La réflexion critique sur la mondialisation, devenue courante depuis la deuxième moitié des années 1990 (on ne cesse de pointer le caractère mythifiant du terme), n’a pas encore porté réellement sur son histoire. Sur son histoire, non pas comme phénomène ou processus, mais comme concept. La mondialisation est sans nul doute un phénomène plus ancien que l’invention du terme (années 1950 ou 1960 selon les sources), a fortiori que sa diffusion depuis les années 1980. Proposer une histoire du terme, comme a pu le faire René Dagorn (1999), malgré tout l’intérêt de la tentative, n’est donc pas suffisant pour explorer la genèse du concept, ni d’ailleurs pour comprendre l’identité historique du phénomène. Il faut au contraire adopter, sous l’horizon d’une archéologie du discours géographique, qui prend pour objet ce qui a été dit tel que cela a été dit et constitue ainsi un garde-fou pour une histoire qui voudrait éviter toute facilité rétrospective (Foucault, 1969), une perspective authentiquement généalogique, de telle sorte que puissent être dégagées les conditions contextuelles, conceptuelles et intellectuelles d’apparition du terme mondialisation.
Une copie à revoir : l’histoire de la venue au Monde de la géographie.
L’histoire du terme mondialisation présente l’intérêt néanmoins d’identifier la spécificité et la nouveauté du contexte des années 1980 et 1990 (notamment en matière économique), qui permettrait de penser et de dire le monde de façon différente - et donc d’expliquer la diffusion du terme mondialisation. En géographie, la rupture serait ressentie au début des années 1990 par un certain nombre de géographes, tels Denis Retaillé, Jacques Lévy et surtout Olivier Dollfus, dont l’ouvrage sur « le système Monde », paru en 1990 dans le premier volume de la Géographie Universelle, constituerait le symbole d’une « nouvelle » géographie du Monde, en rupture avec une géographie où « décrire le monde s’était (sic) juxtaposer la géographie des nations » (Dagorn, 1999, p. 198). Façon un peu expéditive de dramatiser un tournant, celui de l’entrée en géographie de la mondialisation et du Monde. Et, si une reconnaissance de paternité aussi affirmée éveille le doute, il s’agit moins pour nous de contester le caractère innovant de la notion mise au point par Dollfus, que de considérer, derrière l’innovation, des lignes de continuité plus ou moins inaperçues ou méconnues, voire minimisées. Il est vrai que le « système Monde » constitue un tournant majeur dans la saisie géographique de la totalité terrestre, et que Dollfus peut être considéré comme celui qui a « permis aux géographes de prendre enfin le Monde comme une entité géographique » (Grataloup, 2006) ; c’est d’ailleurs en tant que tel que le Monde se voit attribuée une majuscule. Mais il y a toutefois peut-être survalorisation de la rupture. L’explicitation conceptuelle indubitable qui fait tout le mérite des travaux de Dollfus ne doit pas dissimuler en effet tout ce qui a permis d’en arriver là. Or cette exigence généalogique a été jusqu’à présent largement délaissée au profit d’un procès en pionniérisation, si l’expression nous est permise, d’Olivier Dollfus, dont il fut lui-même du reste l’un des premiers artisans :
Achevée l’exploration du Monde, acquise l’idée que commence “le temps du Monde fini” (Paul Valéry), les géographes se sont attachés à en décrire les parties (...). Ils ont excellé, excellent encore souvent, dans les descriptions du monde en ses parties, en ses régions qui sont nommées, dotées de combinaisons d’attributs et d’une histoire qui font leur spécificité. Moins commune a été la démarche qui prend le Monde comme un tout, objet propre d’analyses géographiques. C’est celle qui est adoptée ici. Il ne s’agit pas d’en étudier successivement les parties, ni les continents, mais le système. (1990, p. 274).
Il reprend ici les schémas (clichés) historiographiques usuels sur la géographie classique, qui aurait été arc-boutée sur le cadre régional. Certes les géographes de la première moitié XXe siècle ont produit un très grand nombre d’études régionales, mais, la lecture précise des textes qu’ils écrivirent, régionaux ou non (car les géographes classiques ou postvidaliens ont travaillé à d’autres échelles que régionale, contrairement à certaines assertions tranchées de tel ou tel historien de la géographie), montre qu’ils ont été largement (avec de nécessaires distinctions d’époque et de personnalité) sensibles aux transformations du monde que nous interprétons aujourd’hui sous le signe de la mondialisation [1].
On apporte bien ici ou là, il est vrai, des nuances à cet a priori dominant : l’entrée du Monde en géographie aurait peut-être débuté avant 1984, date de la première publication de Dollfus sur le système Monde. C’est ce qu’a pu écrire, entre autres, Jacques Lévy :
Ceux qui s’appellent « géographes » se sont, depuis le début et dans leurs différents cadres disciplinaires, intéressés au monde. On note cependant que l’identification d’un objet “Monde” spécifique est récente : après quelques prémices dans les années 1930-1960 (dans le monde francophone : Siegfried, Demangeon, Gottmann...), c’est surtout durant ces quinze dernières années que la géographie du Monde a cessé de se dire “générale”, avec l’idée de se démarquer de ce qui avait été longtemps perçu, sous ce titre, comme la simple projection sur un planisphère, assortie d’un commentaire typologique, de diverses données factuelles. (Lévy, 1999, p. 23-24).
