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Animateur(s)/auteur(s) du sujet : Gilles Fumey et Alexandra Monot
Numéro du document: 783
Date de publication: 12 février 2006
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Brèves de comptoirs
La mondialisation des sentiments

Le développement du tourisme dans le monde, qui met en contact de plus en plus de riches avec de plus en plus de pauvres, a pour conséquence, entre autres, d’organiser une forme de marché mondial des sentiments. Le film de Laurent Cantet, Vers le Sud, qui reprend trois nouvelles de l’écrivain d’origine haïtienne Dany Laferrière (tiré du recueil La chair du maître), pourrait faire penser à une énième dénonciation du tourisme sexuel. Mais c’est beaucoup plus que cela. C’est une réflexion très subtile à la fois sur le cas de ces femmes américaines d’une cinquantaine d’années, en mal de tendresse et de sexe, qui retrouvent de beaux jeunes garçons, dont un certain Legba (Ménothy César) dans le film, sur une plage de la banlieue de Port-au-Prince, en Haïti, sous la dictature de Baby-Doc.

Cantet va au-delà des bons sentiments hypocrites de l’Occident et ses cannibales de chair fraîche qui exploiteraient des malheureux. Il tente de comprendre comment se pratique la recherche d’identité chez des femmes qui ne trouvent pas dans leur société de quoi s’épanouir en sachant bien qu’il aurait pu poser la même question pour les hommes. Pour Cantet, les jeunes Haïtiens ne sont pas des proies faciles qui pourraient infliger aux riches la culpabilité d’un colonialisme des sentiments. Son point de vue prend plutôt la mesure du puritanisme et du machisme des sociétés occidentales qu’il place en contrepoint avec la misère matérielle et la stupidité des régimes politiques du Sud. Il y aurait des dominés, des « souffrants » des deux côtés. Le meurtre de Legba n’arrangera rien : Ellen, l’héroïne (Charlotte Rampling), reste impuissante, elle n’est même pas menacée par la violence qui peut être aveugle pour tous les Haïtiens. Cantet veut juxtaposer « la proximité du merveilleux et de l’inacceptable, de l’insouciance et du tragique, du quotidien et du sensuel ».

Cette question des échanges nouveaux de sentiments entre le Nord et le Sud peut également se rencontrer dans le cas des migrations de femmes des pays pauvres vers les pays riches où elles deviennent domestiques. Loin des Philippines ou du Sri Lanka où elles ont laissé leurs enfants et leur mari, elles vivent dans des familles aisées de pays qu’elles ne connaissent pas. Certains chercheurs américains se sont penchés sur ces phénomènes pour tenter d’en déterminer les impacts sociologiques. Ainsi, Arlie R. Hochschild, sociologue à Berkeley (The commercialization of intimate life : notes from home and work, university of California Press, 2003) a raconté le cas de femmes ayant fait des études d’ingénieur à Manille et qui ont émigré à Washington DC où leur emploi de nounou leur rapporte autant qu’un salaire de médecin aux Philippines.

Mais cette mondialisation des sentiments peut devenir, pour certaines femmes, une confusion des sentiments. Rowena, émigrée de Manille, qui se fait appeler « Ena » par le bébé américain qu’elle garde, s’attache à cet enfant. Elle sait que lorsqu’elle le mène promener dans le parc, ses enfants à elle, dorment chez sa mère, entassés dans une minuscule chambre à coucher. Elle sait que sa mère qui travaille comme enseignante - avec des horaires contraignants, liés aux trajets, soit de 7 h du matin à 9h du soir - a dû engager, avec son consentement, une autre femme, Anna, qui arrive à 8 h et a laissé elle-même son adolescent à son propre père. Par un effet de dominos, c’est tout un pan de la jeunesse dans le monde qui ne vit pas avec ses parents et qui donne l’effet d’un rendez-vous manqué entre les générations.

A l’échelon mondial, l’économiste Nancy Folbre a évalué à plus du cinquième des emplois étatsuniens, ceux qui relèvent de la santé. Avec près d’un cinquième des familles dans le monde qui n’ont qu’une femme à leur tête, le lien entre les familles monoparentales pauvres et le monde riche n’est pas près de se distendre. 24% des ménages sont menés par des femmes seules dans les pays riches, 19% en Afrique, 18% en Amérique latine et aux Caraïbes et 13% dans toute l’Asie qui compte plus de la moitié de la population mondiale avec, selon Folbre, un cortège « invisible » de femmes mariées à des hommes alcooliques ou joueurs et qui ne s’occupent pas de leur progéniture. La majorité des femmes qui migrent dans un âge moyen de 29 ans, ont des enfants qu’elles ne peuvent pas emmener avec elles, car elles sont souvent en situation irrégulière.

