Un géographe actif et expérimenté, attentif à la discipline, l’esprit aiguisé, s’est étonné du temps perdu par Cassandre à examiner le texte d’une arnaque lamentable (lettre 38), au lieu de le consacrer à une étude sérieuse de la diffusion d’Internet en Afrique noire. La réponse à l’inquiétude bienveillante de ce critique est simple : l’un n’empêche pas l’autre. Encore faut-il s’y mettre.
Pourquoi parler en effet de ce spam précis dans Cassandre 38, plutôt que d’un de ceux qui ont été ces années dernières diffusés par dizaines ? Et pourquoi parler des spams ? Telle est la question. D’abord, parce que la première réaction de ceux qui en reçoivent est de les mettre à la poubelle sans même les lire. Cassandre a changé d’avis depuis peu, en lisant les géographes modernes, on veut dire les actuels : on écrit de nos jours sur tout et n’importe quoi, quelquefois n’importe quoi sur tout et, de plus, depuis des endroits (comme on disait en 1968) de plus en plus disparates. La géographie étant ce qu’elle est devenue (puisqu’elle fut toujours, dit-on, ce qu’en font les géographes), la question est de savoir au nom de quoi il y aurait des sujets privilégiés, nobles en quelque sorte, qui « feraient géographie », et d’autres pas. Le déclencheur de l’intérêt pour le « scam africain » relaté dans Cassandre 38, provient d’un paradoxe. C’est la gerbe de compliments qui a été adressée à Cassandre à propos de la lettre précédente, Cassandre 37, dans laquelle régnait Géromine. Quel beau sujet, a-t-on dit. Quelle belle expérience vécue ! Quelle géographie sensible et attentive ! Quelle chance ! (la chance, ça se construit). Pourquoi donc ne pas saisir l’occasion de rapprocher les lettres 37 et 38 pour bâtir la lettre 39 ?
Et voilà Cassandre à nouveau fouillant dans sa mémoire. Émergent les campagnes que nous menâmes avec les collègues archéologues, géologue et botaniste inclus, en Inde du Nord dans les années 1980, à la recherche de traces de canaux d’irrigation ayant pu appartenir à la civilisation de l’Indus (Harappa). Le récit de cette quête est en cours d’écriture pour le tome II de Traces d’eau [1] (qui s’appellera peut-être autrement). Nous cherchions à l’époque la preuve de l’existence possible de vestiges enfouis sous les alluvions - donc invisibles -, en reconstruisant des alignements de villages (ou de ruines de fermes) supposés avoir connu des apports d’eau artificiels aux champs. C’était en Haryana, à l’ouest de Delhi, dans la plaine au sud d’Amritsar [2].
Nous étions avidement en quête d’artefacts, mot de jargon qui désigne des restes matériels datables, pouvant être attribués à une société donnée dans une période historique ancienne. On sait que les plus fréquents des artefacts, partout dans le monde avant même l’invention du tour, ce sont les pots cassés. Tous les contenants en bois ou en peau, pour conserver liquides ou céréales, ont tendance à pourrir trop vite. Le métal est venu beaucoup plus tard. Ces artefacts se trouvent évidemment en plus grand nombre à l’endroit où ils se cassent. Donc, au fond des puits où toutes les Perrette vont emplir leur cruche, et aux abords des habitations où l’on jette par la fenêtre (quand il y en a une) le brisé qui ne sert plus. Il y a une géographie de l’archéologie, n’est-ce pas [3] ? Tous les archéologues l’apprennent dès leur première année d’études, seuls les géographes l’ignorent quelquefois. C’est peut-être la raison pour laquelle on aperçoit ensuite, dix ans plus tard, un monde d’épistémologues n’ayant jamais marché crottés discuter doctement dans leurs revues des mérites respectifs de la répartition et de la distribution et des inconforts philosophiques de leur confusion. Un regard autour d’un abri sous roche et un coup d’œil à l’horizon des falaises voisines leur apprendraient en peu d’instants beaucoup de géographie. C’est l’occasion de rappeler une fois encore que ni l’espace, ni l’écoumène, ni la nature humanisée, ni les répartitions et distributions n’appartiennent en propre aux géographes. Ces supports de base de leur discipline leur servent à la construire dans toutes ses dimensions. Parmi bien d’autres, les archéologues, les préhistoriens utilisent chaque jour l’espace, à toutes les échelles, du relevé spatialisé en 3D d’un foyer néolithique à la diffusion des marqueurs génétiques des Noirs dans la civilisation égyptienne.
Revenons en Inde. L’ennui, c’est que les pots cassés se trouvent culturellement au fond des puisards ou enfouis dans les tas d’immondices où ils voisinent depuis des siècles avec les excréments. Nous allions gaillardement à la chasse à l’indice, sous le regard effaré de nos collègues indiens, qui pour rien au monde n’auraient mis leurs mains où nous mettions les nôtres. Voyez-vous un brahmane ramasser un bec de cruche parmi les rebuts d’un village d’intouchables ? Et pourtant, la distribution statistique de ces becs, en fonction des profils, des formes et des matières, apporte beaucoup d’indications utiles sur le temps et sur l’espace ! On peut même concevoir que la répartition mondiale des archéologues fouilleurs d’indices de la diversité sociale a quelque chose à dire sur la géographie. Mais la géographie culturelle est quand même plus agréable à traquer entre Mozart et les super hôtels de tourisme...
Toujours à propos de spam, ce que l’on pourrait raconter de la répartition et distribution des fouilleurs de tombes s’y rapporte. Certes, la « tombologie » est devenue une sous-discipline ubiquiste, à la base de la géographie humaine, de l’archéologie, de l’anthropologie et, depuis peu, de la génétique. C’est en pensant avec une admiration sans bornes à ce pionnier qu’est Luca Cavalli-Sforza [4] que j’écris cela. Voilà que la linguistique, la mythologie, l’histoire des religions, l’onomastique, la nosohistoire et quelques autres disciplines aussi importantes en ont saisi tout l’avantage. Mais il existe aussi le côté insolite et inquiétant de cette « tombologie », qui est le fait des chasseurs clandestins d’objets funéraires, au mépris des ossements. On pourrait l’appeler la géographie secrète des biens culturels. Les tombaroli qui pillent depuis des décennies les nécropoles étrusques, pas seulement autour de Cerveteri, sont emblématiques d’une géographie du vol, de la concussion, de l’envie de jouissance, de la corruption par l’argent, à l’instigation de richissimes collectionneurs et avec la complicité au moins passive de bien des institutions étatiques ou internationales. On peut trouver bien pire cependant que ces pilleurs malhonnêtes qui, après tout, ne s’attaquent qu’à des biens matériels. Ceux qui détruisent sciemment des populations entières, à toutes les échelles, sont bien pires et la représentation géocartographique que nous en avons est loin d’être complète. Le « scam africain » relève plus d’une géographie de la maladresse ou de la naïveté que de celle de l’arnaque. Néanmoins, toutes les géographies sont bonnes à prendre, car plus on en sait, plus on approche de la réalité. Il n’y a pas de géographie digne, ou indigne. Il y a le monde tel qu’il est.
Cassandre (p.gentelle@wanadoo.fr)
[1] Traces d’eau, un géographe chez les archéologues, par P. Gentelle, Éditions Belin, Paris, 2003.
[2] Clin d’œil affectueux à l’incipit de Salammbô : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar ».
[3] Encyclopédie de Géographie, Economica, Paris, 1995, p. 203-215.
[4] Il faut lire au moins le résumé de son admirable The History and Geography of Human Genes, 1994, ou tout au moins glisser un regard Google à l’appel de son nom et prénom.
