Christian Montès, géographe, Université Lumière Lyon II
Luc Bureau, géographe, Université de QuébecOn ne connaît souvent de l’Amérique que ses clichés et cartes postales : Hollywood et le Bronx, New York et Las Vegas, Los Angeles et Washington. Pourtant, et on s’en rend compte à chaque présidentielle américaine, l’Amérique profonde bien souvent reléguée là encore dans un imaginaire simplificateur (« que des cow boys mal dégrossis »), est partie intégrante du pays et fait partie de ces swing states qui peuvent faire basculer une élection. L’image est brouillée : on la sait toujours plus complexe qu’on ne le dit, l’Amérique est facilement enfermée dans des clichés. D’où la chance d’écouter Christian Montès, fin connaisseur de la réalité états-unienne et d’ailleurs citoyen Texan honoraire (ce qui lui vaut, mais ne le répétez pas, un diplôme signé George W. Bush), pour mieux comprendre cette Amérique vue non pas du sommet de l’Empire state building, mais bien au ras du ranch, au plus près de ces réalités si ténues qu’on en oublie parfois qu’elles véhiculent énormément d’aspects sur le fonctionnement d’un territoire. On a aussi la chance de recevoir Luc Bureau, qui avait fait un mémorable café géo sur la géographie de la nuit, il y a quelques années de cela. Il pourra nous dire comment on voit le Canada au ras de la cabane à sucre, et mesurer ainsi combien les Etats-Uniens et les Canadiens s’assemblent mais ne se ressemblent pas.
Après cette introduction du café et avant de lancer le café, Olivier Milhaud cite des extraits d’un article de Courrier International (09 février 2006) à propos de l’Américain moyen :
« Kevin O’Keefe (...) a passé les trois dernières années à ratisser les Etats-Unis pour dénicher l’Américain le plus statistiquement moyen parmi les 281,4 millions d’habitants comptabilisés au recensement de 2000. Le périple que raconte O’Keefe dans son nouveau livre, The Average American* [L’Américain moyen], l’a mené des montagnes hawaiiennes aux plaines du Middle West à la recherche de celui ou de celle qui mériterait le titre de “Mister ou Miss Tout-le-Monde”. » Il a, par exemple, traversé les champs de maïs du Kansas, que beaucoup considèrent comme le paysage américain type (...) Et il s’est retrouvé « dans la banlieue de Windham, dans le Connecticut. Tout avait l’air trop coquet, trop propre et trop verdoyant pour être l’Amérique moyenne. Mais, à en croire les statistiques, cette petite ville est l’une des plus typiques des Etats-Unis. Si l’on se fie à la taille de ses ménages, au nombre de ses résidents titulaires d’au moins un diplôme d’enseignement secondaire, au pourcentage de ses habitants nés dans l’Etat, à la taille de ses communautés ethniques, au revenu de ses résidents et au nombre de personnes qui y vivent dans la pauvreté, Windham est presque parfaitement typique. (...)
Après avoir dressé [une liste de 140 critères de moyenneté], O’Keefe a épluché les sondages et les statistiques pour déterminer ce qui inscrit un individu dans la moyenne, et a rapidement pu établir un portrait-robot du parfait Américain type : il devrait être blanc, chrétien, aller à la messe assez régulièrement, être marié, avoir entre 18 et 53 ans, être titulaire d’au moins un diplôme de l’enseignement secondaire et propriétaire d’une maison ou d’un pavillon de banlieue. Il devrait vivre en milieu urbain mais pas dans une mégalopole. Et il devrait avoir deux ou trois enfants (...) posséder un animal domestique, manger chez McDonald’s, être en faveur de l’avortement et (...) ne pas pouvoir citer (comme 83 % de ses concitoyens) les trois pouvoirs - exécutif, législatif et judiciaire.
Et il a trouvé l’Américain moyen dans cette ville, il s’appelle Bob Burns. « Bob donne un peu de son temps à une association caritative locale (comme la majorité des Américains), vit à vingt minutes en voiture d’un supermarché Wal-Mart, n’est pas radical en politique (il a voté démocrate à la dernière présidentielle, mais pourrait aussi voter républicain), et apporte son soutien aux troupes qui se trouvent en Irak, sans toutefois approuver nécessairement les décisions qui les ont envoyées là-bas. Enfin, comme 75 % des Américains, il pense qu’il est nécessaire de renforcer la législation sur la protection de l’environnement. »
L’inconvénient bien sûr d’une telle quête acharnée de la « moyenneté » est qu’elle gomme les différences immenses qui règnent dans l’Amérique profonde, et ne permet pas forcément de saisir ses spécificités... Le café géo, grâce à l’expérience de ses deux intervenants, va tenter d’en savoir un peu plus sur l’Etatsunien et le Canadien moyens, ou comment Etatsuniens et Canadiens se côtoient mais ne se ressemblent pas.
