Pourquoi formuler ainsi un tel sujet, proche du thème qui sera traité demain 22 novembre à Mulhouse : « Chine 2020, la paix pour vaincre sans combattre » ? Parce que plusieurs éclairages ne sont pas de trop si l’on veut tenter de comprendre l’affrontement qui se déroule en ce moment à la « faveur » de la mondialisation. Une littérature économique, journalistique, géostratégique et autres, y compris anesthésiante, est en train de nous tsunamiser : elle nous détruit au moment où elle nous submerge. Or, ces publications devraient nous servir à construire nos idées sur la question, et aussi nos opinions politiques, au sens noble du terme. Elles sont si abondantes et répétitives qu’on se demande parfois où passe la frontière entre information, propagande et intoxication. On rappelle que les médias ne sont que des haut-parleurs, certes souvent complaisants, qui gagnent leur vie à diffuser des nouvelles, puis à diffuser les interprétations qui en sont faites par la société civile (ou militaire, ou partisane, ou lobbyique, ou onusienne - nonsense en anglais -, etc.). Aujourd’hui, nous sommes assommés de tant de nouvelles qu’il devient difficile de les assimiler. Articles et ouvrages présentent généralement la Chine comme un (si ce n’est le) grand bénéficiaire de la mondialisation. Mais les Chinois, qu’en disent-ils ? Quelle est donc leur vision du monde ?
L’idée d’un « vainqueur » de la mondialisation heurte la manière chinoise de voir le monde actuel. En effet, le terme « vainqueur » renvoie à « vaincu ». Ce « couple sémantique » ne convient pas aux manières de dire habituelles des élites chinoises. Si tout mouvement doit nécessairement produire un « vaincu », il n’est pas souhaitable qu’il soit contraint de le reconnaître à la face de tous, ni même de l’apprendre. Pourquoi humilier celui qu’on a battu ? Cela ne peut engendrer que la rancune, un désir de revanche, voire la vendetta. La civilisation de la Chine n’a que peu à voir avec celle d’une province attardée. Il serait même mieux, idéalement, de faire comme si l’adversaire avait gagné, à condition qu’il sache bien, en son for intérieur, qu’il a perdu. Ce mode de pensée s’appuie sur des références antiques, notamment L’art de la guerre de Sun Tzu, qui date du IVe siècle av. J.C. (texte récemment republié chez Hachette, avec traduction et commentaires de Jean Lévi, dans la collection « Pluriel »), très souvent étudié.
Le concept de « mondialisation » est compris par les Chinois comme une extension à la planète entière de la rivalité entre les grandes puissances économiques pour acquérir les moyens leur permettant d’échapper à la volonté des autres puissances. Le monde n’est que rapports de force. Les notions chrétiennes ou humanistes (le pardon, la fraternité, l’égalité, la liberté, la solidarité, etc.), censées présider aux relations internationales, ne sont que les voiles derrière lesquels se cachent les volontés de puissance hypocrites des nations impérialistes, qu’elles soient d’ancienne extraction, comme l’Europe renaissante, capitaliste et coloniale, ou bien de néo-formation, comme les Etats-Unis, le Japon ou, plus récemment encore, Israël. Il ne peut être évidemment question, à l’époque actuelle, pour les pays pauvres, même en développement rapide comme la Chine, de penser l’emporter sur elles en cas de confrontation directe.
Pourquoi la Chine est-elle entrée dans la mondialisation ?
