Tout ce qui suit peut se décliner à l’infini, de nuance en nuance, pour assurer le passage de région en pays. Mais le modèle de base demeure, au prix des observations qu’autorise la lenteur. Le temps de l’habitant et celui du visiteur sont tellement décalés aujourd’hui que quelques visiteurs peuvent légitimement se sentir soudain plus programmés que leurs ordinateurs.
Le bourg s’éveille à cinq heures, dès le printemps, quand le jour se lève. Chacun s’ébroue dans son particulier, qui n’est jamais bien loin de celui du voisin, dont les bruits vitaux signalent la présence. Les femmes sont au marché dès six heures, pour vendre ou bien pour acheter. Certaines s’arrêtent au retour pour une séance de taijiquan, cette « boxe » au ralenti extrême, suivie d’arrêts bavards le long des échoppes de l’aube où galettes, pains, riz, fument encore, puis rapportent leurs emplettes à la maison. En ressortent vers 7h30 les actifs, ceux qui vont au travail à vélo et les autres. Tous les enfants, propres, nets, en uniforme, se mettent d’un coup en route pour l’école et disparaissent. Les bébés restent à l’abri, avec les vieillards, à l’arrière des maisons. On ne parle que pour dire le nécessaire, par phrases courtes ou interjections. Il fait frais, pas de vent. C’est l’heure du nettoyage des sanitaires pour ceux qui restent, l’heure où les femmes commencent à laver les légumes et où l’on pense à allumer les briquettes en nid d’abeilles du fourneau à charbon. S’il fait soleil, on aère la couette, directement sur la rue. La vie coule, souple, ordinaire.
Vers 8 h 30, premier signal du changement : le pêcheur à cormorans vient d’attacher son sampan à l’anneau sur le bord du canal, non loin du pont, au pied d’un saule. Les porteurs de palanquins vides ou les tireurs de carrioles remplies de breloques retrouvent leur place quotidienne aux carrefours ou à l’entrée des bâtiments publics. Les habitants qui ont la fortune d’avoir vue sur une rue passante ouvrent la fenêtre de leur rez-de-chaussée et font en trois gestes une échoppe : quelques petits bancs sur le devant et l’on peut commencer à faire grésiller l’huile dans le wok.
C’est l’heure où les premiers visiteurs arrivent, menés par leur guide, bambou à la main, fanion de couleur pure haut devant.
La foule s’épaissit progressivement, au point que les habitants refluent chez eux. Les bruits s’amplifient, échanges verbaux, bavardages sans fin, appels, cris, galopades, bruits de moteurs. À partir de 11h, l’agitation est à son comble. Les groupes s’entrechoquent. Il est toujours quelqu’un pour courir s’agglomérer ici ou là. La rue appartient aux visiteurs en carapaces compactes, avec leurs tenues tellement exotiques qu’ils les croient confortables alors qu’elles ne sont que négligées. Ils flânent, poussent toute porte entrouverte, braquent d’un mouvement vif leur caméra sur l’autochtone de passage. Des groupes se font et se défont autour d’un habitant offrant quelque curiosité. Enfin, offrant... ! Jusque vers 13 h, l’échange bat son plein entre la foule et les habitants, C’est le mai-mai (vendre-acheter, mais le ton n’est pas le même), qui signifie aussi marchandage, dans le souffle chaud de la réverbération des murs blancs.
Soudain, c’est le rappel aux cars et aux minibus, l’heure de l’ailleurs pour les visiteurs. Dans le piétinement hâtif du reflux, on découvre des habitants alignés le long des murs, serrant leur bourse, repliant leurs affaires et se repliant eux-mêmes à l’intérieur des murs. La rue est bientôt somnolente. Apparaissent les jeunes arbres plantés et alignés par des édiles subventionnés depuis l’outre-mer. Dans les maisons, à l’étage, commencent à se faire entendre les claquements du mahjong. Vers 15 h, petite recrudescence d’activité avec l’arrivée d’un car ou deux de touristes tardifs, moins vifs et moins serrés que le matin, mais disposant aussi de moins de temps. Il faut vite faire affaire, le guide houspille ses oies (ou ses pingouins). Les rues adjacentes demeurent calmes, à l’ombre, un résident imprudent se hasarde à s’installer au frais. Aussitôt mitraillé au téléobjectif, il figurera au retour le scalp de l’authentique. Puis vers 16 h tout se vide à nouveau, pour de bon. Le bruit des moteurs s’éteint au loin.
L’atmosphère change d’un seul coup, dans les ombres longues. La brise se lève, plus besoin de s’éventer. Dans chaque cuisine, quelqu’un s’affaire au repas du soir, qui sera pris entre 17 et 18 h. Légumes, riz, sauce, du poisson parfois, quelquefois du porc en cubes ténus. Les bâtiments protégés sont cadenassés, les autres espaces publics investis par les résidents, qui avec une chaise, qui avec un banc. On tend un filet entre deux jeunes arbres pour jouer au badminton. Quelques vieilles personnes font des gestes devant leur porte, vestiges de gymnastique. Les enfants, de retour de l’école, jouent pour moitié et pour l’autre font leurs devoirs, dans un silence surprenant. Les vélos des actifs arrivent par grappes et atterrissent d’un mouvement gracieux, chacun devant sa maison, comme se pose un vol de grandes grues grises. Et, aussitôt, chacun se faufile derrière le mur destiné à empêcher l’indiscret d’apercevoir la cour. Le repas fini, on flâne un peu dans les alentours de la maison, quelques-uns bricolent, les enfants jouent. Ceux qui marchent le font dans des sandales en tissu et en corde. On n’entend jamais claquer un talon. La nuit qui s’annonce amorce le repli vers l’intérieur, des télévisions s’allument, le bruit sec des dominos reprend. Les portes se ferment.
Demain, ils vont revenir, tous différents, tous semblables, pour tous la première et dernière fois. Dans la rivière, l’eau qui coule n’est jamais la même. Ils vont manifester leur plaisir de découvrir, pensent-ils, la vie authentique d’un bourg miraculeusement préservé de destructions historiques. Sapèque après sapèque, ils vont s’approprier des objets spécialement créés à leur intention. Par bonheur, leurs sapèques se nomment yen et dollar.
Cassandre (p.gentelle@wanadoo.fr)
Nota bene : dans mon Petit Robert de 1977, dirigé par P. Robert, A. Rey et J. Rey-Debove :
Sapèque : n. f. (1850 ; de sapek, mot malais). Ancienne monnaie chinoise et indochinoise, petite pièce de la plus faible valeur.
Il paraît que dans les Petit Robert plus récents, le mot ne figure plus. Le français devient de plus en plus une langue internationale, n’est-ce pas ? C’est sans aucun doute le moment, en pleine mondialisation, de supprimer les mots étranges...