L’Amérique profonde : tous des cow boys dans une Amérique à la Lucky Luke ?
Christian Montès : Plus que Lucky Luke, ce serait John Doe, car l’Américain moyen est insaisissable. En effet, s’il faut 140 critères pour le définir, c’est qu’il est inexistant. La moyenne aux Etats-Unis ne signifie rien face à la diversité intrinsèque. Les cow boys sont un cliché. Il n’y a ainsi aucune statistique sur le nombre de stetsons vendus. Malgré le puissant mythe du western (« liberté et grands espaces »), qui subsiste encore, le cow boy et le ranch ne sont finalement pas si étatsuniens que cela. Pour plusieurs raisons :
Historiquement, le mot comme l’organisation spatiale sont empruntés au Mexique (rancho/vaquero). Il s’agit donc d’un mélange culturel très intéressant (cf. Jolly Jumper, le quarter horse, cheval des cow boys, est lui-même métissé entre mustangs - eux mêmes chevaux des conquistadors redevenus sauvages - purs sang anglais, arabes et autres). Les populations sont donc largement immigrantes (cf. les Indiens Pueblos et la civilisation des mesas ; les Basques) et on parle pour le Sud-Ouest de la zone de culture hispano, qui est hybride car dès le départ les contacts ont été importants avec les Indiens. L’Hispano est un métis entre Espagnols et Indiens Pueblos (différent des Chicanos, qui sont des immigrants récents).
l’élevage n’a pas été unique dans la mise en valeur de l’Ouest : villes et mines d’un côté, cultivateurs de l’autre (cf. Lucky Luke, Des Barbelés dans la prairie ou plutôt Tintin en Amérique). Certes, l’élevage compte plusieurs millions de têtes de bétail, mais il y a plus de porcs que de vaches et pour celles-ci les feed lots sont bien plus importants que le ranching.
l’élevage extensif ne correspond pas à l’idéal jeffersonnien, fondé sur une démocratie de petits propriétaires éduqués, sobres et sédentaires (Homestead Act de 1862, parcelles de 64 ha du township). C’est plutôt la Petite Maison dans la Prairie !
L’image même du cow boy a été dynamitée par un certain cinéma depuis les années 1950 de la Flèche Brisée de Delmer Daves de 1950 à Retour à Brokeback Mountain en passant par Macadam Cow Boy. Le mythe monté par les westerns et le cinéma dans des paysages grandioses à la Monument Valley a vécu.
En plus, aujourd’hui, les Américains ne pourraient plus être cow boys, car ils sont trop gros... En effet, la moitié des Etatsuniens sont en surpoids et un tiers obèses ! Le cheval est remplacé par les 87 millions de Sports Utility Vehicles (SUV).
En revanche, l’héritage de la violence demeure et est inscrit dans la Constitution (2e amendement), qu’il s’agisse d’une violence brute (les meurtres etc.), ou d’une violence institutionnelle (l’enfermement de plus de 2 millions de personnes, dont 95% d’hommes et la moitié de Noirs). Précisons tout de même que le Wild Wild West est aussi mythique : c’est une période qui n’a duré à chaque avancée de la frontière qu’un an ou deux avant que n’arrive la loi.
L’Amérique profonde existe-t-elle donc dans un pays où 79% de la population vit en ville et où plus de la moitié vit dans des agglomérations millionnaires, dans des suburbia, c’est-à-dire théoriquement dans des endroits ouverts sur le monde ? Est-elle réductible à l’Amérique des faibles densités ?