Les Chinois se pensent depuis « toujours » comme le centre de la civilisation et se voient sans rivaux véritables. Certes, le cours de l’histoire, en près de 2 500 ans, leur a apporté de cinglants démentis. Cela n’a pas fait varier leur sentiment, au fond. S’ils ont été vaincus, à plusieurs reprises et parfois par des « barbares méprisables », c’est qu’ils n’avaient pas su, eux-mêmes, adapter leur civilisation aux évolutions du cosmos. Devant les offenses répétées, devant leur écrasante impuissance parfois (car l’impuissance, autant que la puissance, peut être écrasante), il ne pouvait y avoir qu’un « coupable » : eux-mêmes. Il fallait donc qu’ils arrivent à trouver en eux-mêmes les raisons, les forces et les moyens de se remettre, eux et leur pays, en conformité avec la marche du cosmos. Le plus blessant était que, sans cesse, avec leurs gros sabots de « maîtres du monde et de la science », leurs vainqueurs venaient leur rappeler qu’ils n’étaient plus qu’un peuple de second rang, juste bon à produire des coolies. De telles offenses, souvent gratuites - que l’on repense aux moustaches frisottées des jeunes officiers et administrateurs du monde colonial lors de la seconde moitié du XIXe siècle, remontant les rivières à bord de leurs canonnières ! - ne peuvent s’oublier en un instant. À dire vrai, même pas en dix mille ans.
Certains Chinois - quel peuple peut prétendre n’être constitué que d’un seul bloc ? - en ont conçu un formidable complexe d’infériorité. D’autres, une volonté brouillonne mais durablement enragée de revenir au moins à parité avec les meilleurs. Usant du formidable levier que constitua, à l’époque, la révolution d’octobre, puis la création d’un monde bipolaire en 1945, les Chinois ont commencé une « nouvelle vie » à partir d’octobre 1949. Les premières paroles de leur hymne national, ne l’oublions pas, sont depuis cette date : « Debout ! Nous qui refusons d’être esclaves ! ». Dans ce registre nationaliste, on distingue assez peu ce qui est chinois de ce qui est communiste et réciproquement. Cela devrait dire quelque chose à des patriotes qui s’égosillent, depuis plus de deux siècles, pour qu’un sang impur abreuve leurs sillons. L’échec du maoïsme à développer un troisième pôle, du type Chine + Tiers Monde (de Bandoeng, 1955, à la « révolution culturelle » 1966-69), puis l’échec global du lénino-stalinisme à porter la moitié d’un monde bipolaire, ont convaincu l’élite révolutionnaire, dirigée par Deng Xiaoping, que la seule issue était de s’étaler autant que possible dans le monde unipolaire tel qu’il se profilait, sous peine de voir la Chine non seulement mise durablement à l’écart dans les relations internationales, mais surtout devenir définitivement incapable, peut-être, de financer sa transformation en un pays moderne.
Ayant compris qu’ils ne pouvaient pas « échapper » au monde - en témoigne, à mon sens, la visite de Nixon à Pékin en 1972 ! -, c’est au prix de luttes internes sévères que les communistes chinois sont passés « d’un coup » au capitalisme, même si les retournements d’un corps aussi énorme que la masse chinoise vont prendre plusieurs décennies et connaître encore des péripéties. Il en résulte plusieurs faits géostratégiques majeurs qui sont loin d’avoir épuisé leurs effets : la Chine veut désormais avoir prise sur l’histoire - toute l’histoire mondiale - ; elle a trouvé une direction à suivre, la modernisation à outrance, au nom de la « réforme » ; elle a trouvé les moyens qui lui manquaient, le financement par les capitaux étrangers et le commerce international, au nom de « l’ouverture ». Enfin, ses dirigeants pensent avoir trouvé ce qui lui a manqué depuis l’intrusion coloniale anglaise à Hongkong en 1842, sa juste place à la fois parmi tous les peuples du monde et aussi dans le monde tel qu’il va se construire, quel qu’en soit le dessin exact et encore très majoritairement inconnu.
Il ne nous reste plus, si nous voulons vraiment comprendre quelque chose à ce qui se trame, en cessant d’être ballottés au gré des dépêches de la presse internationale et des images, qu’à faire entrer les informations qui nous inondent dans une grille de lecture qui les rende intelligibles. Plus cette grille sera simple, plus elle sera efficace. Chacun sera libre ensuite de la complexifier à sa guise.
