« La paix pour vaincre sans combattre »
Ce titre, en forme d’oxymore, peut sembler belliqueux. Il mérite, en tout cas, réflexion. Prétendre à la paix pour vaincre, même sans combattre, paraît antinomique. Cela s’explique pourtant si l’on s’interroge sur ce que veulent réellement les Chinois. Pour ce que nous en savons, pour ce qu’ils en disent, pour ce que nous pouvons anticiper d’un avenir proche, les Chinois veulent « vaincre », mais vaincre veut dire quoi ? On y reviendra plus loin et en conclusion. Pour développer leur pays, ils ont besoin de la paix. D’une guerre militaire, surtout pas. Ils la perdraient inévitablement, ils en sont persuadés. La guerre s’entend, d’évidence, avec les Etats-Unis. Contre qui d’autre la Chine pourrait-elle, aujourd’hui et dans quinze ans, avoir à se battre ? C’est, en partie, par un jeu de fascination en miroir, parce que les Américains - ou une partie d’entre eux, au pouvoir actuellement - disent craindre la Chine, que des nouvelles inquiétantes sont périodiquement diffusées, annonçant des conflits en gestation, surtout en ce moment. La menace d’une « vraie » guerre paraît cependant exagérée. Au-delà de la réalité de la croissance des budgets militaires et des grandes manœuvres diplomatiques, les rodomontades, de part et d’autre, font partie du jeu d’une autre guerre, bien plus réelle celle-là, bien plus actuelle, qui est économique et mondiale à la fois. Car la « mondialisation » nous trompe : elle n’est pas si pacifique qu’il y paraît.
La Chine a décidé depuis peu qu’elle ne fait plus partie du Tiers Monde. Elle veut changer de catégorie et faire partie de ceux qui mènent le monde, à leur côté plutôt que contre eux. Cela lui paraît plus efficace. Elle retrouve en cela les vieilles stratégies du temps des Cinq Hégémons (- 685 à - 591) et des Royaumes Combattants (- 480 à - 221). Le temps est révolu où elle prétendait se poser en leader du Tiers Monde (à partir de Bandoeng en 1955 et surtout de la rupture sino-soviétique en 1960-62), dans sa tentative révolutionnaire et irréaliste (utopique) de s’opposer à la fois à l’hégémonie soviétique et à l’hégémonie américaine. « Le monde a changé, nous devons changer » disent les Chinois en 2005, surtout depuis l’effondrement soviétique (proverbe : ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent qui change - encore faut-il tourner à propos -). Ce changement ne suppose ni jugement de valeur ni qualification morale. C’est le mouvement du cosmos qui l’a voulu, s’y conformer est juste correct. Pour les Chinois, il y a des pauvres, il y a des riches. C’est tout. Des puissants, et des faibles. Des actifs, et des paresseux. Etc. Ces dichotomies peuvent paraître simplistes et doivent l’être en effet. Mais elles sont assez efficaces à court terme, tant qu’elles ne sont pas chargées à l’excès de morale, comme nous faisons, nous autres. Un riche peut devenir pauvre, un pauvre riche. Être riche n’est pas « mieux » : c’est juste plus confortable.
Une des grandes différences entre eux et nous, c’est qu’ils ne sont pas chrétiens et, par conséquent, ne se sentent pas coupables de ce qui arrive. S’il en fallait, seraient « coupables » ceux auxquels « des choses » arrivent parce qu’ils n’ont pas agi selon les règles. Les Chinois (si l’on peut parler des Chinois comme d’un seul bloc !) continuent à avoir un regard « cynique », « dur », sur le mouvement des choses. Leur pays a reçu beaucoup de gifles dans le passé, lointain et récent. Ils veulent aujourd’hui se donner les moyens de n’en plus recevoir. Ils ont donc à « se battre » pour gagner le respect de ceux qui, autrefois, les ont giflés. Le moyen actuel de mettre ces idées en pratique ? Construire un pays qui ne puisse plus jamais être dominé. Ils estiment qu’il leur faudra cent ans pour y parvenir, car le différentiel de puissance entre les Etats-Unis et les pays pauvres est, pour l’instant, inébranlable.
