Grand moment du Café géo où les mouches volent dans un silence retentissant lorsqu’Alexandre raconte, raconte, raconte avec fougue, drôlerie, générosité, talent cette indicible aventure.
Marcher pour se retirer du monde
D’emblée, Alexandra Monot s’interroge sur les raisons d’un tel périple. Alexandre Poussin explique que cette aventure de 3 ans et 3 mois, constituait pour Sonia et lui un projet de vie, une retraite physique et spirituelle du monde (la durée de leur marche se rapprochant d’ailleurs fortement du temps de la retraite bouddhique 3 ans, 3 mois et 3 jours). Il s’agissait aussi d’un projet scientifique, pédagogique, peut-être humanitaire, un moyen également d’aller à la rencontre des Africains. L’écriture, les films aussi conféraient une dimension professionnelle à ce temps. Enfin, il s’agissait pour eux d’un moment fort de leur vie de couple. Au total, le projet était assez peu préparé d’un point de vue logistique, mais l’idée de la rencontre avec l’Afrique avait déjà mûri.
S’orienter
Jean-Louis Tissier compare leur périple à celui de Guillaume de Rubrouk, franciscain explorateur (XIIIe siècle) à Karakorum. Il questionne Alexandre sur les instruments emportés, le type de cartes choisi, et l’échelle de leur itinéraire, l’autonomie de la caméra. Les marcheurs n’ont employé ni boussole, ni GPS, ni carte, s’aidant uniquement des indications du soleil et plus encore des personnes rencontrées. C’était l’un des principes de leur voyage : ils avaient fait le choix de s’alléger au maximum (leur paquetage commun ne s’élevant qu’à 7 kg) pour pouvoir couvrir la distance statistique leur permettant de rencontrer leur « sauveur du jour ». La plupart du temps, ils suivaient donc les chemins, avant de rencontrer quelqu’un capable de les orienter, s’aidant éventuellement parfois de quelques relevés de l’Etat Major britannique. Le rechargement des batteries de la caméra a, quant à lui, été permis par des groupes électrogènes, qui sont particulièrement fréquents dans les villages rencontrés. En filmant par ailleurs avec parcimonie, ils n’ont jamais manqué d’électricité !
L’eau qui rend malade, les lions aux trousses
Pour lancer le voyage, Gilles Fumey lit un extrait du livre consacré à une journée particulièrement difficile dans le sud éthiopien : malades, sous la pluie, suivis de loin en loin par des lions, Sonia et Alexandre ont alors vécu l’un de leurs pires moments. Comment ont-ils vécu ces temps ?
Alexandre revient tout d’abord sur le fait qu’ils ont été remarquablement préservés de la maladie durant leur marche. Cet épisode marqué par la dysenterie fut le seul en trois ans. C’est l’occasion de revenir sur l’un des points essentiels de leur aventure : la gestion de l’eau tout au long de leur voyage. Pour éviter de consommer une eau souillée, Sonia avait instauré le principe suivant : ne demander de l’eau qu’à des femmes tout au long. Gestionnaires de cette ressource au sein de chaque village, connaissant les degrés de potabilité de chaque jarre d’eau, celles-ci leur ont toujours offert une boisson parfaitement consommable. Le hasard avait voulu qu’ils avaient dû déroger à ce principe quelques jours auparavant et demander de l’eau à... un militaire. Demande fatale !
La maladie impliquant une dégradation rapide de l’état d’Alexandre, les deux marcheurs avaient décidé de se rendre au plus vite à Turmi (Ethiopie), seule ville disposant d’un dispensaire dans une véritable zone de no man’s land, zone intertribale vide de monde. Prévenus par un homme en voiture, ils se rendent alors compte que les lions les suivent, s’installant même sur leur ancien campement.
Alexandra Monot s’interroge sur le rapport que les deux marcheurs ont entretenu avec leur corps tout au long de leur périple. Alexandre Poussin s’étonne encore de la phénoménale capacité d’adaptation du corps qu’il a alors découverte. Devenant de véritables « machines à marcher », ils ne ressentaient pas vraiment la fatigue, vraisemblablement aussi parce qu’ils avaient choisi de limiter au maximum leur charge.