Au lieu de raisonner en premier selon nos catégories, prenons plutôt le parti inverse et considérons ce que représente pour les dirigeants chinois le poids (souvent négatif) et la valeur (souvent positive) de leur civilisation. Il sera temps ensuite de réintégrer les modèles géographiques ou idéologiques issus de la pensée traditionnelle chinoise dans nos propres modèles. Car les penseurs agiles qui conseillent en Chine les hommes d’action et de pouvoir sont venus chez nous, depuis des décennies, pour construire eux-mêmes leur propre grille de lecture du monde tel qu’il est, s’informant de la manière dont nous en voyons l’évolution.
Leur grille est-elle mystérieuse ? Pas le moins du monde, elle est publique depuis longtemps et fluctue en fonction des transformations du monde lui-même. Par conséquent, elle nous paraît floue. L’est-elle vraiment ? Comment rendre compte des modèles issus de la pensée chinoise ? Des dizaines de savants dans le monde tentent de le faire, philosophes, historiens ou plutôt, pour reprendre une catégorie « vieillotte », mais que je crois définitivement utile, sinologues. Le lieu n’est pas ici de justifier les raisons qui rendent nécessaire à mes yeux le recours à une sorte de discipline spéciale parmi les sciences humaines, qui les regroupe toutes en les appliquant à un corpus majeur, la Chine = civilisation + histoire + peuple vivant. Admettons avec simplicité que des truchements sont indispensables pour nous rendre accessible une pensée qui n’est pas du tout la nôtre dans la longue durée.
Cette pensée concerne tous les aspects de la vie, sans exception. Elle est très loin d’être monolithique et comprend plusieurs écoles. En plus, elle est à chaque fois le pur produit de son époque, ce qui en fait l’inverse d’une pensée atemporelle. La résumer ? Gageure. Le seul Wang Fuzhi (1619-1692), philosophe étudié par l’impeccable Jacques Gernet, a écrit l’équivalent de 40 000 de nos pages en puisant dans son époque et dans les Classiques revisités pendant deux mille ans ; le maître qu’il se reconnaît, et dont il actualise la pensée, est Zhang Zai (1020-1078), qui avait vécu six siècles auparavant ; ce même Zhang, parmi beaucoup d’œuvres perdues, nous a laissé son testament spirituel. Il est difficile de résister au plaisir d’en donner le titre : Cultiver les esprits embrumés de ceux qui n’ont encore rien appris pour les installer dans la rectitude. On voit qu’il s’adressait à nous aussi. Il faisait sans cesse référence aux écrits de l’époque des Han, plus de mille ans auparavant, eux-mêmes étudiés et commentés, à l’époque et entre temps, par des dizaines d’esprits fortement charpentés. Et l’on rappelle que Confucius, source majeure de ce qu’on appelle - bien témérairement - « confucianisme », a passé plusieurs décennies à instruire ses disciples. Il était mort presque un demi-siècle plus tôt, en - 479. Cela constitue donc une évidente épaisseur de connaissances stratifiées dont certaines, dans le domaine des idées, pourraient nous être utiles si elles étaient mieux connues. Nos contemporains pourraient s’en aviser. Encore faudrait-il quitter cette attitude d’ignorance arrogante et replète qui refuse de considérer l’immense corps de la civilisation chinoise comme un ensemble, mais autorise le moindre snob exotisé à cautériser ses bobos en picorant un bout de taoïsme ici, de fengshui là, de yoga par-ci et de Tibet par là, d’acupuncture à gauche et de yin/yang à droite, sans même vouloir condescendre à utiliser proprement à table des baguettes.