Au plan militaire (ce qui veut dire technologique et financier, l’un n’étant rien sans l’autre), la puissance américaine est telle que, malgré leurs progrès, les Chinois ne pensent pas pouvoir rivaliser avec elle avant 2100. Aucun autre peuple dans le monde non plus. Il faut donc, pour ne pas rester soumis à cette puissance, se donner les moyens de faire autrement. Depuis 1980 et la fin du maoïsme, les Chinois ont abandonné la confrontation directe, pour s’engager dans la voie « capitaliste » du développement par « l’ouverture et la réforme », à la suite de Deng Xiaoping. Il faudrait sans doute consacrer un café-géo entier à définir ce qu’on entend aujourd’hui par capitaliste. Et l’on saisit bien que le slogan « l’ouverture et la réforme » permet de ne pas évoquer directement son contraire de la période maoïste, « le repli sur ses propres forces et la révolution ». Cela implique évidemment, puisque la Chine se dit toujours une « démocratie populaire » dirigée par un Parti « communiste », que l’on redéfinisse soigneusement ces termes, ce qui pourrait occuper d’autres cafés géographiques.
Les Chinois ont pris conscience du défi que posent les pays riches aux pays pauvres. À tout prendre, mieux vaut être jeune, beau, et fortuné que... Au rythme actuel, les riches seront toujours plus riches et les pauvres, plus pauvres, même relativement. Consommer de plus en plus de tout pour aller où ? Nul ne sait, mais allons-y gaiement ! L’aide de l’ONU est insuffisante et son pouvoir quasi nul, les remises de dettes sont limitées et altèrent la dignité d’un pays ou d’un peuple. Les Chinois ne veulent pas être endettés, cela encourage le néocolonialisme. On peut penser que leur ton est dur et leur manière de parler, sous des apparences polies, violente et agressive. C’est vrai. Mais la Chine est tout sauf un pays rempli d’éphèbes se prélassant sur une plage de sable fin, entourés d’odalisques !
Le monde est « en guerre » en ce moment, peu de gens paraissent s’en rendre compte. La guerre ne se résume pas à des coups de fusils. Elle peut être militaire comme en Irak. Les Etats-Unis sont au bord d’affrontements armés un peu partout : la Syrie est directement menacée, l’Iran, la Corée du Nord sont considérés comme des États voyous. Le différentiel de puissance est tel qu’aucune autre puissance ne peut s’opposer à ceux qui ont décidé d’imposer leur ordre dans le monde actuel. Il faut donc mener le combat par d’autres moyens. La mondialisation, voulue par le capitalisme, est devenue une opportunité formidable pour la Chine, si elle parvient à maîtriser ses « démons » internes : corruption, exploitation, aventures régionales, fracture sociale, nationalisme, etc., en plus des faits « objectifs », vieillissement, pénurie d’énergie, pollution... Cependant, en l’état actuel des choses, le fait majeur, pour des décennies si tout se passe bien, c’est le développement en cours d’une société riche, puissante, moderne, au moyen de la guerre économique qui préexiste au développement chinois.
La Chine ne veut plus penser qu’à elle, en s’appuyant sur les autres. Ses responsables estiment qu’elle ne deviendra un pays riche et responsable qu’en conservant un régime fort qui fait tenir ensemble treize centaines de millions d’individus, bientôt quinze. Difficile de passer à la « démocratie libérale » (par opposition à « populaire », encore des termes à définir soigneusement) quand on voit à quelles évanescences elle livre certains pays. Les mots d’ordre stabilité et développement pacifique sont une nécessité, même s’ils sont aussi des slogans de propagande. Le projet pour 2050 est déjà publié : pour être un peuple respecté, il faut appliquer pour l’essentiel ce qu’on annonce, tout en conservant dans la discrétion plusieurs fers au feu. Cela revient à participer complètement au grand jeu mondial que se livrent les puissances, petites ou grandes. Et à s’en donner les moyens. On ne part pas de zéro :
Les Chinois sont 1,3 milliard.
La Chine est membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU.
Elle est membre de l’OMC depuis 2001.
Toute guerre conventionnelle (avec des armes, donc) viendrait déranger les projets chinois. Un conflit en Asie orientale, même localisé, arrangerait l’adversaire de la Chine et empêcherait celle-ci, quelle qu’en soit l’issue, de s’installer dans le monde pour devenir incontournable. Lorsque l’armée qu’elle construit actuellement, sur le modèle de celle des Etats-Unis, sera au même niveau que celle des Américains, il sera temps de rediscuter de la direction du vent. En attendant, comme on dit à Hong Kong « Si tu ne peux mordre, ne montre pas tes dents ».