En revanche, le matériel s’est davantage usé : ils ont ainsi usé six paires de chaussures. L’évocation de ces chaussures permet à Alexandre de relater l’une des rencontres les plus marquantes de leur voyage. Une partie de leurs vêtements ayant brûlé, Sonia cherchait à faire rallonger une jupe envoyée de France, tant pour des raisons de convenance que pour éviter les griffures des herbes. Ce fut l’occasion d’une rencontre particulièrement marquante : le marchand de tissu les ayant interrogé sur les raisons de leur périple, ils lui expliquent se rendre à Jérusalem. Touché par leur démarche, cet homme leur offre l’hospitalité durant trois jours, puis leur offre d’excellentes chaussures pour qu’ils portent ses prières à Jérusalem. C’est lui qui leur enverra les paires suivantes tout au long de leur parcours, à Nairobi, puis à Khartoum. Nombreux furent ceux qui tout au long de leur cheminement les chargèrent ainsi de porter leurs prières et leur offrirent une hospitalité sans pareille.
A la recherche du premier homme
Alexandra Monot demande ensuite à Alexandre Poussin pourquoi ce choix de l’Afrique. Alexandre Poussin expose l’importance du thème paléoanthropique, la volonté de parcourir le berceau de la préhumanité, les terres des premiers hominidés. Il rappelle cependant qu’il n’existe pas une seul point berceau de l’humanité, ni une espèce, mais un véritable buisson d’espèces et de lieux d’apparitions de celles-ci. Ce ne sont pas tant les vides entre les espaces de découvertes paléoanthropiques que les écarts temporels des restes mis à jour qui posent problème en Afrique. Les avancées sont lentes, les difficultés résidant dans le temps des fouilles, leur coût en argent et en temps. Ils ont croisé durant leur voyage des bénévoles pour des fouilles autour de l’association Earth’s watch. Leur démarche montre la difficulté de l’entreprise paléoanthropologique : ils n’avaient fouillé que 2 m² en un an, au sein d’une gorge de 35km² à explorer. Mais les croiser a donné aux deux marcheurs l’envie de s’arrêter pour creuser eux aussi.
Alexandre Monot se demande s’il y a eu confrontation entre la vision universitaire de l’Afrique et la vision directe qu’ils en ont eue. Alexandre Poussin se défend d’avoir eu une culture universitaire importante sur la question, sinon par quelques ouvrages datant des années 60, fondés eux aussi essentiellement sur des voyages. La démarche qu’ils ont adoptée avec Sonia est pour lui plus proche du journalisme que de la géographie. La marche autorise une vision très subjective, mais aussi plus directe du monde.
La géographie par le bas ou comment les barbelés seraient utiles à l’Afrique
Gilles Fumey poursuit la réflexion, faisant appel aux souvenirs de géographie d’Alexandre Poussin, ancien élève de Sciences Po ; mais s’il a traité quelques sujets très académiques à l’époque sur la question, sa manière d’aborder l’Afrique a beaucoup changé. Il a finalement surtout connu les problèmes de l’Afrique par le biais des Africains. Leur marche leur a permis d’avoir une perception très humaine de la difficulté de survie que rencontrent 80% de la population africaine. Les Subsistance farmers, les agriculteurs vivriers, ont bien du mal à survivre et à reproduire leur force de travail. La géographie de l’Afrique des Poussin est donc partie d’en bas plutôt que de l’inverse.
Alexandra Monot propose à son tour un passage d’Africa Trek : un instituteur du Lesotho présente son diagnostic des difficultés du continent. Celles-ci tiennent pour lui à l’absence de... barbelés ! Ceux-ci permettraient, selon lui, de dispenser les garçons de la garde du troupeau au profit de l’instruction, d’éviter la souillure de l’eau par les bêtes, d’utiliser davantage de temps pour construire des terrasses. Alexandre Poussin reprend la parole pour dire combien cette analyse les avait surpris, tout imprégnés qu’ils étaient des vertus du pacage libre par exemple, apprenant ainsi beaucoup de ces discussions avec leurs interlocuteurs.
