Etrange cortège que cette file indienne de prisonniers vêtus d’orange et entravés d’épaisses lunettes et d’écouteurs. Ecrasés de chaleur, ils rejoignent un avion spécialement affrété sous la haute garde de militaires américains. Direction Cuba et les camps de Guantanamo Bay. C’est là, dans cette enclave des Etats-Unis, que s’achève le périple des protagonistes de The road to Guantanamo, quatre amis venus de Tipton en Grande-Bretagne et dont le voyage en Asie mineure les précipite dans la gueule du loup américain. De la villégiature aux interrogatoires musclés, le montage haletant de Winterbottom et Whitecross marie les images d’archives à la fiction pour filmer ce sinistre voyage initiatique. Toute en incises, la structure de The road... reprend à son avantage ce que le prolixe Michael Winterbottom avait expérimenté dans ses œuvres passées, Welcome to Sarajevo ou 24 hours party people : des images hétérogènes, à la fois documentaires et nées de reconstitutions, décryptent ce fait divers édifiant où une poignée d’innocents se débattent avec un système politique - l’Alliance du Nord -, qui les dépasse.
C’est donc moins à l’analyse du dispositif coercitif - les chenils carcéraux du camp X-Ray -, qu’à une opposition dogmatique que nous invite The road to Guantanamo. Les premières images du film montrent une conférence de presse où George W. Bush affirme, sous l’œil vigilant de Tony Blair, l’immoralité des partisans d’Al Qaida. Comment se protéger de ceux qui briment les valeurs fondamentales de l’Occident ? Comment ne pas mettre en sourdine la Convention de Genève et les Droits de l’Homme pour contrer une menace terroriste blessant au cœur les Etats-Unis ? « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! » La formule est fameuse et pourrait résumer à merveille les vues étasuniennes. Winterbottom lui préfère un autre adage, défense véhémente d’innocents ayant le don de « se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment ».
Loin du militantisme vengeur, The road to Guantanamo prouve à nouveau le goût du réalisateur pour les trames polémiques et son désir d’inscrire son cinéma dans des zones sensibles. Déjà, In this world décrivait la géographie des villes frontières et des camps de réfugiés afghans. Thématique maîtresse de l’œuvre du cinéaste, elle guide ses pas dans cette fiction documentaire qui s’achève sur une boucle sublime. Enfin libérés, les héros retournent à nouveau en Afghanistan pour assister aux noces de leur ami. Entre temps, deux ans se sont écoulés, l’ordre géopolitique a été bouleversé mais leur amitié est indéfectible.
Critique : Nicolas Bauche
L’œil du géographe
Mauvais lieux
Le message politique de ce film est d’une banalité affligeante : la torture, c’est mal. Retraçant une histoire tragique et vraie, The Road to Guantanamo mêle reconstitution cinématographique, images de journaux télévisés, et interviews en plan fixe de ceux qu’on appelle outre-Manche les Tipton three - trois Britanniques originaires de Tipton (Angleterre) capturés par erreur en Afghanistan avec des talibans et enfermés à Guantanamo comme partisans soupçonnés d’Oussama Ben Laden. On pourrait d’ailleurs décrier la confusion entre Guantanamo et Abou Ghraib qu’entretient l’image d’un détenu complètement nu poursuivi par un chien féroce, ou se gausser du parti pris résolument anti-américain de nos deux réalisateurs, manifestement bouleversés par le sort tragique de nos trois héros, et qui ne cherchent pas à vérifier leur témoignage en croisant les sources.
Le film va heureusement beaucoup plus loin qu’une dénonciation en règle des conséquences tragiques d’une war on terror mal ficelée. En montrant des visages, en filmant des paysages, en suivant une route, où Guantanamo n’est par chance qu’une étape, il propose une vision étonnamment réaliste du monde. Au plan géographique, la richesse ne se dément pas : superbes vues sur les paysages désertiques d’Asie centrale, sur la pauvreté des campagnes qui contraste tant avec la modernité de l’aéroport de Karachi, sur les différenciations socio-spatiales nettes entre les centres villes modernes et les périphéries rurales pauvres, sur les inévitables turistas qu’attrapent les Occidentaux là-bas, sur le fossé avec la vie tranquille et confortable de l’Angleterre, sur la condition de déracinés qu’éprouvent les émigrés d’origine pakistanaise au Royaume-Uni... A une échelle plus fine, la reconstitution de Guantanamo, du Camp Delta et du Camp X-Ray (aujourd’hui à l’abandon), est remarquable de précision, avec les cages métalliques qui servent de cellules telles qu’on a pu les voir à la télé, le soleil cubain, la force de réaction immédiate effectivement composée de cinq soldats dotés de casques et protège-jambes, jusqu’au détenu qui lit Harry Potter (livre préféré des prisonniers qui sont là-bas).
