Erik Orsenna est un économiste qui aime la géographie (on se souvient d’un café géo où il parlait de Julien Gracq : Julien Gracq et la géographie). Son nom d’écrivain, emprunté à Julien Gracq (lui-même géographe « pseudonymisé ») est un... toponyme. Quel meilleur hommage à la géographie qu’un nom de lieu, si ce n’est ce « portrait » du Gulf Stream qu’Orsenna a livré dans une chanson douce, bien stylée, qui ne serait pas incongrue dans un cours de géographie physique à l’amphi De Martonne.
Le voici aujourd’hui, en poste sur la mondialisation, délaissant les chevaliers du subjonctif qui avaient fait les délices des grammairiens dans ses précédents livres, pour chevaucher une grosse mobylette dans la capitale mondiale... des chaussettes ! A Datang en Chine, il est presque au terme d’une filature qu’il a menée dans le monde entier, sur le coton, la plus douce des fibres. Il l’a commencée au Mali qui s’est bâti une économie cotonnière, avec un Etat qui, vaille que vaille, garantit les prix et les détournements de fonds. On est au centre du Gondwana, là où Orsenna a fait ses classes africaines au ministère de la Coopération. L’occasion pour notre griot du coton de rappeler que l’Afrique fait les frais des politiques américaines. En somme, une reconfiguration du commerce triangulaire.
Car, patatras ! Les cours du coton s’effondrent et les illusions sur le commerce équitable avec. La Banque mondiale impose le libéralisme pour aider le Mali et pousse Orsenna à rencontrer les banquiers américains qui font et défont les cours de la matière première, poussant à s’adapter, la peur au ventre, aussi bien chez les producteurs du sud des Etats-Unis qu’en Afrique. Avec 25 000 producteurs qui reçoivent plusieurs milliards de dollars de subventions par an, les Etatsuniens monopolisent près de la moitié des exportations mondiales et peuvent faire chuter les prix jusqu’à 15% par an. Mais à Lubbock, haute terre texane, où l’eau est tirée de terre par les éoliennes pour produire du coton, tout semble tenir à un fil dans ces champs de motor homes où les maisons sur roues sont prêtes à partir pour une autre toquade minière, on ne sait où.
Au Brésil, pays bien nommé « en développement », Orsenna est soufflé par l’audace et le culot des scientifiques, tel Elibio Rech, qui manipulent les gènes des mygales implantées sur des cotonniers pour les aider à résister aux agressions. Pays des cycles économiques et des ruées vers tout ce qui a pu paraître de l’or, le Brésil fonce la tête en avant. Dans les instituts de recherche où les femmes détricotent les tissus venus de Chine, les chercheurs analysent les fibres, en liaison avec la Texas Tech University. Revenus à Lépanges-sur-Vologne (Vosges), on est prévenu par Patrick Decouvelaere qu’une technique permet aux tissus de lin et de coton de garder les formes en mémoire et de supprimer le froissage et la corvée du repassage.
En Egypte, à Alexandrie, la démographie a joué contre le coton : la réforme agraire a émietté les exploitations. La modernisation - telle qu’Orsenna qui tient tous les fils de l’histoire la conçoit - n’a pas pu avoir lieu, malgré les réseaux politiques et les ramifications familiales. En Ouzbékistan, où le coton avec les fleuves qu’il détourne assèche la mer d’Aral, on prie pour la privatisation. Orsenna, président du Centre international de la mer, ne pouvait pas ne pas mentionner la perte de cette mer qu’il compare à celle de son épouse. Quant à la Chine, brute de communisme et de capitalisme à la fois, elle donne le vertige à coups de milliards de paires de chaussettes sachant chausser le monde entier.
