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Animateur(s)/auteur(s) du sujet : Dominique Dias-Briand
Numéro du document: 753
Date de publication: 14 décembre 2005
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Aix-en-Provence, 14 décembre 2005
Villes en formes ou l’histoire des formes urbaines ; qui fait la ville aujourd’hui ?

Dominique Dias-Briand est architecte et urbaniste.

A partir d’un balayage visuel des formes de l’histoire urbaine, des cités grecques aux cités-jardins, de la cité radieuse à Palm-Island, demandons nous comment se forment nos quartiers, et comment sont-ils pensés ?


Introduction

Nous sommes interpellés sur le thème des « formes urbaines », d’abord dans la recherche de solutions formelles à la crise du foncier provoquée par l’étalement urbain.

Définissons le concept de « forme urbaine ». Une forme urbaine est un morceau de ville, éventuellement générique de la ville dans son ensemble. Les formes urbaines sont des ensembles plus vastes que les opérations immobilières. Elles composent l’apparence et les logiques internes des quartiers et de la ville. La forme urbaine est entendue au sens commun (figure, configuration) mais surtout au sens philosophique (organisations, structure, genèse des formes), selon les définitions de Roger Brunet (Dictionnaire critique - Les mots de la géographie). Nous nous abstenons donc ici de rechercher comme des constellations les formes cachées dans les dessins de nos villes.

L’analyse spatiale (par exemple Sète) montre l’étendue du phénomène de l’étalement urbain, et l’intérêt d’une réflexion sur la densité. L’habitat pavillonnaire a multiplié par 4 la superficie urbanisée en construisant moins de logements que dans les centres urbains.

Voyage dans l’histoire des villes

Villes grecques, puis romaines
L’origine de l’urbanisme remonte aux travaux d’Hippodamos, chargé de reconstruire la ville de Milet vers 500 av.JC. La conception repose sur un découpage spatial en trois secteurs, regroupant les habitants selon leur classe sociale (prêtres, guerriers, artisans), et plaçant au centre de la ville une agora. Cette trame géométrise la notion de rue et le schéma devient la matrice esthétique de la ville. Ce plan est identifié comme le « programme génétique » de la ville occidentale. Le monde romain exporte ce modèle, notamment par la construction de ses nombreuses colonies, et l’on retrouve cette trame et les axes des cardo et décumanus au cœur de la plupart de nos villes, et jusqu’à la fondation des bastides du sud-ouest. La ville romaine dense possède en effet les attributs de la ville occidentale : confort et insalubrité, surpopulations, ségrégations... (cf. Insulae)

Utopies des humanistes
L’île imaginaire d’Utopia de Thomas More est découverte par un navigateur, compagnon de route d’Amerigo Vespucci. Cette île est maillée par un réseau de cinquante-quatre villes de 6000 familles construites sur le même modèle urbain, avec les mêmes édifices et le même système politique de type suffrage indirect. Comme l’Abbaye de Thélème du Gargantua de Rabelais (1534), ces modèles urbains sont d’abord des modèles sociaux basés sur la confiance que les humanistes placent en l’éducation et la culture pour assurer l’épanouissement de l’humanité.

Les villes par les militaires
Plus prosaïques, pendant que rêvent les humanistes, ce sont plutôt les militaires qui construisaient les villes. L’exemple de la ville de Brouage, sous Richelieu a traversé les âges (XVIIeme). L’approche militaire et d’abord fonctionnelle, et focalisée sur la limite de la ville et la défense de son enceinte. (Vauban)

La Renaissance italienne
Avant que ne tombent les remparts, la Renaissance italienne, et principalement l’invention de la perspective vont révolutionner le regard sur les villes et leur aménagement. (Rome, Le Bernin XVIIeme). Ce mouvement redessine les villes et les jardins d’Europe, (Londres, Marseille...) jusqu’à la construction de Saint-Pétersbourg par le jardinier Leblond, élève de Lenotre (Versailles).

L’habitat ouvrier
Avec la révolution industrielle, apparaît le logement ouvrier, qui est d’abord une préoccupation d’un patronat paternaliste (d’où découlera le logement social, ce qui fait dire à certains que le patronat est l’inventeur du logement social). Les phalanstères (et familistère, corons) sont les inventions urbanistiques qui répondent à ce besoin de loger les ouvriers, en harmonie avec l’outil de production. L’idéologie de ces formes d’habitat est emprise de défiance à l’égard de la ville traditionnel, lieu de perdition des mœurs et de perte de productivité.

Haussmann et le renouvellement urbain
Opération de salubrité, d’ouverture de la ville à la troupe ou de spéculation immobilière, le remodelage de Paris par le baron Haussmann est une opération de renouvellement urbain (1853) dont l’objectif est de « faire de Paris une ville bourgeoise ». C’est l’invention de l’îlot haussmanien résultant des percées sur le parcellaire ancien. D’autres villes remarquables connaîtront un « renouvellement urbain » teinté le l’art de dessiner les villes hérité de la renaissance italienne, à la suite de catastrophes majeures (Salonique 1917, Istanbul 1922...) ou par volonté « d’embellissement » (Rabat, Casablanca...). L’urbanisme colonial fait parfois la synthèse de l’urbanisme militaire et de l’art hérité de la Renaissance.