Il faut donc revenir sur l’expression même d’Amérique « profonde ». Quand on dit France profonde, c’est très connoté France du passé, France qui n’a guère bougé depuis des siècles. Cela paraît difficilement transposable aux Etats-Unis, pays récent censé être continuellement mobile. Les Américains eux mêmes utilisent l’expression mais surtout pour certaines régions, comme le Deep South qui s’en rapprocherait. En cherchant sur le net on trouve peu d’occurrences de deep America (une vingtaine sur 200 sites offerts par Google, aucun académique). Elles sont politiques, en règle générale sur des sites de magazines en ligne de gauche ou des chats où Deep America est synonyme de républicains (où qu’ils soient localisés, avec une connotation négative). Sinon, on trouve Mainstream America (cf. Congrès de 1999 de l’association française d’études américaines qui portait sur Mainstream America), qui conserve l’idée du mouvement et de la normalité sous-jacente (donc différente de l’idée de « profondeur » qui est un espace en marge de la normalité). Il s’agit au moins autant d’un état d’esprit que d’une localisation particulière, même si on peut exclure en grande partie les centres des grandes villes, à l’organisation et aux populations (quand il en reste) très particulières (Yuppies, DINKS, Guppies, Frumpies...). L’idée de Jeffersonian America in the heartlands est intéressante (idée de centre comme pour Mainstream America) en ce qu’elle semble exclure les côtes, trop contaminées peut-être par un esprit d’aventure et d’ouverture (cf. les cartes à l’échelle des Etats publiées lors des élections présidentielles de 2004 : côtes bleues, intérieur rouge).
Un Canada profond existe-t-il au ras de la cabane à sucre ?
Luc Bureau, en bon voisin des Etats-Unis, tient d’abord à préciser qu’il ne faut pas confondre Amérique et Etats-Unis. L’Amérique intègre tout le continent, du Nord au Sud. Or, on a tendance à prendre une partie pour le tout puis l’Amérique pour le monde entier.
Le « Canada profond » n’est pas une expression utilisée. Le monde paysan comporte peu de paysans (3 ou 4% de la population). Dans le cas du Québec, 70% de la population vit à moins de 10 km du Saint-Laurent. L’étendue du pays est donc à réduire à quelques milliers de km² utiles. Par ailleurs, les idéaux partagés sont ceux d’un monde très urbain.
Un American way of life distinctif dans l’Amérique profonde ?
Christian Montès : D’après ce qui vient d’être dit sur Deep America, on pourrait en conclure qu’il s’agit d’une Amérique de l’intérieur et de droite. Ce serait réducteur. On peut peut-être distinguer trois espaces différents qui correspondent aux deux sens de « profondeur » aux Etats-Unis (marges et centres) : l’Amérique profonde des minorités, qui sont connues pour leurs signes distinctifs, celle des oubliés de l’évolution et, enfin, celle de la majorité, connue pour son conformisme par rapport aux valeurs que l’on dit être celles du pays.
1. Les minorités en marge des évolutions (hors normes par choix) :
l’Amérique des minorités religieuses rurales dont les plus connues sont les Amish mais il y a aussi les Mennonites, Hutterites (Minnesota), souvent dans le Nord des Grandes Plaines ou dans les espaces ruraux de la côte atlantique septentrionale. Ils ont une organisation particulière : ils vivent en village et non dans l’habituel habitat dispersé,
un espace que l’on oublie souvent, les Montagnes (hormis les côtes des Etats côtiers et le sud des Etats frontaliers avec le Mexique), peu peuplées (les montagnes couvrent 2 millions de km² aux Etats-Unis avec 16 millions d’habitants environ). L’Ouest est considéré par les autres Américains comme le Wild West où se concentrent les particularismes culturels (Indiens ou Mormons). Montana : 0,3% de Noirs (3000 sur 927 000 habitants).
2. Les oubliés de l’évolution (hors norme par contrainte : les Indiens, qui vivent à 50% dans des réserves, font plutôt partie de ce groupe même si les Américains les voient dans le précédent).
l’Amérique de l’agriculture relicte : les pauvres blancs du Vieux Sud (cf. trailers de l’Alabama qui vivent sous des tôles ondulées rouillées). L’Alabama comporte 44,6% de ruraux, et le Mississippi 51,2%.
les trailers parks des villes minières de l’Ouest et les anciennes régions minières de l’Est (Appalaches : Etat de la Virginie Occidentale - 94,4% de blancs - ou du Tennesse et Hillbillies, terme apparu à la fin du 19e siècle, billy signifiant fellow ; autre étymologie, ulster-scottish soutenant Guillaume III d’Orange qui vainquit Jacques II d’Angleterre à la bataille de Boyne en 1690). The Beverly Hillbillies (1962-1971) est une série télévisée qui pendant ses deux premières saisons de diffusion fut numéro un de l’audience des programmations, attirant pas moins de 60 millions de téléspectateurs par semaine. Après neuf années d’audience, la série a finalement été retirée des programmes, perdant peu à peu ses fidèles, ceux-ci se concentrant de plus en plus dans les zones rurales, bien éloignés des cibles publicitaires de Madison Avenue. La country and western music y est née et a été appelée hillbilly music jusque dans les années 1950. Les Hillbillies sont également connus pour être des spécialistes des vendettas familiales (cf. Lucky Luke encore, Les Rivaux de Painful Gulch !).