La Chine travaille à sa puissance, donc prend la place d’autres puissances. À l’échelle mondiale, elle occupe un espace de plus en plus important. Si le gâteau est constant mais que sa part grandit, cela va faire des dégâts. Il est donc impératif d’agrandir le gâteau. Mais, même agrandi, il est injustement partagé : les trois-quarts vont, en gros (suivant la manière dont on compte et ce que l’on prend en compte, pas seulement le PIB) aux pays riches, le reste aux pays dits pauvres, dont la Chine et l’Inde qui abritent ± 35 % de l’humanité. Cette injustice ne peut durer et va entraîner des modifications considérables dont, probablement, les plus pauvres feront les frais. Or, la Chine, avec 20 % de la population mondiale, souhaite disposer - a minima - de 20 % des ressources : bancaires, satellitaires, énergétiques, etc. et s’inscrire en même temps parmi les pays de tête dans l’aventure de notre XXIe siècle, les hautes technologies. Elle va donc se servir. Cela ne renforcera pas l’égalité entre les peuples. Tous les individus naissant libres et égaux en droits, deviendront-ils un jour égaux en fait ? La Chine n’a pas le temps d’attendre. Que le meilleur gagne ! C’est cela, « vaincre », à l’heure actuelle. C’est acquérir ce dont disposent les mieux lotis. Dès qu’un Français met les pieds en Chine, il perçoit comme une sorte de décalage entre notre tendance à nombriliser nos problèmes et celle des Chinois à avoir une vision prospective. Ils savent ce qu’ils veulent. Et nous ? Nombreux sont ceux qui paient cher la métamorphose actuelle de la Chine. On a compté officiellement 74 000 émeutes paysannes l’an dernier. Mais, pour l’essentiel, la population est persuadée qu’il faut travailler dur pour réussir. Nos 35 heures font sourire.
L’institut Gallup, de Princeton, est allé sonder les Chinois fin mars 2005. A la question :
« Si vous pensez que ce que vous désirez de la vie possède une quelconque influence sur votre vie quotidienne, quels sont vos souhaits ou vos espoirs pour l’avenir ? Autrement dit, si vous imaginez votre avenir de la meilleure manière possible, à quoi devrait ressembler votre vie pour que vous soyez heureux ? » (la question est contournée, sic !)
Les réponses classées par l’institut ressemblent beaucoup à ce qui se dit ailleurs.
1 : Etre plus riche, avoir une plus grande prospérité personnelle, c’est-à-dire un salaire élevé, une maison agréable, une voiture.
2 : Avoir une petite entreprise, à condition d’être patron car être patron, c’est donner du prestige à sa descendance.
3 : Avoir un gouvernement local qui donne plus qu’il ne prend.
4 : Avoir un environnement plus propre.
5 : Une sécurité sociale et des traitements médicaux accessibles au plus grand nombre.
6 : La paix dans le monde et la stabilité sociale dans le pays.
7 : Pouvoir voyager, pouvoir changer de résidence, parfois émigrer (bien que les Chinois aient été jusqu’à nos jours un des peuples qui migre volontairement le moins).
8 : Pouvoir envoyer les enfants étudier dans les meilleures universités du pays, et de préférence dans les meilleures universités étrangères
Plus de 100 000 étudiants chinois vivent hors de Chine, si possible dans les universités les meilleures, où ils sont nombreux parmi les meilleurs étudiants. Plus de la moitié s’installe (provisoirement ?) à l’étranger, les autres rentrent et sont nombreux à travailler pour le pouvoir, à condition, problème de taille qu’on n’a pas le temps d’évoquer aujourd’hui, qu’ils se coulent dans le moule du Parti.
Les Chinois sont conscients que, si leur pays devient une puissance et joue d’égal à égal avec les plus riches, cela impliquera une rivalité stratégique. Avec (ou plutôt contre) qui ? C’est l’incertitude des temps prochains, où va se dessiner un monde soit unipolaire, soit multipolaire. C’est-à-dire que la guerre économique, idéologique, secteur par secteur en raison de la concurrence généralisée, va se révéler extrêmement complexe en raison de l’enchevêtrement des intérêts et donc des divergences. On voit bien qu’il se constitue des « blocs » qui ne sont pas homogènes (Union européenne, ASEAN + 3, APEC, etc.) et qu’en outre les relations bilatérales se multiplient même entre pays rivaux. Cela implique un état constamment mouvant des rapports de force. En tenir la carte à jour devient une nécessité urgente pour les géographes, s’ils ne veulent pas être contraints de recopier les cartes dessinées par d’autres. En n’oubliant pas que c’est d’une guerre sans armes qu’il s’agit, une guerre « sournoise », dans laquelle toute part de marché supplémentaire est forcément arrachée à quelqu’un d’autre. Telle est bien la philosophie de la mondialisation actuelle.