Alexandra revient sur la situation en Afrique australe, et notamment sur la peur des Blancs qui transparaît dans leur récit, pour s’interroger sur la situation actuelle. Alexandre explique que la situation ne s’est pas arrangée. Néanmoins, les bandits ne s’en prennent pas qu’aux Blancs, mais à tous dans les anciens townships. Au contraire, on enregistre 5 à 10 fois plus de crimes ayant des Noirs pour victimes que des Blancs. La criminalité n’est pas raciale, mais ce banditisme de Far South touche toutes les populations, et notamment les familles isolées et âgées. C’est ce qui explique le développement massif de stratégies de défense, l’explosion du marché de la sécurité, qui équivaut à 15% du PNB sud-africain. Le climat de peur est donc une réalité, mais malgré tout ce qui prévaut en Afrique du sud est une notion d’espoir, d’énergie positive.
L’alchimie de la rencontre
Gilles Fumey évoque un épisode du voyage, relatant leur contact avec des tribus très isolées, qui n’avaient jamais vu d’hommes blancs. Leur arrivée provoque donc hilarité et fascination mutuelle. Or, le livre expose aussi la difficulté à rencontrer. Qu’en est-il exactement ?
Alexandre Poussin explique qu’il faut « un minium d’énergie pour assumer ces rencontres ». Ces rencontres aux confins de l’Ethiopie et du Kenya se sont en effet parfois avérées difficiles à mener. Parfois trop fatigués pour échanger, pour rencontrer vraiment les habitants de ces villages, Alexandre et Sonia ont renoncé à entrer dans les villages, décidant de planter finalement le camp dans la brousse. La rencontre est de fait souvent compliquée, parce qu’il faut donner, répéter, accepter la nourriture, se comprendre, raconter.
La question posée par Gilles permet aussi à Alexandre Poussin d’évoquer leurs premiers scrupules à profiter de l’hospitalité de ces populations souvent démunies. Par la suite, ils ont compris qu’accepter l’invitation de leurs hôtes leur conférait dignité et pouvoir. Inviter et accepter l’invitation étaient donc vécues comme des cadeaux réciproques.
D’un point de vue linguistique, la rencontre spontanée s’est souvent faite en anglais, parfaitement maîtrisé dans des pays comme le Zimbabwe. Les autres langues furent vite apprises. Le parcours dans la zone swahili dura 9 mois, temps suffisant pour acquérir un bon niveau de langue ; en revanche, le masaï présentait trop de difficultés.
Questionné par Alexandra sur le devenir des liens établis avec les mille familles qui les ont accueillis, Alexandre répond qu’ils s’apprêtent à accueillir leur 28ème ami africain en France. En outre, ils espèrent bien y retourner.
Traverser la mosaïque des Etats
Alexandra Monot revient sur la perception du couple de l’Afrique du sud post-apartheid. Alexandre Poussin insiste sur le fait qu’il s’agit d’un pays qui a tourné la page, « sans culpabilité ni dolorisme exagérés ».c’est un pays marqué par l’espoir. Sonia et lui entendent y retourner prioritairement avec leurs livres et leurs films, précisément pour montrer aux habitants l’image positive dégagée par l’Afrique du Sud d’aujourd’hui.
Gilles Fumey s’interroge quant à lui sur la place des frontières sur le continent africain. La lecture du livre ne laisse-t-elle pas transparaître des contrastes forts de part et d’autres des limites nationales ? Plus encore, le nationalisme y est-il important ?
Alexandre Poussin acquiesce, insistant sur leur vécu « physique » des différences entre deux pays. Les frontières demeurent difficiles à franchir, assez peu perméables. En effet, bien que tracées initialement à l’emporte-pièce, séparant tribus et entités linguistiques, ces frontières sont désormais réelles. Si des intellectuels regrettent de part et d’autre ces unités disparues, Alexandre Poussin constate que chaque pays a ensuite évolué de manière différenciée. C’est ainsi que les Nkondé situés tantôt au Malawi, tantôt en Tanzanie ont désormais des approches très différentes, ayant par exemple fortement adopté le swahili côté tanzanien. De la même manière, les Masaï de Tanzanie et du Kenya s’entendent... mal, malgré une communauté de rituels. Enfin, le contraste le plus net qu’ils aient rencontré se trouvait entre l’Ethiopie et le Soudan, entre les hauts plateaux et les basses terres, entre empire chrétien plus ou moins structuré et un Soudan toujours nomade, lieu de passage.