Une partie des Noirs (le tiers plus ou moins oublié), qui sont américains depuis le début du 17e siècle, c’est-à-dire avant l’arrivée du Mayflower (1609 : premier baptême sur le sol états-unien d’un Noir). Les derniers arrivés l’ont été avant l’abolition de la traite en 1820 (quelques milliers immigrent depuis l’Afrique, mais peu). On peut considérer les ghettos comme une forme de cette Amérique oubliée. Le mode de vie y est bien différent : chômage ou double emploi, couch potatoes et obésité (cf. les distributeurs de seringues pour diabétique dans la rue principale de Harlem).
3. Les traditionnels : Mainstream America (proches de la norme WASP)
la Bible Belt (Columbus, comme ville test pour les nouveaux produits dans les années 1950...). Le North Dakota se dit chrétien pratiquant à 72,9% (moyenne nationale 47,4%), le South Dakota à 67,6%, le Minnesota à 60,5%, l’Oklahoma à 60,3% (Utah 74,3%). Il faut se référer à l’étude anthropologique célèbre Middletown Studies de 1929 de Robert et Helen Lynd, qui a transformé Muncie Indiana (fondée en 1865, 67 000 habitants aujourd’hui) en ville typique des Etats-Unis (« America’s Hometown ») très étudiée depuis.
Mythe des Small towns (picket fence et shop around the corner), fondé sur une vision idéalisée de la petite ville du 19e siècle (calme et Main Street), lui même issu de la « city upon the hill » tirée de la Bible. Les Etats-Unis comptent ainsi 33 Salem, autant de Jérusalem terrestres, idée encore reprise dans les Celebrations, villes fermées créées par Disney dans les années 1990. Les Main Street sont sous les feux des projecteurs depuis les années 1980 grâce au lancement d’un programme national de révitalisation. Elles sont par ailleurs recréées au sein des banlieues.
Les banlieues, comme succédanés de la petite ville, particulièrement dans le sud (les retraités modestes de Floride).
Peut-être plus encore les exurbs que les suburbs : les ranchettes, liés à l’idéal des villes à la campagne, mais « modernisé ». Dans les documents de planification RR veut dire Residential Ranchette. On parle de rural sprawl à leur encontre (même dans le Montana). L’université A&M du Texas a mis sur pied un programme (Master Urban Rancher) pour enseigner la manière d’y vivre « à la rurale » (élever un veau, traire une vache, etc.). C’est donc la recherche du mythe de la ruralité en marge des villes.
Dans tous ces espaces, on est plus blanc et on parle plus anglais (avec un accent très marqué certes...). Quand plus de 40% des Californiens, le tiers des Texans et du Nouveau Mexique et plus du quart des habitants des Etats de New York et du New Jersey parlent une langue autre que l’anglais à la maison, ces pourcentages tombent à 4,9% dans le Dakota du Sud, 4,1% au Montana, 3,4% en Alabama, 3% dans le Mississippi, 2,1% en Virginie Occidentale, la moyenne nationale étant de 18,4% en 2003. Mais, seuls 32,1% font des barbecues au moins une fois par mois...
Les différences avec le Canada
Luc Bureau : Les différences de mode de vie et de population sont importantes. Les Etats-Unis regroupent 10 millions de km² pour 300 millions d’habitants dont 35 millions de Noirs, plus d’un fast food pour 12 000 habitants. Ils connaissent selon les statistiques un crime violent toutes les 17 secondes, un viol toutes les 5 minutes. 8% de la population mondiale y consomment 35% de l’énergie mondiale et regardent 30h25 par semaine la télévision, sans oublier que 55% d’entre eux croient que le soleil tourne autour de la Terre et seuls 10% se disent sans religion. Mais les Etats-Unis, c’est aussi une certaine idée du bonheur qui est inscrite dans la Déclaration d’Indépendance : « le droit à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur ». Si l’utopie est un non lieu, comme l’utopie du bonheur, les Etats-Unis tentent de l’inscrire dans leur territoire. Mais il y a une grande différence entre l’idée du bonheur XVIIIème siècle, qui est celle de la Déclaration d’Indépendance, et celle d’aujourd’hui. La première renvoie au bon gouvernement, la seconde au confort matériel.
Tout ceci existe-t-il au Canada ? Non, pas sous cette forme. Dans les années 1970, passait à la télévision québécoise une série, intitulée Les Ploufs qui présentait la vie d’une famille québécoise typique. Quelle était leur vie ? Le passage de la vie paysanne à la vie urbaine dans le cadre d’une famille nombreuse et pratiquante. Aujourd’hui, le Canada est devenu un des pays les moins natalistes du monde et areligieux. C’est sans doute là une des principales différences. Dieu n’est pas en politique au Canada.