Que dire, pour notre propos de ce soir, des bribes de ce savoir immense qui passe le filtre de l’exotisme, notre culture se croyant, à tort, universelle ? Tentons quelques phrases. Le « mouvement des choses » va imperturbablement son chemin. Les humains n’y peuvent rien. Qui le devine, le comprend et s’y conforme en s’adaptant est dans la voie juste. Il en est récompensé par la réussite. Selon les temps, puisant sans cesse dans l’énorme bibliothèque de la mémoire, les lettrés - le non lettré peut-il vraiment comprendre quelque chose au monde quand le lettré lui-même n’y comprend rien ? - examinent le temps qu’ils vivent et parlent pour lui. Ils ne parlent d’ailleurs que pour leur présent et l’idée que celui-ci leur donne du futur immédiat (immédiateté qui peut compter pour un siècle !). Selon les goûts, on peut lire le monde comme le voyait maître Kong (Confucius), maître Lao (Laotseu), maître Zhuang (Tchouangtseu) et cent autres (Mo, Meng, Lié, Sun, etc.), à condition de revenir toujours au présent . On peut régler le monde qu’on vient de penser sur la Loi (légistes), sur les Rites, sur la Foi (bouddhistes), sur la Conformité au Ciel, sur la Raison : les Chinois sont « naturellement » ouverts à ce qui peut rendre compte efficacement du « mouvement des choses ». Et pourquoi pas sur la technique, sur la finance, sur le capitalisme à son stade actuel, prédateur et moralisateur à la fois, exploiteur cynique dissimulé derrière les bons sentiments des ONG nationales ? La seule doctrine qui compte, pour la direction chinoise, c’est celle qui combine les effets positifs de toutes celles qu’un esprit peut manier.
C’est ainsi qu’il faut entendre, à mon sens et toujours en réponse à la question qui nous réunit ce soir, ce qu’on nomme souvent la « propension des choses ». Le philosophe et sinologue François Jullien a écrit trois livres (oui, trois) à ce seul propos. Il faudrait tout un café (au moins !) pour en parler. Pour ce qui nous concerne, nous géographes (et historiens), je dirais que la « propension des choses », c’est une manière chinoise typique de penser sans cesse, d’un même mouvement, et l’espace et le temps. C’est aussi le moyen de donner de l’efficacité à la perception du réel. Autrement dit, cela revient à donner une forme provisoire à quelque chose qui n’a pas de forme mais fonctionne néanmoins selon des règles. À construire une société en harmonie avec cette « propension ». À agir à partir de cette « propension », qui combine en permanence, par exemple, les actions multiples du temps sur les dispositifs des territoires, générateurs de « potentiels ».
Pouvons-nous tenter de nous insérer dans la compréhension de ce que fait la Chine depuis ce jour de décembre 1978 (Plénum du Comité central du Parti communiste) où elle a décidé de peser sur l’histoire mondiale, c’est-à-dire d’entrer dans le « mouvement des choses » ? Certainement, au prix de quelques efforts minimes cependant. J’appellerais volontiers notre grille de lecture « la clef des songes ». L’interprétation des informations qui nous parviennent de tel ou tel lieu est généralement assez insuffisante par notre propre faute, car nous ne passons pas assez de temps à établir au préalable la grille de lecture des faits qui va fonder nos positions. Au lieu de faire une synthèse de ce que nous devrions savoir sur « ce lieu-là », au temps « t », puis de confronter les faits nouveaux à cette synthèse, nous faisons et refaisons à chaud et dans l’instant une synthèse nouvelle chaque fois que nous apprenons quelque chose de neuf. C’est « se mettre à la disposition des vagues pour se faire ballotter par elles », dirait un proverbe chinois d’un nouveau genre. Notre légèreté n’ayant d’égal que notre outrecuidance, nous prétendons en outre saisir ainsi l’essence des mouvements. Mon propos n’étant pas de corriger les imperfections de mes contemporains, mais plus modestement de mettre à disposition des esprits de bon goût les moyens d’élaborer une opinion raisonnable, il me paraît avisé de signaler qu’une bonne grille de lecture nous est fournie par les Chinois eux-mêmes. Certes, ce qu’ils disent n’est pas forcément, comme nous dirions entre nous, « parole d’Évangile », puisque nous ne parvenons pas, décidément, à sortir de notre propre culture. Mais nous ne perdons rien à les écouter.