A la confusion des sentiments s’ajoute la souffrance et la tristesse que certaines arrivent à surmonter en entourant de tout leur amour les enfants dont elles s’occupent en pays riches. Même si d’autres nounous préparent leur retour en évitant de créer un lien trop fort. Cette mondialisation des affects se justifie, selon ces jeunes mères, par l’obligation qu’elles ont, en tant que femmes, de transmettre ce qu’elles ont de plus intime en elles. Leurs enfants ne sont pas épargnés par la souffrance : selon des études menées aux Philippines, où un enfant sur trois vit dans un ménage que l’un des parents a quitté pour l’étranger, les enfants sont moins bons à l’école, ils ont l’air perdu et, bien plus que la moyenne, enclins au suicide ou à la délinquance. Pire encore, certains éprouvent un sentiment d’injustice lorsqu’ils réalisent ce que leur mère a donné à des enfants européens, américains, japonais ou des pays du Golfe. L’amour devient une ressource limitée, non renouvelable puisque les femmes émigrées ne peuvent pas être à deux endroits à la fois : « je donne aux enfants que je garde, ce que je ne peux pas donner aux miens » raconte une mère. Arlie R. Hochschild résume autrement : « D’une part, le monde riche extrait de l’amour du monde pauvre. Mais ce qui est extrait est en partie produit ou assemblé ici : le temps libre, l’argent, l’idéologie de la relation parents-enfants, la solitudes mères migrantes et l’intense nostalgie qu’elles éprouvent à l’égard de leurs propres enfants. [...] Etrangement, dans les pays riches, la souffrance des migrantes et de leurs enfants est rarement visible pour les bénéficiaires de l’amour des nounous. [...] L’amour de la nounou est une chose en soi. Il est unique, privé - fétichisé. Karl Marx parlait de la fétichisation des objets, pas des sentiments ».

Les historiens ne manqueraient pas de mettre en avant le fait que nombre de femmes ont toujours travaillé en laissant les enfants seuls ou aux mains d’autres personnes, voire en les emmenant sur leur lieu de travail, comme le montre le nombre de blessés par les outils agricoles à l’époque moderne en France. Les femmes aristocrates et bourgeoises, jadis, ne travaillaient pas et n’assuraient pas forcément la garde de leur progéniture. Si l’attachement aux enfants est réel, il ne semble pas aussi fort d’une époque à l’autre, et d’un continent à l’autre. Pourquoi s’attacher à un enfant qui a toutes les chances de ne pas parvenir à l’âge adulte ? Y a-t-il une protection contre le choc d’un décès ? Le fatalisme dans les pays à forte mortalité infantile est une issue aussi. Ce qui permet de se demander si ces études américaines ne plaquent pas une vision américaine des relations entre les générations. Ce ne serait plus seulement la situation des femmes pauvres séparées de leur famille qu’une manière de penser le lien maternel en Amérique du Nord très différent de ce qu’il peut être dans une société chinoise ou africaine.

Sur le coût humain des migrations entre riches et pauvres, A. R. Hochschild ne veut pas s’en tenir à condamner le phénomène des migrations de femmes, ni même penser que c’est bénéfique pour les riches (qui ont des enfants bien encadrés) et les pauvres (qui ont de l’argent). Elle en appelle à une éthique globale, la même qui peut nous faire hésiter à acheter des Nike produites par des enfants ou pour des salaires de misère. Elle en appelle au développement des pays pauvres dont Douglas Massey pointe les problèmes à court terme : les migrations appellent les migrations par mimétisme, et l’enrichissement des pauvres leur fait désirer de meilleurs emplois et accroît les migrations. La solution d’augmenter la valeur du travail de soins (le care) n’est pas possible, car cette valeur a baissé avec la mondialisation, le travail fourni pour élever des enfants n’engendrant pas de reconnaissance sociale comme ce fut le cas à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle. Selon Massey, cette perte de valeur serait liée à une politique fondée sur les inégalités, la même qui a affecté les biens alimentaires par rapport aux produits manufacturés. Une autre voie est explorée par les pays scandinaves en valorisant ce travail de garde des enfants par un congé de paternité, payé à 90% comme en Norvège où quatre pères sur cinq prennent plus d’un mois de congé parental. « Si nous voulons des sociétés développées avec des femmes médecins, responsables politiques, enseignantes, conductrices de bus et programmatrices en informatique, nous allons avoir besoin de gens qualifiés pour donner des soins affectueux à leurs enfants. Et il n’y a pas de raison que toutes les sociétés ne puissent pas bénéficier de ce type de travail » insiste A. R. Hochschild.

Nous voilà bien à relire l’article 6 de la Déclaration des droits de l’enfant des Nations unies - non encore signée par les Etats-Unis. Ce que les Américains appellent le care, le soin aux autres et, notamment aux enfants, est devenue une ressource précieuse qui a sa géographie : d’où vient-il ? Où va-t-il ? Comme si ce qui était privé, le plus intimement privé comme la ressource affective - était entré, non pas dans la sphère marchande où il existait déjà un peu, mais dans des circuits complexes d’échelle mondiale.

Gilles Fumey et Alexandra Monot

Pour aller plus loin :
-  Global Woman : Nannies, maids, and sex workers in the new economy, Metropolitan Books, New York, 2003. Un extrait de cet ouvrage a été traduit pour la revue Sciences humaines, n° 161, juin 2005, « Le nouvel or du monde » qui a inspiré cet article.
-  Vers le Sud, film de Laurent Cantet, avec Charlotte Rampling, Karen Young, Louise Portal Menothy Cesar (1h47), 2006.


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