Christian Montès précise, en ce qui concerne la violence qu’elle est certes en régression (de 23 000 meurtres en 1980 à 17 000 en 2003 48,3% blancs, 48,3% noirs - taux 7 fois plus élevé - et 2,7% autres) même si 6,1% des élèves de 9e au 12e grade disaient porter une arme à l’école en 2003, certes en retrait de 13,1% en 1993. Le poids de la National Rifle Association demeure fondamental.
Par delà modernité et archaïsme ?
Christian Montès : On pourrait répondre archaïsme des idées, modernité des pratiques : les communautés qui utilisent la télévision ou surfent sur Internet pour diffuser leurs idées et leurs produits (cf. les télé-évangélistes, que même McCain courtise aujourd’hui). Mainstream America consomme et utilise tous les appareils (ménagers !) de la modernité.
Et il faudrait surtout définir ce qu’est la modernité et entrer dans une vision néo-positiviste de marche vers le progrès. Il n’existe pas de consensus général, pas d’esprit national. Les Américains se définissent en général plus en termes d’appartenance à une communauté, d’adhésion à des valeurs. Le politiquement correct a ensuite tenté de gommer non pas tout jugement de valeur mais toute hiérarchie des valeurs. Le politiquement correct permet justement l’expression théoriquement à égalité de tous les jugements de valeur. Ce serait donc plutôt en termes de bien et de mal qu’il faudrait voir la question (90% des Américains croient en un être suprême, 60% des Américains pensent que l’on peut trouver toutes les réponses aux questions que l’on se pose dans la Bible et plus de 44% pensent que le monde a 6000 ans). On est donc en partie dans un certain post moderne ou comme tout se vaut à l’échelle globale, rien ne se vaut à l’échelle individuelle. On assiste à des renversements de valeurs et de regards, comme pour les Amish qui font un tabac avec l’agriculture biologique (le modèle productiviste n’est toutefois pas mort, loin de là ; il n’y avait en 2001 que 6950 certified organic growers), alors qu’ils étaient vus comme antédiluviens auparavant. L’agriculture étatsunienne est une grande agriculture productiviste et capitaliste depuis le début. Actuellement, 70 à 90% des plantes, même dans le Vieux Sud sont des OGM.
L’Amérique profonde est-elle forcément républicaine ?
On avait dit que Clinton avait gagné les élections en 1992 car il avait compris le phénomène de banlieue. L’Amérique profonde étant très diverse, il est difficile de répondre. Les cartes à échelle locale du vote montrent son atomisation réelle. Kerry avait un discours à gauche du parti démocrate, stigmatisant les ploutocrates et les washingtoniens : c’est ce qui a plu aux oubliés, mais pas aux bien pensants, qui votent bien plus que les premiers. Les autres sont soit illettrés, soit déchus de leurs droits civiques (les Noirs des ghettos par exemple ; le nombre d’adultes en liberté surveillée ou en prison est passé de 1,8 M en 1980 à 6,9 millions en 2003), soit pas intéressés.
Exemple de l’Upland South : région la plus élevée, à l’agriculture plus pauvre « qu’en bas » et qui n’avait pas d’économie esclavagiste : différences culturelles entre la classe des planteurs et celles des « paysans » du haut (Scotch-Irish presbytériens et Allemands luthériens), « société sans classe » qui se défie de l’autorité centrale, vit dans des villages, église, mais la pauvreté n’y arriva qu’avec le charbon (lié aux compagnies de chemin de fer).
Exemple aussi de la Sagebrush (steppe à armoise) qui s’est révoltée à la fin des années 1970 contre les politiques fiscales fédérales.
L’Amérique profonde au-delà des ranchs ? Le tertiaire triomphant
Pour Mainstream America, c’est évidemment le tertiaire. Même ailleurs, il progresse largement. Dans la Bible Belt, l’agriculture subsiste, mécanisée surtout, mais avec l’intrusion de la délocalisation des usines automobiles (de Détroit ou d’Europe : Mercedes et BMW en Alabama). Dans les Rocheuses, farms and ranch, n’a que le 12e rang en matière d’emploi (6e dans le Montana) et depuis 1980, face à des secteurs qui ont connu une quasi stagnation (agriculture, mines et industrie), les services et le commerce de détail ont connu une croissance fulgurante (doublement) et comptent pour la moitié de l’emploi total (y compris le secteur FIRE, 3e employeur, mais surtout les services de santé et services aux entreprises). Il faut bien sûr ajouter que cette croissance est concentrée essentiellement dans les sept plus grandes agglomérations de l’Etat et dans les comptés adjacents. Le reste de l’Etat ne connaît qu’une croissance modeste, avec une aggravation des disparités spatiales.
