Les Cafés géo publient ce texte dont la méthode de lecture est inspirée du dernier ouvrage de l’auteur : "Habiter. La condition géographique", paru chez Belin en 2006.
Et nous voici dans un des lieux les plus centraux et des plus cossus, des plus prestigieux et des plus fréquentés de la Capitale française, quand Parisiens et touristes, portés par un bus ou non, s’y croisent. Dans un de ceux, encore, tellement policés que l’on finit par penser que si tout peut y arriver rien ne s’y passe véritablement. Quartier de banques, celui de l’agence centrale de la Société Générale ; quartier de commerces, celui des Galeries Lafayette dont les vitrines enluminées prophétisent à elles seules l’arrivée du Noël ; quartier d’arts, sur l’avant-corps latéral est de l’Opéra Garnier, entre les rues Meyerbeer, Halévy et Glück, à proximité immédiate de la place Diaghilev (cf Olivier Lazzarotti, Habiter, la condition géographique, Belin, 2006, p. 109) : une histoire et tout un programme, en soi ! Il est 11 heures 14, ce vendredi 10 décembre 2004 et, apparemment, « rien » ne se passe sur la place Jacques Rouché, du nom de l’un des administrateurs de cette Maison enchanteuse, décédé presque centenaire en 1957. « Rien », donc, qui, à première vue, mérite de s’arrêter. Et surtout pas de s’arrêter. Surtout pas ? Peut-être.
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Nuance : Le lieu photographié, tout en étant dans l’exposition magistrale du « Tout Paris », se situe, parce qu’en léger décalage avec l’alignement principal des boulevards et places de cette partie du IXe arrondissement, dans une « zone » si ce n’est ombragée, disons moins éclairée, -moins surveillée ?- de cet espace habité géographique du Monde. Et cela parle, déjà.
Ainsi placé, le document incite à porter le regard sur deux hommes dont le croisement même nourrit le sens géographique de cette situation. Car, si nous ne connaissons rien d’autre que leur rapport immédiat à ce lieu, autrement dit rien d’autre que la manière dont ils le pratiquent, cela grave instantanément leur signature géographique qui, délivrant ainsi une part de ce qui les identifie : que disent-ils d’eux-mêmes et comment le disent-il, géographiquement ?
Un premier personnage, portant sacoche, donne à son corps debout le mouvement de sa marche. Son passage assuré de la rue Meyerbeer participe à l’animation mouvementée d’un lieu traversé de toutes parts et par tous les moyens, comme l’indiquent encore les autres personnages et circulations automobiles saisis pas la photographie. C’est que les mouvements font la richesse même de ce qui est bien un lieu organisé de manière dominante sur, par et pour les échanges, de toutes sortes du reste.
Un autre personnage clairement visible habite bien différemment le même lieu. Dormant en plein jour, à « contretemps » pourrait-on dire en cautionnant implicitement la vision diurne du lieu, son allure allongée et immobile détonne avec l’agitation ambiante. Pour autant, sa place dans le lieu n’est véritablement ni contestée, du moins ici et maintenant, ni, et encore moins, totalement aléatoire. Le choix de l’emplacement, lui-même, n’est pas laissé au hasard. Cet habitant prend son appui sur le montant de la poubelle qui lui sert, ainsi, de repose-tête, -on ne parlera pas d’oreiller- lui-même posé au pied de l’un des candélabres à deux branches de la place : repère ? Son emplacement est consciemment et volontairement aménagé et les cartons, sacs plastiques et autres couvertures sont disposés selon un agencement maîtrisé. Pour être ainsi, et ici, cet homme met donc en œuvre une véritable lecture de la ville, mobilisant un ensemble de savoirs qui lui permettent, à sa manière, d’y avoir une place et, qui mieux est, une place dans une des parties les plus centrales de celle-ci.
En ne retenant aucun a priori et en s’interdisant consciencieusement tout jugements de valeur ou d’intention, force est de constater qu’il y a donc bien plusieurs manières d’être dans un lieu identique, fût-il réduit en surface et apparemment « inhabitable », et que chacune d’entre elles rend compte de la singularité de l’habitant qui la met en pratique.
Cela dit, on comprend aussi que, parmi toutes les pratiques possibles et effectives d’un lieu, certaines sont assurément plus « légitimes » que d’autres. En outre, ce qui frappe dans ce cas est l’inversion de la relation d’ordre entre les pratiques. Si l’immobilité géographique, soit dans sa version politique la sédentarité, a pu être considérée comme la forme « normale », c’est-à-dire dominante, de rapport aux lieux pendant des siècles en Occident, ici et maintenant la même immobilité inscrit dans une marge, quand la mobilité est, quant à elle, valorisée à tous points de vue.
Enfin, ce témoignage atteste que la pauvreté économique ne signifie pas, nécessairement, la marginalité géographique quand on peut être à la fois central dans ses positions et marginal dans ses pratiques. Autrement dit, la capacité d’être dans un lieu et les savoirs qui conditionnent la manière d’y être ne sont pas corrélés avec le niveau de vie financier, culturel, social, etc. Ils constituent bien une dimension relativement autonome de l’humaine expérience du Monde et de ses savoirs, celle et ceux qui font de nous tous des habitants : là où nous sommes et comment nous y sommes seraient-ils une part, une part seulement, mais une part pleinement, de qui nous sommes ?
