La géographie est-elle un genre de vie ? Existe-t-il un être au monde propre au géographe et qui le conduirait à s’intéresser à l’intelligence du monde tel qu’il va ? C’est l’impression que donnent Geneviève et Philippe Pinchemel, tous deux géographes, à la fois acteurs et témoins des évolutions qu’a connues la géographie française durant la seconde moitié du XXe siècle. Ils se livrent ici à l’exercice fécond du retour sur soi en retraçant leur parcours au travers d’une trentaine d’articles variés, publiés dans différentes revues entre 1944 et 2004. Comment retracer le cheminement d’une pensée en construction ? Par où commencer ? Les auteurs proposent eux-mêmes un itinéraire ; ainsi ces articles sont-ils organisés en cinq grandes parties : le terrain et la quête des formes, les méthodes, l’histoire de la discipline, la définition de la géographie, les engagements (parmi lesquels, pour clore l’ouvrage, l’importance de son enseignement à l’école ou à l’Université). On peut suivre les auteurs dans cette démarche thématique, mais le lecteur peut emprunter des chemins de traverse et parcourir à sa guise ces pages.
On lira ces articles pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire les étapes d’une longue vie entièrement consacrée à la géographie. Celle-ci a commencé sur le terrain de thèse de Philippe Pinchemel, dans les plaines de craie de France et d’Angleterre (« Pinchemel avait trois boutonnières, deux en France, une en Angleterre » chantaient les étudiants lors de l’excursion interuniversitaire de 1956) et s’est poursuivie à l’Université de Lille. C’est là que Philippe et Geneviève Pinchemel prennent goût à la géographie urbaine. Plus de craie mais des courettes, des fortes densités, une région en plein déménagement économique, un voyage au Brésil qui emménage sa nouvelle capitale à Brasilia. Ce séjour lillois entraîne ainsi le couple sur la voie de l’aménagement du territoire ; c’est l’époque où le Nord de la France, qui concentre les mines et les industries, fait figure de région pilote en la matière. C’est dans les murs de l’Institut d’Urbanisme de Paris (que Philippe Pinchemel contribue à rénover) et à la Sorbonne qu’ils poursuivent leurs recherches dans ce domaine : la place des Universités dans les villes ou les grands ensembles sont autant de thèmes traités par les auteurs qui se revendiquent autant géographes qu’aménageurs. L’arrivée à Paris marque aussi de nouveaux centres d’intérêt, celle de l’épistémologie et de l’histoire de la géographie. En 1968, au Congrès de New Delhi de l’Union Géographique Internationale, Jean Dresch, alors président, propose à Philippe Pinchemel de prendre la tête de la Commission pour l’histoire de la pensée géographique : cette forme de reconnaissance internationale (qui sera suivie en 2004 par le prix Vautrin-Lud, décerné lors du Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges) récompense des travaux historiques portant sur la genèse et l’évolution de l’école française de géographie, certaines de ses thématiques (comme la ville) ou quelques uns de ses membres un peu oubliés comme Lucien Gachon, qui incarne parfaitement l’héritage vidalien de la géographie régionale. Cet héritage, Philippe Pinchemel le revendique aussi ; il a l’habitude de répéter inlassablement la phrase célèbre de Vidal de La Blache selon laquelle la géographie est la science des lieux et non celle des hommes.
Cet itinéraire en cache un autre : le souci très marqué (lisible ici) de définir la géographie, ses objets, ses méthodes et ses outils. Bref, une volonté de faire de la géographie une science ancrée non plus du côté des sciences naturelles, mais dans le concert des sciences de l’homme et de la société. En effet, les années 1950 à 1970 se caractérisent par des remises en cause en profondeur des paradigmes disciplinaires et de l’héritage ; la discipline est en crise, son enseignement est menacé. Il est alors nécessaire de redéfinir ses objets, voire de les refonder pour que la géographie ne se dilue pas mais continue à apporter, dans son domaine qu’il faut préciser, des analyses pertinentes. « Depuis un demi-siècle nous avons travaillé à affiner le champ de la géographie, à en définir l’essence. Nous nous trouvions ainsi en opposition avec ceux, et ils sont nombreux, qui refusent de définir la discipline, trop heureux de pouvoir y placer les contributions les plus disparates » (p. III). La difficulté est grande et il faut être acharné pour imposer de nouvelles méthodes. Il faut ainsi remettre en cause les fondements mêmes de la discipline : en 1912, à son retour de France, le géomorphologue d’Harvard, Davis, l’inventeur des cycles d’érosion, ne s’étonnait-il pas que les géographes français fussent incapables d’appliquer une même méthode pour décrire un même paysage ? Dans ces conditions, comment imposer des protocoles, un vocabulaire et des outils partagés par l’ensemble de la communauté géographique ? De nombreux articles, reproduits ici, insistent sur la nécessité de proposer des méthodes rigoureuses comme la lecture du paysage, la démarche comparatiste, la méthode descriptive... Utiliser les mêmes méthodes ne suffit pas si les concepts et les objets ne sont pas partagés. Philippe et Geneviève Pinchemel recentrent alors la géographie autour du paysage, objet complexe, débarrassé du flou qui l’entourait et érigé en concept central de la nouvelle discipline. De nouveaux outils s’imposent : les progrès techniques et l’essor de l’image aérienne ou de la télédétection (la « vision verticale » des cartes enfin accessible) permettent de nouvelles approches des espaces anthropisés.
A cette nécessité de contribuer au recentrement de la géographie correspond un autre itinéraire possible à travers ces quelques trois cents pages : la reformulation d’un paradigme sur des bases renouvelées et partagées par toute la communauté. Au fil des articles, le lecteur voit la géographie évoluer et ses objets se transformer. Son but ultime est d’accéder à l’intelligence de l’interface terrestre, c’est-à-dire de l’écriture que les sociétés humaines laissent sur la surface de la Terre. On assiste ainsi à la genèse et à la maturation d’une théorie générale et ambitieuse de la géographie qui prendra corps en 1988 dans La Face de la Terre. Eléments de géographie. Dans cet ouvrage, devenu une bible pour des générations de géographes, Philippe et Geneviève Pinchemel exposent leur conception de la géographie, fruit d’une longue carrière que le lecteur a parcourue avec eux. Celle-ci est résumée dans l’introduction de cette egogéographie singulière écrite à deux : « La géographie étudie l’interface terrestre, ses représentations, ses transformations par les sociétés humaines, ses différenciations et division en milieux, espaces, régions, territoires et paysages » (p. IV).
Compte rendu : Yann Calbérac
