De Grèce, de Rome, d’Égypte, d’Orient, Freud, dit-on, parcourait l’archéologie comme une métaphore de la psychanalyse. « Voyez le conscient comme il s’use », aurait-il dit à ses patients en les faisant parler de leur vie quotidienne. « Voyez en revanche comme l’inconscient est inusable », les prévenait-il en leur montrant les objets issus des tombes de d’Antiquité. Qu’il ait eu ou non, à partir de sa collection compulsive de statuettes votives, l’intuition soudaine, la quarantaine venue, que les méli-mélo sentimentaux de petits bourgeois viennois névrosés pouvaient reproduire, sur le mode mineur, les grandioses déraisons des dynasties tragiques de la Grèce ancienne importe peu au géographe. Ou plutôt, il abandonne volontiers ce terrain à d’autres plus compétents que lui.
Ce qui demeure signifiant pour un géographe, à ce propos, c’est d’une part que Freud ait eu besoin d’aller une fois de plus chercher dans la tombe l’œil qui regardait Caïn. Et que, d’autre part, il ait tenté d’ériger sa découverte en théorie définitive du psychisme humain, applicable urbi et orbi.
Pour être urbi, elle l’a été, mais dans des limites très strictes : elle a été bien reçue dans les très grandes et grandes villes du monde occidental, dans les classes moyennes des villes moyennes de ce monde-là, dans le halo imprécis et variable des pays et cultures qui absorbent à jet continu l’influence des idées que véhiculent ces villes, grâce à l’argent dont elles disposent. Mais orbi, elle ne l’est point.
Hors des zones culturelles sensibles à ce que la religion juive a pu engendrer de fantasmes et de rêves, l’œil de Caïn reste obstinément fermé à la fois au seuil et au fond du tombeau. Et, si l’on regarde attentivement une carte du monde, les zones à l’œil fermé constituent une bonne part de la planète, quand même. Ce sera donc en ce lieu précis, le tombeau, que Cassandre fera émerger la question du géographe : toutes les sociétés du monde - donc, tous les êtres humains - ont-elles ce même rapport freudien avec l’inconscient ?
Jacques Derrida, le premier, avait osé formuler la « chose » : et si la découverte de Freud n’était qu’une « géopsychanalyse », circonscrite et datée, et non pas quelque chose de vraiment sérieux, du genre « eppur, si muove » ou bien « e = mc2 » ?
La géographie culturelle pourrait nous donner quelques indications, si elle était pratiquée sérieusement. Il a été observé - et les géographes, hélas, n’y sont pour rien -, que le succès des théories psychanalytiques se calque, depuis un siècle, sur l’extension planétaire de la « race » européenne, comme on disait il y a cinquante ans. Mais pas, ou peu au-delà. Pendant un temps, certains ont pu croire et dire que le freudisme était d’abord une affaire de juifs de la « bonne société » viennoise, puis qu’il aurait été éparpillé dans les bagages de la diaspora juive et accueilli dans les pays où elle avait éclaté avant même la naissance du nazisme, en raison des pogroms antisémites. Quelques éléments militent en faveur de cette thèse hyperculturelle, comme l’auréole de disciples réunis par Freud lui-même, l’antisémitisme violent d’une partie des Européens, les horreurs liées au nazisme, la localisation des bourgeons freudiens dans les sociétés coloniales outre-mer). Les historiens penchent aujourd’hui plutôt pour un élargissement du cercle, les sociétés chrétiennes dans leur ensemble, même s’ils hésitent encore à dire que la psychanalyse concerne au premier chef ce que les sociétés chrétiennes conservent de judéo- en elles.
Si, en revanche, on voulait prouver que l’être humain est partout le même dans ses fondamentaux, il s’agirait d’en repérer partout les formes, travail d’ethnologue. Ce travail, largement entamé depuis des décennies, n’a pas encore abouti. Il laisse pendante une question redoutable : ou bien tous les êtres humains sont « complexés », ou bien seuls certains le sont. S’ils le sont tous, pourquoi n’en avons-nous pas partout la preuve ? S’ils ne l’étaient pas, nous aurions à faire un choix dramatique. D’un côté, cela signifierait que l’unité phylogénétique de l’humanité est une billevesée, et cela pourrait donner des espérances au racisme. D’un autre côté, si tous les humains étaient vraiment construits de même, qu’en serait-il de la généralité « scientifique » des théories freudiennes ? Ce n’est pas à nous, géographes, de produire des résultats. Mais nous les attendons.
Lorsque Cassandre, géographe, entend dire que « le sujet moderne, face à son inconscient qui, sans le priver de sa liberté de penser, le détermine à son insu » (E. Roudinesco, Le Monde, 4 mai 2006, spécial Freud, p. 22, col 3, lignes 6-8), elle se demande quel est le degré de cette liberté « contrôlée » dont elle serait susceptible de jouir. Surtout lorsque, juste après - et nous sommes en plein dans l’actualité géopolitique mondiale ! - , il est dit que « Freud, penseur de l’irrationnel et de la déraison autant que théoricien de la démocratie, [est] attaché à l’idée que seule la contrainte d’une loi permet à la société d’échapper à une barbarie désirée par l’humanité elle-même ». Voilà qu’apparaît en plein jour, ici aussi, le cabinet noir de nos pulsions !
La civilisation, avons-nous appris dès la maternelle, c’est d’abord l’obéissance à la loi, base universelle de l’élevage des enfants. Mais la loi qu’est-ce ? N’avons-nous pas la preuve qu’il peut exister des lois barbares, comme celles par exemple auxquelles Freud dut son exil final en Angleterre ? Mais les peuples, que sont-ils ? N’avons-nous pas la preuve que le plus civilisé peut se laisser soumettre par la barbarie (nazie), puis redevenir hautement civilisé - pour combien de temps, docteur ?