Comment comprendre les jets de pierre en Ethiopie ?
Gilles Fumey propose précisément de revenir sur l’expérience qu’ont connue les deux marcheurs en Ethiopie. Le livre relate une situation dure, souvent inhospitalière, et le constat de Alexandre et Sonia : « personne ne nous propose d’aide ». Alexandre reconnaît que ce fut pour eux un pays déroutant, d’autant plus qu’ils étaient marqués par l’image touristique d’une l’Ethiopie très riche culturellement et accueillante. Or, la majeure partie de leurs difficultés s’est concentrée dans ce pays, au bout de deux ans de marche. Les codes qu’ils avaient progressivement adoptés ne fonctionnaient plus. Arrivés dans l’empire chrétien oromo, pressenti comme une zone structurée, ils ressentent surtout le caractère forcé de ces fédérations. Les enfants, voire la population des villages leur opposent un refus systématique lorsqu’ils demandent l’hospitalité, les insultant ou leur jetant des pierres. Ces comportements n’étaient liés en rien à leur caractère d’occidentaux ou d’hommes blancs. Il apparaît finalement que tous les Ethiopiens minoritaires subissent le même traitement lorsqu’ils traversent un village inconnu. L’étranger est systématiquement maltraité. L’arrivée à la capitale fut véritablement cauchemardesque, certains de leurs compagnons sur la route se mettant à les lapider lorsqu’ils pénétraient dans le village, le rapport de force s’inversant.
La stratégie que Sonia et Alexandre adoptent avec succès est finalement de ne pas parler, et de prendre une attitude un peu doloriste, de jouer une petite comédie de grands souffrants inspirant la pitié lorsqu’ils traversent les villages. Ils sont aussi aidés par des officiels - qui payent parfois leur aide de la destruction de leur école ou de leur dispensaire -, et par des amis qui se sentaient gênés de cette attitude. Alexandre Poussin conclut que ce cheminement en Ethiopie fut une aventure aux connotations bibliques, entre lapidation et... lavement des pieds, selon la tradition racontée dans les Evangiles et encore vécue aujourd’hui.
Gilles Fumey voudrait savoir s’il est un pays dont ils aient conservé un souvenir particulièrement fort. Pour Alexandre, les rencontres furent avant tout celles de personnes, d’individus. A contrario, c’est aussi la solitude et le peu d’aide prodigué par les Ethiopiens qui les ont porté. Il ajoute en outre la visite de l’Ethiopie touristique fut très agréable. Pour ce qui est des autres régions, l’Afrique du sud leur a offert un accueil chaleureux, tout comme les femmes du Soudan du nord ou les tribus masaï rencontrées hors du contexte touristique en Tanzanie. Enfin, l’image du Zimbabwe est très belle pour eux, même si la capacité de ses habitants à endurer la souffrance leur a paru problématique.
Leçon de choses à la Perec : la douche en Afrique
Le souvenir de la douche fait aussi partie de ces très bons souvenirs. Gilles Fumey reprend quelques lignes consacrées à la meilleure douche africaine que les deux marcheurs aient savouré durant leur périple. Ils expliquent, dans leur livre, tous les obstacles à une bonne douche, depuis les reflux des eaux jusqu’aux savons perdus dans l’eau souillée, les vêtements salis, etc. Et puis ce jour où au Soudan, paradoxalement par des temps de très grande chaleur en intersaison et dans une zone pourtant sèche, leur est offerte une douche parfaite, réunissant tous les éléments du confort. Manière aussi d’insister sur ce paradoxe qui fait qu’on observe de nombreux aménagements hydrauliques au Soudan, zone très sèche, alors que l’Ethiopie, véritable château d’eau de l’Afrique, ne possède que peu de puits, la collecte de l’eau demeurant une servitude importante pour les femmes.