Le 3 novembre dernier, un membre du gouvernement chinois a déclaré « Nous avons décidé, dans tous les domaines, d’arriver à l’excellence. Nous mettrons le temps qu’il faudra. Mais, si nous voulons être excellents partout, nous ne voulons nullement humilier les autres ». Si cela pouvait être vrai... ! Comme, dans le classement de richesse des 203 pays du monde, la Chine se situe dans une honnête moyenne ; comme la guerre militaire, par les armes, est a priori exclue des projets ; comme, en outre, les Chinois sont persuadés que les rapports mondiaux ne sont que des rapports de force ; il est naturel qu’ils se retournent vers les vieilles recettes de leur civilisation pour voir s’ils n’en pourraient pas tirer quelque avantage.
Pour les comprendre, nous disposons d’écrits qu’étudient tous les stratèges depuis deux millénaires en Asie, et environ cinq cents ans en Europe. Ce ne sont donc pas des recettes nouvelles. La force d’un petit livre, qu’il faut savoir méditer et rendre actuel, tient dans moins de quarante pages datant du IVe siècle avant notre ère (Sun Tzu, L’art de la guerre, traduit et commenté par Jean Lévi, Collection Hachette Pluriel). C’est un livre à lire, d’autant que la version actuelle mise en français et ses commentaires sont quasiment parfaits.
On en résumera l’idée principale : pour « vaincre », pour gagner une guerre, il s’agit de ne pas la faire et, si possible, d’en mener en réalité une autre, dissimulée et farouchement niée. L’art est de mener dans le brouillard l’adversaire au point où, à la limite du déclenchement du conflit, il s’aperçoit que le combat est devenu inutile parce qu’il a déjà perdu. Le vrai stratège construit sa politique (car c’est de politique qu’il s’agit, au plus pur sens du terme) par tous les moyens, en fonction du traité qu’il imposera à son adversaire, en lui laissant la « face sauve » et même en allant jusqu’à lui représenter qu’il y trouve son compte. C’est bien ainsi qu’il faut entendre, à mon sens, le titre de ce café-géo : ne pas faire la guerre, pour vaincre en donnant l’apparence d’apporter la paix.
Débat
Qu’entend t-on par « guerre idéologique » ?
Il me semble que, pour la direction chinoise actuelle, les Chinois doivent aider la fabrication d’un monde dans lequel ils auront une bonne place. En même temps, elle aimerait proposer une solution alternative à l’idéologie américaine, bien que les élites et la population dans son ensemble soient complètement fascinées par l’Amérique, désireuses d’imiter son mode de vie et assez portées à en assumer l’idéologie. Un des penseurs du Parti, cependant, en vogue actuellement, a ainsi décrit les trois tendances majeures qui devraient émerger en Chine pour l’arrimer au monde :
Un nouveau type d’État, de nation, de peuple, fondé sur une industrialisation non destructrice, au contraire du modèle américain.
Un État qui aura su établir des rapports d’égalité avec tous les États du monde, rapports où chaque contractant sera gagnant.
Une nouvelle civilisation proprement chinoise fondée sur une vision pacifique du monde, la tradition chinoise la plus antique intégrant Confucius à un socialisme d’un type nouveau et plus élaboré ....
Bien entendu, nous ne sommes pas obligés de prendre ces déclarations à la lettre. Cela paraît même un bel exemple de ce qui vient d’être dit de Sunzi (Sun Tzu). Acquiesçons donc et attendons sans rire que vienne enfin le temps où les poules auront des dents.
Avancer qu’en Chine, l’industrialisation deviendra non destructrice ne correspond pas à l’image que l’actualité véhicule. Qu’en est-il du développement durable ?