Karl Kraus, homme remarquable au regard vif et à la langue acérée, disait de Freud qu’il lui revenait le mérite « d’avoir donné une organisation à l’anarchie du rêve ». Il ajoutait cependant cette phrase cruelle : « Mais tout s’y passe comme en Autriche », ce qui relativise fortement non pas la découverte en soi, mais la forme qui lui est donnée. On pourrait compléter : « comme en Autriche en 1885 ». Car l’inconscient est-il atemporel dans sa totalité ? La mention du lieu ne suffit jamais au géographe. Elle doit toujours s’accompagner de la mention du temps et, plus fondamentalement encore, s’inscrire totalement dans le mouvement, la trajectoire du corps social. Sans cela, l’écrit géographique n’est qu’une péripétie, une photo mal cadrée, un gribouillis malgracieux qu’il est impossible de relire au bout de quelques années, parfois d’une seule.
Alors nous, géographes, qui n’avons pas à entrer dans les querelles entre courants de la psychanalyse, mais à étudier seulement ce qui se rapporte au territoire, nous devons poser quelques questions.
La « planète psy » ne serait-elle donc qu’un archipel de grandes villes « occidentales », archipel qui affecterait l’Europe - à examiner en détail, avant toute chose ! - ainsi que son rejeton étatsuno-canadien, l’Amérique latine coloniale, le Cap, l’Australie, quelques snobs japonais, des clones beyroutins et des vestiges de poussière d’empires coloniaux à travers le monde ? L’enquête mériterait d’être entreprise sans préjugé.
Cassandre se permet d’apporter une petite brique. On peut trouver à Chengdu, en Chine centrale, un surgeon de psychanalyse depuis que le praticien Huo Datong a décidé en 1994 de diffuser son expérience acquise à Paris en cinq ans passés en analyse chez Michel Guibal. Son Chengdu Psychoanalytic Centre a été reconnu en 2000 par le ministère chinois de l’Éducation nationale. Nouveauté absolue. L’un de ses premiers efforts a consisté à tester la congruence entre la théorie psychanalytique et la culture chinoise. Il a déjà fallu faire admettre aux curieux qu’il existe un processus psychique inconscient qui rend certains symptômes et comportements impossibles à appréhender. Et que, logiquement, il en découle des processus de répression, de résistance, de transfert, de libre association, bref tout ce qu’on trouve dans les théories de Freud, Lacan et associés. Cela fait, les curieux chinois ont dû admettre, malgré leur forte répugnance, que la sexualité joue un grand rôle dans la construction de la personnalité et, en particulier, que ce qui conduit certaines personnes vers la psychanalyse a quelque chose à voir avec les frustrations dans les relations sexuelles (selon Cassandre, dans certains pays non-européens, excellent moyen de perdre instantanément des clients ; et aussi, en France, si on a du temps à perdre, excellent moyen de vérifier qu’un bon écrivain, Dai Sijie, peut se fourvoyer en jouant à l’autoanalyse sauvage, le Complexe de Di [1], Gallimard, Folio, 2005).
Le client occidental pourra trouver d’autres mises en évidence de l’existence d’un inconscient chinois et néanmoins freudien en consultant http://www.cpsac.org/en/enIntroduct..... Dans la toute neuve pratique clinique qu’il évoque, limitée à une cinquantaine de cas, dont vingt seulement avaient été suivis pendant un an, Huo Datong a rencontré des résistances spécifiques qu’il attribue à la préférence culturelle pour la famille élargie, à la tradition confucéenne de piété filiale qui réprime chez l’enfant chinois l’hostilité envers les parents et leur crée un sentiment de culpabilité, tandis que d’autres traditions (taoïstes ?) les tireraient contradictoirement (double bind ?) vers l’indépendance et la liberté. L’analyse conduirait les patients à un auto-examen qui leur ferait accorder une forte attention au couple vie/mort plutôt que les aider à admettre en eux la part de la sexualité et de sa répression. La conclusion du praticien est un peu désabusée : les Chinois sont assez déçus par la pratique clinique de la psychanalyse. En effet, ils persistent à la prendre pour quelque chose qui serait plus efficace que la « science » des rêves (oniromancie) ou, mieux encore, plus assuré dans la vie quotidienne que les révélations propitiatoires des diseurs de bonne aventure et les horoscopes !
Comme il faut chercher à toute chose une raison d’être, il y a peut-être une explication au fait que le freudisme est plutôt urbi que orbi si l’on fait référence à cette réflexion parfaitement équanime de Huo Datong à la fin de son texte. Elle en fait, à mon sens, le roi des pince-sans-rire : « We have not found a myth like Oedipus The King so popular in Chinese tradition as in the West ».
Cassandre (p.gentelle@wanadoo.fr)
[1] Le complexe de Di : Muo, myope, puceau et fervent adepte de l’esprit chevaleresque, repart pour la Chine après un long exil en France. Il a décidé de délivrer Volcan de la Vieille Lune, sa fiancée emprisonnée pour avoir divulgué des photos interdites. Or, s’il veut atteindre ce but, Muo doit s’attirer les grâces du cruel juge Di. Il ne dispose que d’une arme : la psychanalyse, inconnue en Chine. Dans son combat, la médecine des âmes s’avérera d’une grande utilité. Muo, devenu psychanalyste ambulant, l’étendard freudien claquant au-dessus de sa bicyclette, progresse vers son aimée à travers un pays en pleine métamorphose, surprenant et même dangereux. Mais Muo est prêt à tout pour satisfaire le juge Di, tyran capricieux qui souffre d’un monstrueux complexe.