Prenons le cas des oubliés. Ils concentrent le plus fort pourcentage d’illettrés, les 6,9 millions d’Américains déchus de leurs droits civiques en 2003. Mais dans le même temps, les prisons sont un vrai système économique qui génère près de 500 000 emplois. Les seules prisons fédérales et étatiques (1,5 millions de détenus) emploient en effet 460 000 personnes. Dans les Rocheuses, le ranching n’arrive qu’au 12ème rang des données économiques et le ranch y est le fondement du tourisme depuis la fin du XIXème siècle, pour goûter à la conquête de l’Ouest dans le confort. En 1926, s’est même instituée une association de certification pour ce type de tourisme, qui gère les « Dude Ranches » (dude = gommeux = ranch-hôtel), dans lesquels la nuitée coûte de 150 à 2000 $. Le tourisme se pratique d’une manière générale dans les Appalaches et près des parcs nationaux de l’Ouest. En 2006, effet secondaire conformiste de Retour à Brokeback Mountain, on dénombraient 800 rodéos par an (Cheyenne),17 millions de chasseurs, 28 millions de pêcheurs en eau douce et 22 millions d’observateurs de la nature et 64 millions de visiteurs dans les parcs nationaux.
Quels regards sur les autres et le vaste monde depuis le ranch ?
Le reste des Etats-Unis est peu connu. Le fonctionnent du pays se fait à une échelle locale. Le premier journal national est USA Today, et date de 1982 ! Mais c’est un journal sans profondeur, avec de gros caractères, beaucoup de photos en couleur. Le monde du quotidien est celui des Neighborhood communities et des télévisions locales, plus Internet, mais tout dépend de ce qu’on y regarde. La carte des Etats-Unis est peu connue (on apprend bien plus ou moins par cœur les noms des Etats et de leurs capitales, mais c’est tout), on voyage un peu, mais pas partout. Les particularismes locaux sont marqués (on est citoyen de son Etat avant d’être citoyen des Etats-Unis selon la constitution). En 2003, seuls 19,7 millions se disent American comme Ancestry Group, contre 46 millions German et 33 millions Irish...) : chaque Etat a son drapeau, sa devise, son oiseau, sa fleur, son histoire et ... son dinosaure. Cela se voit même en ville (cf. le thread Kansas City versus Saint Louis sur http://www.skyscrapercity.com). On se défie de Washington. La conscience nationale est ainsi inexistante, comme le révèle le nationalisme texan (Etat indépendant de 1836 à 1845). Les accents sont différents selon les régions, les querelles frontalières fréquentes.
L’Amérique du Nord : le Canada est le 51e Etat des Etats-Unis (même si dans South Park : la guerre entre eux est déclarée). Pour les Dude Ranches, les Etats de l’Ouest canadien font partie de l’association... le Mexique est un pays qui envoie des immigrants clandestins, vole le travail des industries US (cf. textile de Georgie), et reçoit les passagers de la croisière s’amuse. Le continent américain en son entier n’est pas très connu, sauf des abcès de fixation comme Cuba, vu comme étant situé à 3 km de la Floride), les planteurs de coca de Colombie ou aujourd’hui le Vénézuéla ou quelques îles de Caraïbes pour le tourisme.
La planète répond à une vision totalement biaisée car on regarde plutôt Fox News. La carte mentale montre le Vietnam à côté de Cuba. C’est le monde vu du Prairie Chapel Ranch de Crawford, Texas (705 habitants, 88,4 % Blancs).
Voir le monde au ras de la cabane à sucre
Luc Bureau précise qu’autant la pauvreté est très visible aux Etats-Unis, autant elle ne l’est pas au Canada. Ce pays a en effet le système social le plus développé du monde. L’assurance santé y est totale, on ne paie rien en allant chez le médecin ou à l’hôpital. Quant à la peine de mort, elle a été abolie depuis longtemps. Déjà que le pays ne compte que 30 millions d’habitants, s’il fallait en plus les condamner à mort, il n’y aurait plus personne !
