Références de cet article
Rédacteurs(s) du texte: Jérôme Monnet
Numéro du document: 910
Date de publication: 4 juillet 2006
Nombre de visites: 3462








Des films
Echo Park, L.A. (Richard Glatzer et Wash Westmoreland)

(JPEG)

Voilà un film qui vient en contrepoint parfait des blockbusters hollywoodiens pour parler d’un Los Angeles où la violence n’est pas une attraction spectaculaire, où l’espace de la pauvreté peut être accueillant, où les Blancs sont minoritaires et les adolescents ne sont pas de riches désoeuvrés... Un Los Angeles moins agressif, moins époustouflant, sans effets spéciaux ni course-poursuite, mais un Los Angeles plus réaliste qui intéressera quiconque voudra compléter sa géographie de la mégapole californienne...

Les distributeurs français ont choisi un titre qui localise précisément l’histoire dans le quartier de Echo Park, mitoyen des gratte-ciel de Downtown qui lui fournissent son horizon extérieur. L’histoire est centrée sur Magdalena (Emily Rios), une Latina de 14 ans parfaitement bilingue et chez elle dans ce quartier où habite sa famille étendue. Elle prépare sa « Quinceañera » (titre original du film), la traditionnelle fête mexicaine d’entrée d’une jeune fille dans le monde, la célébration du moment où elle devient publiquement une femme... Toute la tension dramatique du film réside ainsi dans l’insupportable contradiction de la Quinceañera : alors que cette cérémonie est censée symboliser le passage de l’adolescence à l’âge adulte, sa préparation lourde et coûteuse, qui implique la famille élargie et tous les amis, fait peser tout le poids de l’autoritarisme parental et du conservatisme social sur les épaules des jeunes gens.

Le film raconte comment le machisme des pères face à ce qu’ils considèrent comme inacceptable provoque la rupture familiale et deux exclusions : celle du jeune gangster Carlos (Jesse García) lors de sa maladroite tentative de s’inscrire dans la célébration de la Quinceañera, et celle de sa cousine Magdalena qui souffre du laborieux miracle d’être vierge enceinte. Mais ces exclusions préludent à la fondation d’une improbable famille, grâce à l’intervention d’une figure tutélaire, l’Oncle Tomás (Chalo González), vénérable incarnation de l’espace-temps mexicain-américain. En effet, Oncle Tomás est le seul qui unit hier (la mémoire de la migration, le souvenir des parents d’aujourd’hui quand ils étaient adolescents) et aujourd’hui (la tolérance vis-à-vis de l’homosexualité ou de la fille-mère), là-bas (le Mexique de sa naissance, de la Victoire du 5 Mai contre les Français, et du culte de la Guadalupe) et ici (il enchante toutes les échelles : son foyer peuplé d’images des « siens », son jardin animé par des ex-votos et des offrandes lumineuses, son quartier qu’il parcoure comme vendeur ambulant de « Champurrado », mystérieuse boisson chocolatée).

Parmi les clients de l’Oncle Tomás, on trouve non seulement des Latinos aux revenus modestes ou précaires, habitants d’Echo Park depuis les années 1960, mais aussi de nouveaux venus, des Blancs plus riches, qui travaillent dans « l’industrie » de la télévision ou du cinéma. Car le film est aussi l’histoire d’une « gentrification ». L’arrivée d’une nouvelle population (des intellectuels, des artistes, des gays), à la recherche à la fois de maisons moins chères que dans le « Westside » et d’une ambiance urbaine due à la proximité de Downtown et à l’ancienneté du bâti, provoque une flambée des prix qui aboutit logiquement à l’exclusion progressive des populations plus anciennes. Echo Park fut une banlieue résidentielle pour les classes moyennes blanches jusqu’aux années 1950, époque à laquelle le « White Flight » vers des banlieues plus lointaines (la San Fernando Valley, etc.) entraîna une relative paupérisation qui permit à des familles « de couleur » de s’installer alors qu’elles étaient victimes au même moment des opérations voisines de rénovation de Chavez Ravine (installation du Dodger Stadium) et de Bunker Hill (extension du Central Business District). On assiste donc aujourd’hui à un « retour » des riches, sans enfants et avec des modes de vie cosmopolites, au moment où les Latinos découvrent que le modèle traditionnel de famille, pilier de l’identité du groupe, ne peut plus répondre aux aspirations des jeunes si les plus âgés ne s’adaptent pas aux nouvelles conditions de la vie métropolitaine.

Le film joue sur plusieurs tensions : entre tradition et modernité, Latinos et Blancs, riches et pauvres, jeunes et vieux, hommes et femmes. Le traitement cinématographique de l’histoire n’est pas révolutionnaire, mais démontre une grande sensibilité ; la plupart des scènes sont filmées en plans très serrés, valorisant les expressions du visage de personnages qui ne sont pas très bavards. A plusieurs reprises, les plans permettent de passer délicatement d’un cadrage très serré à un panorama urbain qui situe l’action à échelle humaine : un bel exemple est celui d’une scène commençant par un gros plan sur une main graffitant un banc public, s’élargissant au dialogue entre deux personnages et finissant par une vue des gratte-ciel de Downtown. Ce jeu sur les échelles permet de traiter les différentes tensions mentionnées, tout comme le savoureux jeu d’alternances entre l’anglais et l’espagnol. Il faut à tout prix voir ce film en version originale, pour entendre comment des personnages essentiellement bilingues choisissent l’un ou l’autre langue selon les endroits, les interlocuteurs, les sentiments ou l’image qu’ils ont d’eux-mêmes.

Au moment où Echo Park L.A. sort à Paris, Wassup Rockers de Larry Clark (sorti en avril 2006) est toujours à l’affiche dans quelques salles. Il est particulièrement intéressant de comparer ces deux films qui ont en commun de donner un point de vue Latino sur la mégapole californienne, quand habituellement la dimension Latino de la ville est réduite à une portion congrue ou anecdotique, comme c’est le cas dans la majorité des films hollywoodiens (récemment : Collateral, Collision, etc.) ou même dans l’exposition Los Angeles 1955-1985 : naissance d’une capitale artistique à l’affiche au Centre Pompidou. Quand Wassup Rockers nous invite à une traversée de la ville depuis le ghetto de South Central jusqu’aux beaux quartiers de Beverly Hills, en suivant le parcours insouciant et transgressif, qui tourne au drame, d’une bande de (très) jeunes skaters, Echo Park L.A. nous propose la fable inverse, sur les bouleversements qu’entraîne l’arrivée de la métropolisation des modes et choix de vie, dans le quartier, espace de la famille et de la tradition.

Compte rendu : Jérôme Monnet


URL pour citer cet article: http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=910


plan du site | administration
Copyright © Association des cafés géographiques (fondée en 1998).
Responsable du site:
Maquette et réalisation: Patrick Poncet @ MapsDesigners
Spip version 1.8.2