Les Chinois savent à la fois assez bien et pas du tout ce qu’ils veulent. Ils sont en permanence dans le « potentiel ». Néanmoins, selon leur « propension », ils s’imaginent savoir où ils vont. Par exemple, depuis trois ans, leur président actuel, Hu Jintao, laisse filtrer les intentions du collectif de direction. Nous autres, en Occident et particulièrement en France, avons tendance à nous gausser et à parler de propagande. Pour être concret, je prendrai le rapport d’un théoricien du PCC, considéré comme un des penseurs de la direction et l’un de ceux qui sont autorisés à « parler à l’extérieur ». Publié au début de novembre 2005, il y a deux semaines à peine, il a encore clairement exposé les ambitions de la politique chinoise.
Les trois orientations majeures visent à encadrer une portion de spirale ascendante pendant la première moitié du XXIe siècle. C’est d’abord la poursuite à tout prix du développement. C’est ensuite la participation à tout va à la mondialisation, que les Chinois appellent en fait globalization (comme les Américains) car ce terme est économique ; l’autre possède une connotation politique dont les Chinois ne veulent pas. C’est enfin l’achèvement du renouveau de la civilisation chinoise, rajeunie, réparée, sur des bases « socialistes ». C’est pourquoi les pressions du président américain Bush (NDLR : alors en visite en Asie orientale), engageant la Chine à suivre le modèle de démocratie de Taiwan, sont reçues avec un silence poli.
En fait, les Chinois fondent leurs relations internationales, qu’ils veulent développer avec les 203 pays du monde, sur des rapports du type officiellement « gagnant-gagnant ». Ils s’inscrivent dans la durée et s’interdisent d’exercer des contraintes (sic !), pour ne pas donner aux Américains un prétexte à justifier les leurs. Par exemple, dans le domaine de l’industrie, le dynamisme des exportations chinoises les conduit à proposer des compensations aux pays qui en sont victimes. La guerre du textile a touché moins l’Occident que des pays comme le Pakistan ou le Sri Lanka. Or, le Pakistan est le meilleur allié de la Chine en Asie. Pékin a alors proposé à Islamabad de continuer une aide dans le domaine nucléaire, de construire des infrastructures portuaires, de prêter des sous-marins, etc., ce qui arrange bien la Chine ! C’est cela le « gagnant-gagnant »...
La Chine annonce qu’elle veut également instituer un nouveau type d’industrialisation. Il s’agirait d’un modèle économe en ressources naturelles et notamment en énergie, un « développement durable » en somme. Mais ces intentions semblent guidées/imposées par le fait que le pays vient déjà à en manquer, nécessité fait donc loi ! En outre, cela signifie que la Chine envisage déjà de passer à un autre stade, la hausse de la productivité de chaque unité, notamment par la qualité de la formation et des hausses de niveau des salaires. Le développement n’est donc pas fondé, à long terme, sur les différentiels actuels de salaires. Le choix du bas coût de la main-d’œuvre est temporaire. Ce n’est pas non plus la stratégie de « copiage » suivie par le Japon après-guerre, avant de maîtriser soi-même la technologie. Les Chinois veulent raccourcir cette phase en accélérant la formation des cerveaux et la R&D (recherche et développement). Le but est de créer vers 2050 un système entier, si possible autonome. Ainsi, le pays serait capable d’échapper, dans tous les domaines, aux spécifications ou standards américains (exemples nombreux dans la presse). Ils doivent, pour cela, « aider » les Etats-Unis à perdre leur capacité à « tenir le monde ». Doucement, sans affrontement ni humiliation, sans déclencher de réactions incontrôlées.