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Côte à côte, partageant évidemment le même lieu et, sans même se parler, s’y répondant de facto, ces deux habitants semblent même ne pas se regarder, -mais ont-ils les moyens voire l’envie de le faire ?- même s’il se peut bien qu’ils s’y voient : rencontre ? Clairement, le mouvement de l’un le détourne de l’autre. Et pourtant, ce seul mouvement du corps n’est-il pas, déjà, une forme de reconnaissance, négative certes, dénégative peut-être encore plus, mais de reconnaissance, quand même ? Car les pratiques de l’un pourraient bien contester celles de l’autre, et réciproquement. C’est qu’elles affirment une sorte d’usage rival du même lieu et, de ce point de vue, un partage sans doute un peu instable. Mais en est-il d’autres ? Aucun des deux, au fond, n’intègre pleinement l’autre et cela se tient, localement, dans l’indifférence simulée et réciproque d’un face à face bien réel. Car cette invisibilité assumée, qui fait qu’aucun des deux ne peut ouvertement exister au-delà des yeux de l’autre, -ce serait alors par les mots échangés-, trouve ces fondements dans cette sorte d’accord tacite de tolérance autour du lieu lui-même.
Ici, elle se règle encore de manière pacifique, si l’on peut dire, tant que le lieu lui-même n’est pas en cause, autrement dit tant que l’une des pratiques ne prétend pas à l’exclusivité. Voilà, en quelque sorte, le « pacte » local à respecter réciproquement. Les deux auteurs du drame ont, à ce jour et ici, un intérêt commun, bien différent dans les deux cas, à ne pas libérer l’antithèse explosive de leur rencontre. L’ordre dominant aime le calme quand le dominé y trouve finalement une place, même si elle doit rester ténue. En l’occurrence, et au-delà d’une éventuelle culpabilité bien pensante, l’invisibilité réciproque est la posture politique la plus confortable. L’évitement de l’un, conforté par ce geste de la main qui détourne le regard vers une attention sans importance, le sommeil de l’autre, -mais de quel sommeil s’agit-il ?-, qui le conforte dans une hypothétique posture de retranchement, participent de manière équivalente à l’entretien du lieu et de ses ordres, tels quels. Bref, ce à quoi l’on assiste relève, spectaculairement, du non événement, mais d’un non événement qui, formidablement, a lieu ! Autrement dit, s’il y a bien des non événements, finalement tout ce qui ne se fait pas et ne se voit pas, tout ce qui ne se dit pas et n’arrive pas, etc. dans un lieu, il n’y a pas pour autant et à bien y regarder, de non lieu, car il s’y passe toujours quelque chose ne serait-ce que lorsque deux hommes s’y croisent.
Ici, une autre rencontre ferait que l’immobile dérange le mobile. Il y aurait alors fort à parier que l’intervention d’une « force légitime » ou déclarée telle, décide de la pratique elle-même politiquement légitime et imposée comme telle, du moins aussi longtemps qu’une telle police le pourra. Et l’on saisit alors que le lieu n’est pas qu’une des conditions des rencontres interhumaines, mais, à l’occasion, l’enjeu direct et brutal de ces rencontres, quitte à l’affirmer par la force. Autrement dit, ce qui se joue, ici, est bien l’ordre qui fait les lieux, -et avec lui à travers eux le Monde-, soit, dans une autre perspective, l’un des moyens dont certains hommes peuvent disposer pour « contrôler » les rencontres de tous les autres et, implicitement, les mobilités qui les déplacent les uns vers les autres. Et cela convoque alors et de la manière la plus éclatante, la portée ouvertement politique de la dimension géographique des rencontres entre les hommes : la cohabitation.
Silencieuse mais pas muette, la situation vue est aussi banale, au lieu de la place J. Rouché, en cette fin de matinée du vendredi 10 que, parmi d’autres et pour un court instant, j’habitai alors. Vu d’aujourd’hui, c’était peut-être pour témoigner que, même ainsi, elle n’était ni insignifiante, ni anodine : norme ? Car c’est pleinement de cela dont parle la réflexion géographique de l’habiter : de vies et de morts, de vie ou de mort. Car ce « non événement » n’est pas isolable d’un autre quand, à quelques mètres en face de là, de l’autre côté de l’insouciant boulevard Haussmann et dans l’innocente rue de Provence, plus d’une vingtaine d’hommes et de femmes, pour ne parler que d’eux, périrent dans l’incendie de l’hôtel Paris-Opéra... Nous voilà donc plongés au cœur d’un rapport d’habitation et de ses enjeux, existentiels et politiques : ni plus, ni moins ! Notons « au passage » qu’il n’est certes pas celui d’une société parfaite mais que, cela dit et malgré tout, il réfléchit celui d’une société ouverte, encore ouverte...
L’air de rien cette histoire photographiée réfléchit les enjeux existentiels et politiques de l’expérience géographique du Monde. Elle raconte combien les savoirs, les capitaux et les compétences qui font l’habiter humain, c’est-à-dire aussi ses ignorances, ses incompétences et ses inconscients participent à en faire une des conditions stratégiques de la condition humaine, en l’occurrence de l’humaine condition géographique : avoir une place, où et comment. Quant à cette science géographique émergente qui se donne l’habiter comme propos en déclinant espace habité géographique, habitant et cohabitation elle vise aussi à les synthétiser dans la conception englobante d’une pensée qui qualifie ce que peut être une science du champ social et humain. Dès lors, Habiter, se construire en construisant le Monde, c’est bien mettre en rapport dynamique ces trois instances qui font qu’habiter signifie cette expérience du Monde, parfois banale et ennuyeuse, parfois exceptionnelle et grandiose, atroce et tragique parfois encore : géographie ! Mais, habiter, ce peut être aussi ce concept efficace qui permet de la verbaliser : mettre des mots sur ce qui est fait, sur ce qui est vu faire mais aussi, bien sûr, sur ce qui ne peut être vu qu’en le disant : science géographie ?
Olivier Lazzarotti
