Couper le monde en quatre, pour créer une nouvelle collection de géopolitique, principalement à l’usage des étudiants, c’est le pari que prend V. Thébault en offrant ici un livre sur l’ensemble américain, l’Afrique étant englobée dans un volume avec le Moyen-Orient (dirigé par R. Pourtier), l’Asie avec principalement les grandes puissances du sud et de l’est (volume dirigé par Ph. Pelletier) et l’Europe (avec B. Elissalde). Un pari risqué tant, au premier abord, la géopolitique du Moyen-Orient semble plus imbriquée avec le reste du monde qu’avec l’Afrique, que chaque continent enfermé dans son volume semble à l’étroit, privé des autres, du moins sur la couverture. Car les ouvrages font la part belle aux relations, aux « dépendances », à la « puissance ». Mais comment découper ? Et s’il fallait découper, « géopolitique » était-il le mot qu’il fallait pour exprimer les contenus ? Que veut dire l’expression « géopolitique mondiale » et si l’on part de cette idée-là, comment expliquer ce choix d’un livre en quatre volumes ?
Le parti pris d’un regard « politique » sur la géographie des grandes masses « continentales » est bien celui du contenu du livre sur les Amériques. Certes, la première partie est historique et s’attache à décortiquer les grands faits politiques et culturels à l’origine des limites imparfaites, mouvantes, mises ici ou là pour traiter de cette masse baptisée « America » par Waldseemüller en 1507 à Saint-Dié. Il s’agit donc d’une Amérique construite par l’Europe ou, si l’on veut, des Européens qui l’ont objectivée comme telle depuis cinq siècles. Certes, les Américains d’aujourd’hui ne sont plus « européens », encore que de nombreuses bourgeoisies locales sont restées fidèles à des manières de voir européennes, mais passons. Les Américains d’aujourd’hui se pensent-ils comme « américains » au sein de leur continent et dans leurs relations internationales : il faudrait demander aux Québécois, aux Brésiliens du Nord-Est, aux Antillais de la Martinique ou aux populations vivant dans les Andes pour le savoir, analyser ces positions, de manière à ne pas parler de l’Amérique - ou si l’on veut « des Amériques » - comme si cela allait de soi.
La construction de l’ouvrage est, on ne peut plus, commode pour qui veut mettre en place quelques idées sur la manière dont fonctionne la vie politique et économique sur ce périmètre américain, comment sont construites les relations avec le reste du monde (diplomatie, guerres, « extraversion » économique, migrations, « hégémonie »). Mais à force de sectionner le savoir (tout de même, vingt-et-un chapitres !), ne risque-t-on pas de construire des modèles qui piochent ici ou là, dans des déterminismes les plus risqués. Prenons, au hasard, le chapitre sur le capitalisme nord-américain : fondements culturels, caractéristiques (grandes entreprises, innovation, etc.), État et régulation. Une belle triade, mais comment oublier la puissance du système de consommation qui alimente ce capitalisme principalement fondé sur cette destruction des richesses ? Du rapport à l’espace physique conçu comme une ressource dont on a pu dire, selon les points de vue, qu’elle est remarquablement exploitée ou bien pillée ? Du rapport aux voisins dont on exploite la force de travail (maquiladoras) ? Le tronçonnage du savoir « géopolitique » à vocation encyclopédique pose de sérieux problèmes scientifiques.
Cela étant, avoir dans un même livre les systèmes de construction nationale quasi-comparées entre les colonies espagnoles, portugaise et nord-européennes sur ce « nouveau monde » européen, les indépendances et leurs rêves, puis la période du fractionnement et de l’organisation politico-économique actuelle, est un réel atout. Et même, pour les auteurs, une performance. D’autant que les chronologies, les définitions, les « zooms » fonctionnent comme une forme légère d’hypertexte qui n’est pas désagréable, aussi bien pour ouvrir un peu la maquette de ce qui aurait vite pu devenir un pensum que tout simplement, pour donner en quelques clés, des informations de premier plan pour le texte.
On saura gré aux auteurs d’avoir souvent souligné les débats au sein des communautés de chercheurs : sur le déclin qui est « en question », la « balkanisation » de la société qui met à mal le mythe d’une identité étatsunienne, la territorialisation des communautés, etc. Il y a donc beaucoup de ce savoir en chantier qu’on n’aime plus voir présenté comme une évidence, un état de fait intangible, une donnée immuable. Quelques facilités se faufilent encore dans ce travail collectif de qualité : au hasard, la « spécificité » des agricultures, puis la « diversité » de ces mêmes agricultures, avec « les sociétés rurales en difficulté » qui ne rend pas compte des choix politiques du Brésil face aux Etats-Unis qui met tout en œuvre pour devenir la deuxième puissance agricole du monde, avec des manières de voir la production agricole comme une ressource importante pour les transports.
Des partis pris seraient intéressants à débattre. Aux Etats-Unis, les auteurs ont insisté avec justesse sur les changements territoriaux. Ainsi, ils recensent ce qu’ils appellent des « nouveaux territoires » : l’hyperghetto, les territoires des gang, les gated communities. Une seule allusion au film de Martin Scorsese, Gangs of New York (2002) qui raconte la vie dans le Five Points de 1846, aurait brisé le sensationnalisme du « nouveau ». Pourquoi un livre sur les Amériques peut se clore par une bibliographie et n’indique pas de filmographie ? Parmi les milliers de documents disponibles sur tout le continent américain, il y a des chefs d’œuvre du cinéma qui pourraient rendre compte, mieux qu’un livre, de la vigueur et de la complexité de la géopolitique sur le territoire américain, ou à partir du territoire américain. C. Montès, pour « l’Amérique au ras du ranch », celle qui n’est pas dans les livres mais qui constitue la très grande majorité de la population, avait identifié Short Cuts qui présente la vie croisée d’une dizaine de familles ou La vie est belle de Capra, avec James Stewart comme acteur fétiche, ou encore Sur la route de Madison. Choix valable pour les Etats-Unis, mais sur le Canada et tous les pays de la Méso-Amérique, des Andes et d’ailleurs, un guide eût été bienvenu.
On le voit, c’est toute une conception du savoir et de sa transmission qu’on met en regard ici, après la lecture de ce livre brillant et qui s’avère être, de ce point de vue, une prouesse éditoriale.
Compte rendu : Gilles Fumey