En réalité, le but principal des dirigeants chinois est de changer la société chinoise. Ils aimeraient instaurer une société considérée comme unique au monde, fondée d’une part, et c’est assez nouveau, sur les racines chinoises confucianistes, bouddhistes, etc. (c’est l’inverse de la révolution culturelle) ; d’autre part sur l’édification à terme d’un « monde social ». La forte croissance économique actuelle provoque trop d’inégalités grandissantes (plus de 100 millions de Chinois vivent avec moins de 1$ par jour). Ne dit-on pas qu’entre 75.000 et 128.000 révoltes rurales se seraient produites en 2004 ? La tradition (un État confucéen fort, la religion) a du bon pour maintenir l’ordre, face aux discours de Taiwan et des démocrates.
Conclusion
Pékin cherche donc, par un développement ubiquiste destiné d’abord au pays lui-même, à concilier Chine traditionnelle et Chine hypermoderne pour obtenir, à l’horizon 2050, « la part et la place qui lui reviennent » dans le monde (a minima 20% de la richesse et de l’influence, en rapport donc avec la démographie). On ne parle plus de rattraper les pays les plus avancés, ce qui paraît illusoire avant un siècle. On ne cherche pas non plus à dominer le monde mais au contraire à éviter les conflits.
Être impitoyable en affaires n’est pas contradictoire avec des relations fondées sur le slogan « gagnant-gagnant ». Nous posions la question au début : la Chine, vainqueur de la mondialisation ? Oui, sans doute, mais avec tout le monde ! Superbe slogan ! La globalization « libérale » se mettrait ainsi en accord avec la société chinoise et le « socialisme » (avec un équilibre entre intérieur et extérieur), pour avancer vers une mondialisation qui serait alors en harmonie avec le mouvement du cosmos, validant ainsi la vision chinoise du monde ! Quel retournement ! Quelle maëstria dans la conception ! Tout le problème restant va être de persuader tous les Chinois de s’y mettre. Et, surtout, surtout, de faire comprendre aux Etats-Unis qu’ils seront gagnants à cesser de vouloir rester les maîtres du monde !
Débat
Les hiérarques chinois pensent-ils que leur régime est éternel (ils fixent un horizon à 50 ans) ?
Éternel ? Certainement pas. Durable serait déjà bien. Ils ont une vision historiquement claire et surtout les moyens d’entreprendre ce qu’ils disent. Ils ont un projet à moyen terme : dominer l’Asie orientale, voire au-delà.
Comment est justement perçue cette volonté de la Chine (notamment au Japon) ?
Le Japon a compris cette stratégie depuis longtemps. La prise de conscience des projets chinois est claire également au Viêt-nam, aux Philippines, en Indonésie. Le développement de la nouvelle armée japonaise, rangée sous le bouclier américain est bien préoccupant. La Birmanie est prête à s’allier à la Chine, mais le régime peut-il durer longtemps ? Pour Pékin, le problème est de tenir les rênes de tous les attelages en même temps. Il y faut donc des élites de plus en plus nombreuses et de mieux en mieux formées (Yale, Harvard, MIT,, etc.) et aussi Polytechnique, C.N.R.S...
Le monde est fasciné par la modernisation économique de la Chine. Y-a-t-il aussi une modernisation « humaine » ?
Politique ? Sociale ? Globalement, la « nature humaine » chinoise ne change pas. Mais on observe aujourd’hui une telle volonté de sortir de la misère et du retard de développement que la population est prête à des efforts « surhumains » pour obtenir des choses nouvelles. Au travail !
D’après Erik Izraelevicz, les Jeux Olympiques de Pékin en 2008 seront un événement important.
Ils le seront en effet pour l’impression que la Chine veut laisser au monde. C’est à comparer aux expositions universelles de 1889 ou 1900 à Paris, où la France voulait marquer les esprits...
Pourquoi l’Occident s’attend-t-il à une chute inéluctable du régime chinois et pas à sa transformation ?