Les rapports entre les deux pays voisins sont bien plus tendus qu’on ne veut bien le montrer. Le Canada a refusé de s’engager dans la guerre contre l’Irak. Même les relations commerciales ne sont pas bonnes, les Etats-Unis usant du libre-échange quand cela les arrange, comme l’a encore récemment montré la guerre du bois d’œuvre. Les Etats-Unis refusent le bois canadien, sous prétexte que l’exploitation forestière serait subventionnée au Canada. Différentes juridictions se sont déjà prononcées sur le sujet en faveur du Canada, mais les Etats-Unis résistent.
Une Amérique profonde loin d’être résiduelle
Christian Montès : Loin d’être résiduelle, elle semble consubstantielle des Etats-Unis. Il y a certes une perte constante de population des régions rurales isolées (cf. Mountains et Grandes Plaines) au profit des zones urbaines (d’où une accentuation des disparités spatiales), mais un certain nombre de facteurs de perpétuation de la « profondeur » subsistent :
les divisions socio-spatiales persistent à toutes les échelles (mosaïque et plus du tout melting pot et même aggravation ou stagnation globale des indices de ségrégation entre 1990 et 2000). On a pu parler de l’essor d’une Amérique brown, mais cela reste très modeste (quelques stars interraciales, des mariages mixtes en essor, mais seulement 1 couple marié sur 30 !), mais l’ethnicité et la religion restent des marqueurs très fort de la société et de l’espace américains.
L’enseignement secondaire reste très médiocre (et 1,1 million d’enfants reçoivent leur enseignement à domicile entre 2,2%, et 2,7% chez les blancs, car leurs parents ne font pas confiance à l’extérieur), seuls 43% des lycéens apprennent une langue étrangère (71% l’espagnol et 19% le français, soit 1 million, puis bien loin allemand, italien, japonais et russe). Sur les 16 ,6 millions d’étudiants, 1,4 millions étudient les langues étrangères (la moitié l’espagnol et 200 000 le français, 34 000 le chinois et 10 600 l’arabe).
Dépenses de lecture passées de 163 à 127 dollars en 8 ans.
Sondage auprès des college freshmen pour connaître leurs désirs :
| 1970 | 2004 | |
| Devenir très riche | 36,2 | 73,6 |
| Acquérir une philosophie de la vie qui aie un sens | 79,1 | 42,1 |
| Abolir la peine de mort | 59,4 | 33,2 |
| Légaliser l’avortement | 85,7 | 53,9 |
| Etre au courant de la politique | 57,2 | 34,3 |
On ne peut évidemment pas conclure de ces quelques indicateurs (très partiels et un peu provocateurs comme l’avoue Christian Montès ; sans oublier que le nombre d’athées a doublé entre 1990 et 2001 : 10% de la population !) que l’Amérique « avancée » se calquerait sur l’Amérique profonde. Non, c’est le mouvement de balancier habituel des Etats-Unis, entre prurit puritain et explosion libertaire...
Débat
Gilles Fumey demande à Christian Montès si l’Amérique n’est finalement pas un autre monde, que l’on pourrait appréhender à travers les Sun cities, ces villes fermées pour personnes âgées, ou à travers l’idéal de la piscine californienne diffusée par les soap opera ?
Christian Montès confirme que la piscine californienne fait partie du standing de la maison américaine. Aux Etats-Unis, la législation en vigueur permet d’accéder facilement au logement, grâce, entre autres, à la déduction fiscale intégrale des emprunts, sans plafond de revenus, ce qui permet également d’augmenter la taille des propriétés. De plus, les constructions sont en bois et ainsi peu chères. La piscine est en réalité un symbole de distinction sociale et de convivialité, mais soulève de nombreux problèmes, notamment en ce qui concerne la ressource en eau. En effet, posséder une piscine en régions semi-arides ne va pas de soi. Les pertes en eau sont importantes, car les aqueducs sont vétustes ou les canaux de surface subissent une forte évaporation, ce qui oblige à puiser dans les aquifères fossiles. Le recyclage et les coupures d’eau sont des nouveautés. Le gazon entre dans le même ordre d’idées : le pays en compterait pas moins de 100 000 km², qui consomment beaucoup d’eau ! Luc Bureau ajoute qu’au Québec aussi il y a des piscines, que l’eau y est gratuite, mais que certains étés, personne ne peut en profiter étant donné le climat !
Quant aux Sun cities, ce sont des gated communities, que l’on trouve en Floride, Arizona et Californie. Certaines sont ouvertes, d’autres fermées, parfois avec des miradors gardés par d’anciens militaires. Le phénomène a débuté dans les années 1920. Ce qui y compte, ce n’est pas tant la sécurité que le fait d’être entre soi, avec des règles particulières, et souvent contraignantes, qui régissent la vie quotidienne, comme l’interdiction de la présence d’enfants de moins de 17 ans. Ce type de ségrégation socio-spatiale est en extension et concerne désormais les gays, les personnes âgées, les Noirs, etc.