Sur le plan moral, la démonstration est implacable : toute torture est stupide, qu’elle s’abatte sur des victimes, comme nos héros, ou sur des supposés coupables comme leurs comparses, musulmans d’Asie centrale pris dans une guerre violente et mondialisée dont les tenants et les aboutissants les dépassent. Michael Winterbottom et Mat Whitecross soulignent avec force l’absurdité d’une torture qui dégrade pour dégrader, ses résultats concrets en matière de renseignement étant toujours plus que fragiles. Avoue-t-on sous la torture la vérité ou la volonté que la souffrance cesse au plus vite ? On pourrait penser aux analyses de Foucault sur l’éclat des supplices, sur cette « politique de l’effroi : rendre sensible à tous, sur le corps du criminel, la présence déchaînée du souverain » (Surveiller et punir, 1975 : 60). Sauf qu’ici, le cinéma montre à l’écran ce que l’administration américaine cherche bien au contraire à cacher, au loin, sur une île, et non pas sur son territoire continental, mais aux confins de Cuba. 130 km² de Cuba d’ailleurs occupés depuis un siècle par la marine américaine, au grand dam de Castro. Après avoir expulsé les Espagnols au début du 20e siècle, Washington avait fait inscrire dans la Constitution cubaine son droit de disposer de deux bases dans l’île pour « protéger l’indépendance » du pays !
Rendre la prison visible reste sans doute le meilleur moyen de la dénoncer. Filmer la vulnérabilité des corps humains et des visages fait toujours accéder à l’éthique et à la responsabilité envers autrui, comme nous le rappelait Lévinas. Et c’est sans doute là le tour de force du film : donner visage à des prétendus terroristes, visages cachés par les masques que leur imposent les Etats-Unis lorsqu’ils sont à Guantanamo et qu’on voit bien sur l’affiche du film, visages invisibles dans les journaux télévisés qui ne parlent que de « dangereux combattants » sans les montrer, visages que le spectateur découvre, mesurant l’interconnexion entre des vies quotidiennes banales, saisies au plus près, à l’échelle locale, et leur sort tragique quand on les projette dans l’échelle globale d’une guerre mondialisée. Les deux réalisateurs entendaient souligner « le gouffre entre ce que l’on pense des gens qui sont à Guantanamo et la réalité de cette rencontre » avec des gens si ordinaires. L’utilisation d’images de journaux télévisés occidentaux s’avère ici très efficace, bien que manichéenne : la double perspective dont parlent les deux cinéastes à propos des trois garçons, oppose « la leur sur le sol bombardé, et celle des reporters aux côtés de ceux qui lâchent les bombes ».
Et pourtant la démonstration rend si bien visible l’erreur géographique de l’administration américaine. En entendant lutter contre le réseau Al-Qaida, les Américains se sont attaqués au territoire afghan. Si bien que le contresens est vite fait entre les Afghans, leur territoire et les terroristes : on ne peut pas être dans la ville de Kunduz, une des dernières places fortes des Talibans du nord, sans être forcément un Taliban. Et on ne peut pas être un Taliban sans être un terroriste. Les interrogateurs américains reproduisent cette erreur classique de la géographie des identités - confondre un lieu avec ses habitants et réduire les habitants à leur lieu - tout au long du film. Nos trois héros sont-ils anglais ? Ce sont alors des traîtres, comme les insulte un des gardiens. Mais s’ils sont anglais, peuvent-ils être musulmans, se demande un interrogateur américain, qui confond appartenance nationale et conviction religieuse. Si l’un d’eux prie dans sa cellule, c’est qu’il implore sans doute le secours de la Reine d’Angleterre, ajoute un autre gardien. Il semble que dans la tête des geôliers, nos trois jeunes gens sont des terroristes puisqu’ils ont été amenés à Guantanamo, et ils sont à Guantanamo puisqu’ils sont des terroristes ! Leur culpabilité les a amenés dans ce mauvais lieu, et leur détention atteste de leur culpabilité. La boucle est bouclée, et rien ne peut les tirer de cette logique géographique pervertie, sauf à la fin, un alibi lui aussi géographique : ils étaient en liberté surveillée en Angleterre pour un délit, alors que les Américains les reconnaissaient sur une vidéo avec Ben Laden à la même date. Nos trois héros sont innocentés, même si l’administration américaine refuse de le reconnaître officiellement, et les réalisateurs en profitent pour rappeler que sur les 700 à 800 prisonniers passés par Guantanamo, seuls 10 ont été inculpés (aucun pour crime), mais pas encore jugés de façon régulière...
Le film illustre bien une logique géographique bien connue : ne jamais être au mauvais endroit, au mauvais moment. La confusion entre le lieu et l’identité de l’autre fonctionne à toutes les échelles avec une terrible logique. Le Mal d’un côté, le Bien de l’autre. Les Talibans d’un côté, la coalition de l’autre. Les terroristes en tenue orange à l’intérieur des cages de la prison, les soldats américains en kaki qui les surveillent de l’extérieur. N’est-ce pas une raison cachée du déchaînement de violence qui s’empare des geôliers quand ils doivent amener un détenu dans le lieu d’interrogatoire, quand ils le font auparavant s’allonger par terre, mains sur la tête, quand ils le prennent avec une force inouïe pour le traîner jusqu’à la salle d’un interrogatoire musclé ? Franchir la frontière entre le Bien et le Mal ne se fait pas sans terreur. Chacun, de part et d’autre de cette frontière géographique autant que morale, frontière idéologiquement construite et réactivée par tant de dispositifs spatiaux, médiatiques et pénitentiaires, a peur de l’autre qui lui fait face. Triste géographie de notre monde.
Olivier Milhaud