Parce que le régime chinois a une tare originelle, le communisme, qui fait souhaiter à l’Occident sa disparition plus que sa transformation. Mais pour mettre quoi à sa place ?
En Occident, pourquoi n’y a-t-il pas une pensée identique de projet de développement, avec le capitalisme ?
Pour le monde christianisé (ou l’islam d’ailleurs), il n’y a pas à chercher une voie de compréhension du monde, elle est toute tracée par la religion ou par la science.
La Chine a quand même connu une stagnation depuis 1000 ans.
On peut même dire que sur 4000 ans d’histoire chinoise, il y a eu 2000 ans de domination par les « étrangers ». Mais les Chinois ont réussi à les siniser (près de nous, pensons aux Mandchous, aux Mongols) !
Comment comprendre la politique de la gauche française par rapport à la Chine (notamment par rapport à la rétention du panchen-lama Gendhun Chooki Nyima) ?
Ni gauche ni droite n’ont en France de ligne politique par rapport à la Chine. Pour le panchen-lama, il ne faut pas mélanger stratégie et tactique. Pour Pékin, le remplaçant du Dalai-Lama doit absolument être à sa botte. « L’idéal » serait que le Dalai-Lama se soumette, qu’il capitule avant de mourir. Politiquement, c’est presque mieux qu’il soit hors du Tibet. Ainsi, il ne dirige rien, il peut être critiqué, notamment être présenté comme un déserteur. Le maître du jeu reste Pékin, qui peuple, en attendant le déclin des jours, le Tibet de Chinois...
Que peut-il se passer si l’indépendance de Taiwan est déclarée avant les J.O. de 2008 ?
Cette hypothèse est envisagée par tous les groupes de stratèges du monde, bien entendu. Si cela se produisait vraiment à la veille de l’ouverture, Pékin ne se risquerait probablement pas à engager une guerre. Mais il y aurait de telles tensions diplomatiques que cela modifierait complètement les rapports mondiaux actuels...et il n’est pas sûr que les Jeux auraient lieu... Il en résulterait d’abord une crise générale. Mais je ne crois pas trop à un tel coup d’éclat. Surtout, on ne voit pas émerger aujourd’hui les forces qui y auraient avantage, d’autant plus que les Taiwanais sont eux-mêmes divisés. Et 2008, c’est dans deux ans ! La Chine compte beaucoup sur les liens économiques et financiers qui se sont tissés ces derniers temps, sur l’efficacité du profil bas qu’elle présente.
Pourquoi encore conserver en Chine la référence au communisme ?
D’une part, tous les dirigeants au pouvoir ont été formés par son idéologie. D’autre part, le « communisme » actuel prend la forme d’un modèle avec un Etat fort et autoritaire qui ne cherche pas à s’affronter au monde (la « révolution »), mais veut au contraire y prendre une place de choix. La référence « communiste » est surtout à usage interne. Les dirigeants ne croient pas que la démocratie règlerait les problèmes du pays (explosion urbaine, inégalités, régionalismes, corruption, métamorphose de l’économie, révolution technologique, encerclement par les Etats-Unis, etc.). Ils veulent évidemment garder leur place et la maîtrise du temps. Surtout, ils pensent qu’un renversement par des élections mettrait la Chine complètement dans la main des Etats-Unis. Un autre régime, hésitant, ballotté, parviendrait-il à relever les défis gigantesques du développement ? Depuis 1990, les autorités ont créé l’équivalent de 150 villes d’1 million d’habitants et dans les 20 ans à venir, ce sont 270 millions de néo-urbains qu’il faudra accueillir ! On en revient à la Chine antique : le gouvernement qui nourrit le peuple ne sera pas renversé. La priorité, ensuite, c’est de maîtriser les troubles sociaux nés de la transition en cours.
Compte rendu : Francis Grandhomme (d’après les notes préparées par Pierre Gentelle)