Cités-jardins
Au début du XXeme, apparaît une autre forme urbaine radicale, la cité idéale imaginée par Ebenezer Howard dans Les cités-jardins de demain (1902). C’est un modèle urbain alternatif qui veut apporter une réponse au problème de l’habitat à l’ère industrielle. La cité-jardin regroupe toutes les fonctions administratives et les activités tertiaires au centre, lui même entouré de jardins et d’avenues arborées bordées d’habitations et de commerces. L’urbanisation des quartiers et leur entretien sont gérés de manière mixte par des promoteurs privés et les pouvoirs publics. Les villes sont cernées par une couronne de terres agricoles où sont également implantées les industries. A terme les cités-jardins, reliées par un chemin de fer, formeraient des grappes d’agglomérations à dimension humaine, toutes fondées sur le même système de gestion collectif, mi public, mi privé. Le modèle prôné est celui de « ville à la campagne » Exemple de Letchworth Garden City (1907). On identifie une forme urbaine : LE CLOSE, appelé parfois chez nous « la marguerite », très présent dans nos lotissements...

Mouvement moderne
-  Ville linéaire industrielle, à l’Ouest comme à l’Est - « le style international »
-  Sotsgorod, les CIAM et Charte d’Athènes
Réalisations diverses : Le Corbusier imagine en 1922 la Ville contemporaine de trois millions d’habitants, projet révolutionnaire du Plan Voisin de réaménagement de la ville de Paris. Pour enrayer l’étalement urbain inéluctable, Le Corbusier propose de resserrer la ville en densifiant son centre par dix-huit tours de deux cents mètres de haut. Le Corbusier s’inspire de l’esthétisme fonctionnel des machines, prône une nouvelle architecture rationnelle et mono fonctionnelle. La ville de l’ère industrielle sera une « ville- machine ». Le mouvement moderne aura été très productif, et au-delà des projets effrayants et de ses applications de mauvaise qualité, certaines de ses réalisations répondent en tous points à un certain « cahier des charges » de l’urbanisme décliné du « développement durable ».

Aujourd’hui : post-modernisme et paradigmes néolibéraux

Post-modernisme
Le post-modernisme se définit par opposition au mouvement moderne, depuis que son élan s’est brisé sur le désastre des banlieues sans noms, l’horreur du béton, les tours et les barres... et le développement de l’habitat pavillonnaire pour les classes moyennes. Le post-modernisme peut se prévaloir de réalisations architecturales, mais on ne peut lui attribuer un urbanisme voulu, ou une « volonté de ville ». La ville produite est plutôt une résultante d’un environnement socioéconomique : des pavillons de style néoprovençal, dans des lotissements aux plans dérivés des cités-jardins, et un urbanisme réglementaire de zoning dérivé des visions rationalistes... Le mécanisme de production de la ville est ainsi décrit par David Mangin comme « la course poursuite entre l’infrastructure (Public), l’urbanisation résidentielle (géomètre) et l’urbanisme commercial (grandes enseignes) ».

La perte de « volonté de ville »
Le phénomène actuel d’étalement urbain conjugue une consommation décuplée du territoire et un abandon total de volonté de créer la ville. L’organisation de l’espace urbain par le plan est aujourd’hui décriée comme irrespectueuse de la complexité, et du développement durable. Cette idéologie interdit de penser et de planifier la ville, laissant le champ libre à la consommation dérégulée de l’espace par le marché... L’histoire montre une ville pensée et réfléchie par les militaires, les philosophes, les artistes, les patrons, les jardiniers et enfin les médecins et les ingénieurs... aujourd’hui cette ambition n’est plus.

Paradigmes du modèle libéral pour la ville
Les villes modernes se répandent, sans réflexion d’aménagement d’ensemble, en simple juxtaposition de produits d’investissements calqués sur quelques modèles :
-  Los Angeles pour l’habitat (cf. City of quartz de M. Davis), avec le modèle de la maison individuelle avec le confort de la consommation et des références culturelles standardisées (hacienda, Provence, colonnes...)
-  New-York pour les centre de pouvoir, d’abord économique et financier avec des grattes-ciels de bureaux (La City, La Défense, Hong Kong, Lagos...),
-  Las Vegas pour les attractions, la consommation et la sous-culture (avec les dérivés chinois, Disneyland Paris...

Tous ces ensembles sont mono-fonctionnels, reproductibles, ségrégés et spéculatifs, c’est à dire mondialisés. Ils participent à la déspatialisation de l’économie. L’exemple d’Abu Dhabi est le projet fou de construction d’une ville mondiale dans le désert à partir de ces modèles. En prévision de l’assèchement de la rente pétrolière, cet Etat projette in extenso une ville d’attractions pour les investissements et le tourisme.

Dématérialisation de l’urbain
L’exemple de Los Angeles montre que ce type de ville peut croître avec la finance pour seul moteur, en encourageant les mouvement spéculatifs (Los Angeles a entretenu l’illusion du « rêve Californien » pour rendre son territoire attractif, et son immobilier a su capter les investissement asiatiques... ). Et les promoteurs californiens sont ceux qui construisent aujourd’hui nos banlieues résidentielles et nos gated-cities (En Provence, Kaufman & Broad a transformé en communauté fermée un ancien village de vacances à Pont Royal, près de Salon-de-Provence).
La force de la logique financière est telle qu’elle emporte l’adhésion des classes moyennes, y compris sur un sujet aussi crucial que l’achat d’une propriété : plus de 80% des acquéreurs de logements réalisées avec les dispositifs de défiscalisation (lois De Robien ou Périssol...) ne prennent pas la peine de se déplacer sur le terrain où la « maison » sera construite. Ce qui représente plus de 40 000 logements chaque année qui sont ainsi délocalisés.

Bibliographie choisie :
-  Thomas MORE, L’utopie, 1516.
-  Nikolaï MILIOUTINE, Sotsgorod, 1930.
-  Italo CALVINO, Les villes invisibles, 1972.
-  Ph. PANERAI, J. CASTEX, J-C. DEPAULE, Formes urbaines, de l’îlot à la barre, 1977, Dunod, Paris.
-  Mike DAVIS, City of quartz, Los Angeles Capitale du futur, 1999.

Dominique Dias-Briand


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