Ce café géographique permet de mettre en valeur plusieurs Amériques au ras du ranch, mais existerait-il un film permettant de mieux se représenter ce que pourrait être l’Amérique profonde, comme Bowling for Columbine ?
Pour Christian Montès, Moore, le réalisateur, est une personnalité particulière et controversée qui possède, dans sa démonstration, une lourdeur toute américaine. Le film qui décrit bien l’Amérique qu’on ne voit pas habituellement serait plutôt Short Cuts qui présente la vie croisée d’une dizaine de familles ou La vie est belle de Capra, avec James Stewart comme acteur fétiche, ou encore Sur la route de Madison.
Les distinctions raciales (Blanc, Hispaniques, Noirs) existent-elles aussi au Canada ?
Luc Bureau acquiesce. Il précise par ailleurs que dans les recensements états-uniens, il existe une catégorie à part dite « autre » qui est devenue « deux races et plus » et qui représente 6 millions de personnes. Les mariages mixtes sont peu nombreux : un sur 30. Le métissage, tant mis en avant, n’est donc que limité. Mais le Canada a une politique culturelle très différente. Le pays possède une loi sur le multiculturalisme qui permet de trancher les questions afférant à ce domaine par la Cour suprême canadienne.
Christian Montès ajoute qu’en 2003, 20 millions d’Américains se disaient d’ancêtres américains, 46 millions d’Allemands, 33 millions d’Italiens, 28 millions d’Anglais, 10 millions de Français, 9 millions de Polonais.
Et la cuisine américaine au-delà des fast foods ?
Pour ce qui est de la cuisine, la réponse découle de la constitution de la société américaine. En effet, la multiplicité des origines fait que la cuisine est souvent vue par les Etatsuniens comme un trait d’union avec leur passé. Ainsi, les groupes ancestraux conservent les traditions culinaires de leurs ancêtres. A Cincinnati, est reconstituée tous les ans une Oktober Fest. On peut aussi citer la cuisine juive de New York. La palette culinaire est donc variée.
Gilles Fumey aimerait qu’on rappelle pourquoi les Américains sont de gros utilisateurs et porteurs d’armes ? Pour ce qui est des armes, n’oublions pas que le droit à la légitime défense est inscrit dans la Constitution. Le port d’arme relève de la liberté individuelle. Les Etats-uniens pensent être protégés par elle alors que c’est l’inverse qui se produit. Mais les groupes sociaux sont inégaux face à ce droit. Parmi les condamnés à mort, 48,5% sont des Noirs, soit autant que les Blancs, alors que les Afro-américains ne représentent que 10% de la population ; un tiers des hommes noirs sont déchus de leurs droits civiques.
Gilles Fumey demande à Christian Montès, pour les étudiants présents dans la salle, d’expliquer comment il est passé d’une thèse sur les transports à Lyon à l’étude des Etats-Unis et sur quel sujet plus particulièrement il travaille aujourd’hui.
La découverte de ce thème d’étude est en réalité née du hasard. Christian Montès s’était lié d’amitié avec des Etats-uniens quand il habitait en Angleterre. Puis, il a travaillé sur le pays pour un cours du CNED et a décidé d’en faire son domaine d’étude. Il travaille aujourd’hui sur les capitales des différents Etats, ce qui représente tout de même 300 villes en quatre siècles. La capitale la plus petite est Montpelier dans le Vermont et elle ne comporte aucun Mac Donald. La plus grande est Boston. Quant à la plus ancienne, c’est Santa Fe, depuis 1609, mais à l’époque ce n’étaient pas encore les Etats-Unis.
Olivier Milhaud conclut la soirée à 22h15 en demandant si l’Amérique au ras du ranch existe toujours ou si elle est vouée à disparaître. Christian Montès est catégorique : non ! L’éducation déclinant aux Etats-Unis tous les jours, elle ne peut avoir qu’un grand avenir devant elle.
Compte-rendu : Alexandra Monot (à partir des notes préparatoires d’Olivier Milhaud et de Christian Montès)
Christian Montes a déjà animé de nombreux cafés géographiques :
Pour ou contre le tramway lyonnais ?
Quel avenir pour les transports urbains en Europe en 7 affirmations ?
Les géographies aujourd’hui
Il a publié :
Les transports dans l’aménagement urbain à Lyon (Christian Montès)