Les vaches contre le développement
Gilles Fumey, évoquant l’importance du cheptel bovin en Ethiopie, approfondit ce thème des richesses africaines. Alexandre Poussin renchérit, décrivant la demande en énergie que constitue ce bétail, que les éleveurs n’ont paradoxalement pas les moyens de consommer. Il s’agit d’une paupérisation volontaire, qu’il faudrait tâcher de limiter.
Le problème réside pour lui non pas dans les ressources, qui sont nombreuses, mais dans leur gestion politique. Il en va de même en ce qui concerne la céréale engera, cultivée sur un mode extensif, qui ne parvient plus à nourrir la population éthiopienne. Le poids de la tradition fait que les populations refusent en effet de renoncer à cette céréale, qui permet traditionnellement de confectionner pâte puis crêpes. Les variétés de maïs implantées par les colons dans d’autres portions de l’Afrique sont également perçues aujourd’hui comme constitutives de la nourriture immémoriale des populations qui les cultivent, mais posent vraisemblablement d’autres problèmes. En effet, Alexandre Poussin pense que ces céréales jouent un rôle non négligeable dans l’apparition du diabète africain.
Dans la salle, on s’interroge sur la situation en Afrique du Sud, une des participantes revenant sur la description contrastée de fermes de colons bien entretenues et les redistributions de terres aux africains, mal gérées par la suite.
Pour Alexandre Poussin, il s’agit d’un problème de management. Les descendants hollandais se sont appropriés des terres non exploitées, ensuite redistribuées à des populations qui ne savent pas gérer des terres et souhaitent par ailleurs vivre en ville. Cette mesure a été, selon Alexandre, décrétée contre le souhait des gens : les Noirs souhaitent quitter la terre, les Blancs n’étant pas non plus en situation de force, et ne possédant pas d’autre nationalité que sud-africaine. Ce fut pour lui un geste symbolique désastreux de donner des terres à des populations qui ne le souhaitaient pas.
Retour sur le Rift
Claude Collin-Delavaud, président de la société des explorateurs, présent dans la salle, connaît Alexandre Poussin depuis longtemps, ayant notamment débattu de la pertinence d’arrêter leur périple à Jérusalem. Claude Collin Delavaud estime en effet qu’ils auraient pu poursuivre leur marche à la poursuite du Rift... jusqu’en Turquie !
Il évoque aussi les débats qu’ils ont nourris avec Yves Coppens concernant l’apparition de l’homme autour du Rift. Coppens estimait en effet il y a plus de 20 ans que l’obstacle du Rift pouvait expliquer le maintien de l’homme sur la portion est de l’Afrique durant des millions d’années. La découverte de restes humains à l’ouest du Rift bat aujourd’hui en brèche cette hypothèse. M. Collin Delavaud repose la question de cette coupure à Alexandre Poussin.
Alexandre Poussin précise qu’Y. Coppens se défendrait bien aujourd’hui de cette théorie de l’« East Side Story » ! En ce qui les concerne, le Rift s’est présenté comme un axe intellectuel, bien qu’il fût évident que l’homme est né de part et d’autre de ce Rift, ce qu’a montré M. Brunet en allant fouiller les bassins du Tchad décapés par les vents. Les bipèdes ne suivaient pas cette coupure du Rift. En outre, l’homme n’est vraisemblablement pas apparu dans les zones forestières. Il a donc fallu que la forêt rétrécisse pour que se développent des espèces préhumaines, dont beaucoup échouèrent et disparurent. Au passage, Alexandre explique qu’aucun des spécimens retrouvés jusqu’à présent ne colle avec les autres ! Les zones forestières n’offrent rient d’évolué en la matière, et ne présentent que peu de possibilités de trouvailles. A contrario, se développe l’idée d’une naissance des hominidés en lisière de forêts, véritable « genèse épisylve », qui expliquerait les découvertes faites depuis le Mali, la Mauritanie jusqu’à l’Angola ou au Malawi, autour de Friedman Schrenk. Bref, d’un point de vue scientifique, la problématique du lieu d’apparition s’est déplacée, depuis le Rift vers ces zones de bordures de forêts, mais le fossé tectonique est resté l’axe structurant de leur périple. Pour l’arrivée à Jérusalem, le passage se fit par Tibériade. Si le canal de Suez constitue une coupure avec l’Afrique, il leur semblait important de finir aussi ce parcours sur les pas de l’homme dans un lieu qui a aussi marqué l’émergence d’une civilisation.
