Un jour, un homme naquit parmi quelques familles protestantes, dans un port qui passait pour l’un des plus sûrs de la côte atlantique française. Il s’appelait Samuel de Champlain. C’était entre 1567 et 1570. Ayant étudié la cartographie, la navigation aussi, il eut l’honneur et la joie de découvrir une partie du Canada et de fonder la ville de Québec, en 1608.
Un siècle (1670) après cette naissance aux effets imprévisibles, un jeune homme vivant à la cour de France, qui savait écrire en alexandrins, s’inspira d’une sorte de fait divers pour séduire son souverain, dispensateur de prébendes. Il avait nom Racine et son œuvre s’appelait Bérénice. Un autre courtisan, moins « romantique », mit la même année, en tragédie cette fois, la sombre histoire de Tite et Bérénice. Ces deux œuvres tournent autour d’un fait historique : le fils aîné de l’empereur Vespasien, cet empereur qui mit fin à la guerre de Judée - déjà -, emmène à Rome une juive qui est, il est vrai, la fille d’Hérode Agrippa. Il l’a capturée à l’issue du siège de Jérusalem, et se met en tête de l’aimer, lui que les historiens qualifient de débauché notoire. On n’aime qu’avec la tête.
Racine est subtil : il aperçoit le fait divers intemporel caché dans l’événement et dissimule son projet. Sa Bérénice n’est pas une tragédie inspirée de l’antique. C’est une histoire d’aujourd’hui, destinée au prince, une histoire de toujours. On sait que Titus, dont l’arc couronne toujours la Vélia, entre Colisée et Palatin, fut contraint par la plèbe de renvoyer chez elle Bérénice sans l’épouser : c’était le mariage ou l’empire.
Racine usa de l’antique comme fable, du fait divers comme actualisation des sentiments humains et, plus prosaïquement aussi, comme prétexte à un usage courtisan du présent. Dans son œuvre, un homme jeune erre sur les remparts d’une ville en pleurant la perte de son aimée. L’anecdote rappelle, sous le masque, un fait connu de la cour en son entier : il date de 1660. Le jeune Louis XIV vient d’être marié par raison d’État à l’infante d’Espagne, Marie-Thérèse. Une infante, à l’époque et même plus tard, c’est une princesse espagnole destinée à devenir une esclave-cadeau dans les politiques matrimoniales des cours royales européennes. Sur le chemin qui le ramène à Paris, le jeune roi s’échappe du convoi. On l’aperçoit, errant face à la mer sur les remparts d’une ville fortifiée, pleurant dans le vent la perte, sur ordre, de sa bien-aimée, Marie Mancini. Le père de Marie est le gouverneur de la ville-port. Marie est la nièce de Mazarin. C’est Mazarin soi-même qui a combiné le mariage franco-espagnol, pour retarder de nouveaux déchirements entre les deux pays. Le népotisme, défaut attribué au cardinal, semble avoir trouvé là l’une de ses frontières.
Revenons à Tite un instant. Cet homme de trente-huit ans, sanguin et musclé, chéri des dieux au point de devenir empereur de Rome sous le nom de Titus Flavius Sabinus Vespasianus (on portait à l’époque et le nom de sa mère et celui de son père), renonce à la femme qu’il aime pour conquérir le trône. Si une Cassandre avait pu lui dire que, à peine couronné, il serait témoin de la mort de Pline, de l’ensevelissement de Pompéi, et qu’il mourrait deux ans plus tard, aurait-il renvoyé Bérénice en Judée ? Heureux les hommes qui, ayant lâché la proie pour l’ombre, n’apprennent jamais qu’ils ont tout perdu. Ceux qui souffrent sont ceux qui restent !
Les lieux tiennent leur magie d’une accumulation de vie. L’un y naît, qui de nos jours serait bien en peine de faufiler son navire au milieu des herbus. L’autre y clame une mort symbolique. Il ne subsiste en cet endroit que des vestiges, les uns privés de sens, les autres ignorés, au milieu de populations dont les soucis sont autres. Leçons de l’histoire ou leçon de géographie ? Entre atterrages et attendrissements, [celui] qui monte aujourd’hui sur les remparts de Brouage, port enfoui dans les pâturages, verra flotter au sommet des murs de Vauban, s’il y demeure un peu de temps, un défilé d’images au fil des nuages, avant de redescendre au restaurant.
Cassandre (p.gentelle@wanadoo.fr)