Entre ce que les Chinois voudraient faire et ce qu’ils font, le bras de mer est assez étendu. Il existe en Chine de vigoureuses protestations contre le développement actuel. Sans parler autrement que du bout des lèvres de développement durable, la direction actuelle souhaite se rallier à la position de la majorité des principaux pays pollueurs, quand ils changeront d’avis. En attendant, la Chine va continuer à détruire, en rappelant à l’occasion aux Occidentaux qu’ils n’ont pas de leçon à leur donner. Il faudra un jour écrire une vraie histoire mondiale (traite, conquêtes européennes, américaines, japonaises, génocides, colonisation) qui ne soit pas écrite par les seuls dominants. Les Chinois ont besoin de faire vivre un peuple nombreux. Quand j’ai mis les pieds en Chine pour la première fois, il y a quarante-six ans, il y avait presque moitié moins de Chinois ! Le maoïsme a-t-il commis une erreur énorme en favorisant le boom démographique ? Les stratèges actuels le pensent, mais nous n’avons pas assez de recul. La démographie demeure le premier problème mondial, que personne ou presque ne veut évoquer (ce n’est pas politiquement correct). Nous sommes passés en cinquante ans de 3 à 6 milliards d’hommes. Il y en aura 9 milliards en 2050, et pourquoi tant, et pour quoi faire ? Le souci premier des dirigeants chinois est de nourrir leur peuple. Donc de trouver du pétrole, du ciment, de l’énergie, etc., pour en faire des êtres humains comme nous. Si nous trouvons que notre niveau de vie, auquel ils aspirent, est dispendieux, pourquoi ne le réduisons-nous pas au lieu de leur reprocher leur voracité et les pollutions associées, qui sont celles de notre modèle de développement depuis cinq cents ans, voire plus (des essartages à l’atome fissible) ?
Les Chinois ont des objectifs : réduire la population rurale qui représente aujourd’hui 60 % du total, alors que dans les pays développés, l’agriculture n’occupe que 5% des populations. D’ici 2050, la Chine veut passer à 40 % de ruraux. Cela consiste à envoyer 270 millions de personnes dans des villes ou des banlieues qui n’existent pas : combien de maisons, de ciment, de vitres, etc. ? À cette échelle, cela n’est plus le problème de la seule Chine. La concurrence pour les matières premières va devenir féroce quand l’Inde, puis l’Afrique s’y mettront vraiment. Si cela fait peur à la planète, que l’on en parle ensemble. Mais qu’on parle de tout : la démographie, la consommation sans fin, l’accaparement de l’argent, les brevets, le non partage des nouveautés, les armes et tout ce qui chagrine. Qui le fera ? Nous critiquons volontiers les Chinois. Eux nous estiment malhonnêtes ou, au mieux, inconséquents.
Les étudiants qui reviennent en Chine ne rentrent-ils pas dans un système de corruption générateur de nouvelles inégalités ?
C’est une question tout à fait d’actualité, dont parlent volontiers les Chinois. Une corruption incomplètement combattue et des inégalités croissantes ? Mais c’est notre monde occidental qui se décrit ainsi ! La Chine est-elle en train de lui ressembler ? Oui. Globalement, cette idée lui plaît même assez, car une certaine Amérique reste extraordinairement fascinante par sa capacité d’innovation, son dynamisme, son pragmatisme, la volonté de réussite... Et aussi par l’inégalité, moteur du mouvement, l’attrait pour le jeu, la possibilité de s’enrichir sans mesure... Les Chinois aimeraient attirer chez eux la même force d’innovation, ou la sortir d’eux-mêmes, pour proposer un monde alternatif. Mais ils en sont, à tous points de vue, bien loin, bien loin, au point qu’en Chine même des voix, vite muselées, ont émis l’idée que jamais la Chine n’y arriverait, tant son retard est massif dans les domaines de pointe. Certes, au lieu de cette civilisation prédatrice dans laquelle ils craignent que leur pays s’enfonce, certains penseurs voudraient revenir aux leçons de la civilisation chinoise : fonctionner selon la vertu, c’est-à-dire selon une organisation consciente, pacifique, acceptée par tous, bref, une société apaisée, fluide, consommant raisonnablement... Ce que nous appelons une utopie, car cette société n’a jamais existé, surtout pas dans le passé. Il est d’autres penseurs qui disent qu’un pays composé de 150 millions de millionnaires et d’un milliard de pauvres ne peut perdurer. Ils envisagent au contraire des scénarios catastrophiques : la Chine peut imploser, des régions réclamer leur autonomie, Taiwan s’émanciper définitivement, les paysans ne pas supporter la métamorphose actuelle... Que pouvons-nous faire d’autre, devant cette Chine lancée à pleine vitesse, que de tenter de comprendre sa trajectoire sans trop nous projeter... ?
A Mulhouse, au café Rey, mardi 22 novembre 2005
Pierre Gentelle
Notes/ Françoise Dieterich