Eloge de la lenteur
Michel Sivignon insiste quant à lui sur la valeur géographique de la marche, de cette découverte du monde « avec les pieds ». Selon lui, la démarche de Sonia et Alexandre n’est pas si éloignée des sciences sociales. L’éloge de la lenteur que constitue leur démarche, ce luxe du temps passé à marcher durant ces trois ans sont autant d’éléments qui permettent d’établir des connaissances solides. L’image de l’Ethiopie développée dans Africa Trek s’éloigne des travaux géographiques traditionnels, donnant à voir d’autres éléments, la lenteur du cheminement permettant des observations d’autant plus fines. Le partage d’expériences avec les personnes rencontrées, l’humilité de leur marche à pied a permis, selon Michel Sivignon, aux deux marcheurs de faire apparaître de véritables éléments scientifiques.
Alexandre Poussin poursuit, évoquant de fait leur intérêt pour les approches pluridisciplinaires, et plus encore par leur démarche d’ « honnête homme ». Il convient que les représentations occidentales de l’Ethiopie sont celles de personnes n’ayant vraisemblablement pas parcouru le pays à pied ou sur des pistes balisées. Les humanitaires sur place n’ont d’ailleurs pas exactement le même regard que les touristes. Cette période fut particulièrement formatrice pour les marcheurs, Alexandre précisant par ailleurs une fois encore que l’Ethiopie ne mérite pas une vision unilatéralement négative, le passage dans les villes n’occasionnant par exemple aucun problème (à l’inverse du reste de l’Afrique).
Marcheurs ethnologues
Une nouvelle question est posée concernant l’existence ou non de rites observés dans les villages traversés. Plus encore, l’interlocutrice souhaiterait savoir si Sonia et Alexandre ont ressenti qu’on leur cachait quelque chose. D’après ce dernier, le fait d’arriver en couple a levé bien des suspicions et permis que nombre de portes leur soient ouvertes. L’absence de rapport financier et la lenteur imposée par la marche ont évité que leur soit présentée une image de papier glacé de l’Afrique, autour de rituels totalement recomposés pour le temps d’un reportage. Pour Alexandre, l’absence de rites de type vaudou tient aussi à leur itinéraire exclusivement oriental ; une marche plus à l’ouest aurait certainement permis la découverte de davantage de rites. Enfin, ils n’ont ressenti aucune déception face à cette absence, leur but étant de percevoir la réalité et non des reconstructions de l’Afrique.
Revenir
Une autre question est posée sur la difficulté éventuelle du retour. Alexandre Poussin explique que son « immunité africaine » tend à faiblir. Après avoir vécu 3 ans de luxe absolu dans le plus strict dénuement, le retour aux contraintes parisiennes, depuis les surfaces étriquées jusqu’au poids des objets dans la vie quotidienne s’avèrent plus ou moins difficiles à accepter. Ils redécouvrent tous deux le problème d’un temps qui s’achète, de règles différentes. Pourtant il insiste pour dire le bonheur de leur vie actuelle, expliquant que « le paradis est là où je suis ».
Depuis leur retour, l’Afrique ne les a que peu quittés, puisqu’ils ont dû s’atteler au classement et à la sélection de plus de 14 000 diapos, à la rédaction du livre, à la mise en légende des photos ou encore au dérushage des films. Ces travaux s’achevant peu à peu, ils s’éloignent davantage de l’Afrique, et se sentent de plus en plus confrontés à la réalité, à un monde plus dur que celui qu’ils avaient quitté. Leurs projets actuels sont aussi liés à l’Afrique : ils s’attachent notamment à permettre la venue d’un chirurgien ophtalmologue pour opérer de la cataracte certains des nombreux diabétiques que compte le continent.
Difficile de rendre le ton de cette soirée qui s’achève à près de 22h30, mais donne une idée de l’exploit de ces deux marcheurs du troisième millénaire...
Pour aller... plus loin :
http://www.africatrek.com
Compte rendu : Véronique Fourault (université Paris 1)
