Les sociologues peuvent-il aider les géographes à penser la mondialisation ? Sans doute, encore faudrait-il que les géographes aient le souci d’aller vers d’autres approches que celles fournies par les simples données cartographiques... Et s’interroger sur le sens des mots qu’ils manipulent sans trop y regarder sous prétexte qu’ils contiennent ce qui constitue leur fonds de commerce, comme le cosmos, pour ne parler que de cette référence à Humboldt.
Auteur d’une remarquée Société du risque (2001), Beck pense dans son dernier livre que l’Occident conserve les manières de penser d’une « première modernité », celle qui fut inspirée des Lumières et qui permit l’avènement de la liberté, de la démocratie dans un cadre national reconstruit. Il pense - ce qui n’est pas nouveau - que l’histoire actuelle appelle une autre vision, plus cosmopolite.
Beck explique qu’il y a déjà des signes de cosmopolitisme dans nos sociétés depuis longtemps. Il cite le cas de Munich qui est une ville cosmopolite par son équipe de football qui a recruté ses vedettes aux quatre coins du monde et qui glane, avec eux, des supporters qui ont les mêmes origines étrangères que les footballeurs. Il n’a pas cité la bière, mais toute canette de bière estampillée « Bavaroise » et autres déclinaisons locales, apporte à qui la boit une part de la substance culturelle de la capitale de la Bavière. C’est un cosmopolitisme « banal » qui s’accroît d’autant plus que les formes de résistance à la mondialisation créent une opinion publique mondiale.
Les guerres et leurs scénographies télévisuelles, les jugements des tribunaux internationaux, les impacts extérieurs aux théâtres d’opération sur les communautés émigrées, les tensions économiques comme la hausse des prix de l’énergie (pétrole) ou de la dette publique américaine (financement de la guerre), tout cela crée une manière de « politique intérieure mondiale ». Les réunions comme le G8 ou les forums comme Davos ou Porto Alegre s’inscrivent à la suite de ces modes de gouvernance issus de cette conscience mondiale incarnée par l’ONU et ses institutions périphériques.
Pourtant, les nations sont toujours là. Nos catégories, en particulier nées de la statistique, qui consistent à distinguer étrangers et autochtones sont-elles opératoires ? Le « nationalisme méthodologique » imprègne encore trop la sociologie et la géographie, comme le montrent les publications sur les migrations. L’apport d’Ulrich Beck est alors fécond : il prône une « grammaire » qui ne soit plus celle d’une « alternative exclusive » (le « ou bien ou bien ») mais celle d’une « inclusion additive » (« et et »). Car les frontières entre les nations, les classes, les âges, les préférences politiques s’affaiblissent. C’est la multiappartenance qui pourrait devenir la norme.
Pour autant, le cosmopolitisme est-il tenable ? Les individus peuvent-ils résister au relativisme qui prône l’altérité comme un absolu indépassable ? N’existe-t-il pas un risque de voir les despotismes et les oppressions resurgir au nom des différences culturelles qui mènerait tout droit au « choc des civilisations » tel que Samuel Huntington l’a prophétisé ? Il y a pire. Qui est une forme de totalitarisme « doux », postulant que toutes les nations du monde doivent tendre vers les idéaux du modèle occidental ? La vision cosmopolitique ne peut pas faire fi des nationalismes et des durcissements particularistes alors qu’elle peut les dépasser. Et peut-elle tolérer les différences à l’infini ? Beck, lui, est clair : la limite, ce sont les droits de l’homme et la liberté individuelle.
C’est justement là le danger : au nom des droits de l’homme, on a vu resurgir des violences internationales : lutte contre le terrorisme par l’armée américaine qui mène des guerres préventives, alors que la pratique est condamnée depuis le pacte Briand-Kellog de 1928. Beck va encore plus loin : dans ce qu’il appelle la deuxième modernité, la frontière entre guerre et paix n’est plus aussi nette puisqu’on peut se battre pour avoir la paix.
Voici une réflexion - qui peut conduire parfois vers l’utopie - mais qui vise juste lorsqu’elle échafaude ce qui pourrait être une pratique du cosmopolitisme. On peut aller encore beaucoup plus loin que ne le fait l’auteur, lorsque les grandes manifestations sportives mondiales, y compris les plus nobles comme les Jeux Olympiques, continuent à promouvoir une compétition nationale - voire nationaliste - qui paraît à rebours des valeurs du cosmopolitisme. On peut le dire de tout ce qui transcende les nations. Il est urgent que les géographes soient sensibles à ces questions et puissent penser désormais, à l’échelle qui soit la bonne.
Compte rendu : Gilles Fumey
