet ne changera rien. Mais du point de vue de l’historicité des sociétés, Internet change le rapport à la société, aux hommes et à la distance. Internet entraîne une modification dans la dimension spatiale de la société (contact et liens entre les personnes) par l’accès à d’autres périphéries qu’à la sienne ou à d’autres centres. Quant à parler de fracture entre technophiles et technophobes, il faut la relativiser car Internet est récent. Il date de 1995 aux Etats-Unis et de1998 en France. S’inquiéter au bout de dix ans qu’il ne soit pas encore accessible à tous semble être une peur démesurée alors que nous ne sommes que dans l’enfance du système. Internet est à replacer dans un contexte d’une ouverture progressive (au début il ne concernait que des informaticiens, actuellement toutes les couches sociales y participent) et dans une temporalité plus longue. De plus, si l’histoire du dernier siècle a montré qu’aucun média ne remplace un autre média, il est important de rappeler qu’Internet n’est pas un média mais un moyen de diffusion de l’information et de mise en relation. Internet est donc autre chose de très vaste et de très varié (le web n’est pas le courrier électronique qui n’est pas le chat’) qui n’en est qu’à ses balbutiements et la télé ou la radio sont dès à présent diffusées par Internet, et ainsi accessibles dans le monde entier par ceux qui peuvent y accéder.
Compte-rendu : Alexandra Monot