Notre académicien conte la saga du coton depuis Alexandre le Grand avec un talent qui n’enlève rien à la dureté de la leçon humaine. Il tisse des liens entre l’Afrique, l’Amérique et l’Asie comme le vieux mythe dogon qui veut que le tissage ait une parenté avec la parole. Il lie des lobbyistes américains à des agronomes brésiliens, un directeur général du National Cotton Council aux Ouzbeks affairistes, obsédés de femmes et d’alcool, de vieux patriarches égyptiens aux petites ouvrières de Chine dans une trame qui pourrait être une légende et qui n’est, au fond, qu’un tableau réaliste d’une réalité embrouillée.
Orsenna n’a pas tout à fait perdu le goût des projets politiques. Il rêve des actions de son ami Pascal Lamy, patron de l’Organisation mondiale du commerce, qui pourrait mettre un peu d’ordre, épargner le fléau des tricheries, casser les monopoles, les subventions et les lobbies. Il plaide pour un peu de régulation et, converti à l’enthousiasme et au culot des Américains (du Nord et du Sud), il se retient d’une leçon de morale aux amis de José Bové qui devraient savoir que près de la moitié du coton vient des OGM et ne pas bloquer la recherche française. Si le commerce est équitable pour l’Afrique, c’est tant mieux, mais « je ne peux m’empêcher de penser à l’ouvrier agricole brésilien, écrit Orsenna. Est-ce sa faute si le mode de production auquel il participe n’est pas homologué équitable ? ».
On n’en finirait pas de fouiller la trame de ces morceaux de coton examinés par notre bon Samaritain de la mondialisation. Le coton était un bon fil rouge, la navette une belle métaphore de ces liens tissés par Orsenna pour comprendre cet écheveau mondial. Entre la douceur des flocons blancs qui ont intrigué les premiers hommes dans la nuit des temps et le combat mené pour en faire les vêtements parmi les plus recherchés, Orsenna a tramé un récit aux leçons rudes. Trop de misère et de combats pour les plus démunis. Trop de nationalismes et de chauvinisme, « maladies aiguës [...] liées aux territoires » sur cette route du coton où la mondialisation qui aurait annulé l’espace voudrait aussi tuer le temps. Peut-être est-ce cette leçon-là, où le temps joue un premier rôle : rond aux Etats-Unis perclus de subventions, perçant comme la flèche dans un Brésil conquérant, évident dans la Chine de la force tranquille impériale, mais partout attaqué par le libéralisme qui broierait les nationalismes et attiserait la concurrence. Le monde est entrain de filer un mauvais coton.
Compte rendu : Gilles Fumey (université Paris-Sorbonne)
The travels of a t-shirt in the global economy (Pietra Rivoli)
Ed. John Wiley & Sons, 2005
Les Texans sont les champions du coton depuis deux cents ans, du fait d’une mécanisation rapide et de l’utilisation d’engrais, de subventions publiques, de l’esclavage noir avant l’embauche de Mexicains. Mais la fabrication d’un t-shirt est encore aujourd’hui, pour moitié, liée à de la main d’oeuvre. Car le coton part en Chine où "une offre illimitée de docilité" permet de trier et de coudre les fameux t-shirts. Pietra Rivoli a interrogé des jeunes filles chinoises racontant que le travail, si dur soit-il, les a arraché à la misère de la campagne et la dureté des familles et qu’elles sont "libres" avec l’argent qu’elles gagnent et dépensent comme elles l’entendent.
Revenu aux Etats-Unis, notre t-shirt est protégé par des restrictions d’exportations, cela, depuis la Deuxième Guerre mondiale jusqu’aux accords multi-fibres abolis en 2005.
Après sa première vie, le t-shirt est donné à l’Armée du Salut, à des ateliers de tri, protégeant du statut de serpillère celui des Rolling Stones, du Che, de Coca Cola Company, voire de Mickey qui partira au Japon où les jeunes en sont fans.Un autre marché est celui de l’Afrique subsaharienne, surtout pour les habits d’hommes plus rares (car plus usés que ceux des femmes dont les fripes sont à 90% encore de bonne qualité). C’était la belle histoire mondialisée du t-shirt made in China de Pietra Rivoli, de l’université Georgetown.
G.F.