Mais ce type de perspective historienne est très insatisfaisante, en particulier du fait de l’imprécision des références données ; elle aboutit finalement à consacrer aussi le tournant dollfusien. Il importerait au contraire de caractériser plus rigoureusement le moment où l’échelle du Monde, le Monde, même comme objet non thématisé ni explicité, même sous la forme d’intuitions ou de réflexions encore générales, entre dans l’outillage intellectuel des géographes, et de reconstruire la généalogie conceptuelle de la mondialisation. Et non de continuer à se contenter de références mal assurées et, de ce fait, de faible intérêt historique et épistémologique. Que faire par exemple de cette référence de Lévy à Albert Demangeon (1872-1940) ? Que faire des allusions assez nombreuses à la perception déjà très mondialisée des phénomènes géographiques chez Elisée Reclus (1830-1905) ? Ce géographe aurait en effet, avant et bien plus que Paul Vidal de la Blache (1845-1918), selon cet autre cliché historiographique qui voit en Reclus un géographe plus complet et moderne que Vidal, et dont nous avons déjà nuancé la pertinence (Arrault, 2005), pris conscience « de la mondialisation des problèmes », qu’il s’agisse de colonisation, d’environnement, d’économie ou plus généralement, comme il le dit lui-même, de l’« interévolution de tous les peuples » (Giblin, 1982, p. 87). De la même façon, Robert Ferras a noté combien la curiosité géographique de Reclus, « par définition, est mondialiste » (1989, p. 80), et Roger Brunet que la Géographie Universelle de Reclus était déjà animée par une vision du système Monde (1990, p. 264). Mais il est remarquable que l’on ne soit guère allé plus loin, que l’on n’ait pas tenté de bien mettre en valeur l’originalité de la conception reclusienne du monde comme Monde. On se contente d’une notation rapide, non fouillée, laudative certes mais non point nécessairement convaincante.
Pister le Monde dans le discours géographique, quelques chemins ouverts...
C’est donc face à toutes ces insatisfactions et à tous ces enjeux historiographiques que notre projet s’est positionné. Mais réfléchir à l’histoire conceptuelle de la mondialisation en géographie a cependant aussi pour horizon de contribuer à mieux comprendre la mondialisation comme phénomène géographique. Et cela nous est apparu d’une certaine urgence, tant les discours géographiques sur la mondialisation aujourd’hui reposent sur des fondations fragiles à force d’occultation généalogique et, comme en conséquence, sur des définitions plurielles et non nécessairement convergentes du phénomène. Notre contribution à l’analyse géographique de la mondialisation consiste ainsi à repenser l’histoire de la mondialisation comme une histoire conceptuelle et pas seulement comme une histoire des faits économiques, mais aussi à coordonner un certain nombre d’éléments, dévoilés par cette histoire, pour esquisser une définition géographique de la mondialisation, fût-elle minimale. Le points de départ méthodologique essentiel a été de refuser de s’en tenir à l’anachronisme conceptuel : si l’on peut parler de mondialisation dès la fin du XIXe siècle, voire même avant si l’on en croit certains commentateurs, il faut retourner aux textes de l’époque et y pister les mots et les expressions employées pour décrire cette mondialisation. Comment les contemporains disaient-ils le monde de leur époque ? Le voyaient-ils déjà comme Monde ? L’histoire culturelle a déjà ouvert quelques chemins dans cette direction, par exemple pour ce qui est des « utopies planétaires » dont Armand Mattelart a retracé la longue histoire, et décrit la mutation dans les années précédant 1914 : « la période qui court du dernier quart du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale est un tournant dans la mise en relief de la longue histoire des projets d’intégration mondiale » (2000, p. 11). Plus avant encore, Mattelart rapporte l’invention du « mondialisme », non pas seulement l’idéologie mondialiste, mais le mot lui-même, avec son équivalent anglais worldism : « dès le début du XXe siècle, le mot désigne le puissant mouvement qui mène les sociétés humaines vers l’unification » (ibid. ; cf. aussi Mattelart, 2005, p. 14-17). Pour ce qui est de la géographie, tout est à faire. Ou presque, car certains historiens de la géographie ont déjà pressenti que les géographes de la première moitié du XXe siècle avaient perçu les transformations du monde de leur époque (rétrécissement de la planète par des moyens de transport de plus en plus rapides, finitude du monde, mise en place de moyens de communication à distance, internationalisation des économies, conquête coloniale en voie d’achèvement, etc.), et les auraient dites, voire pensées : « la première moitié du XXe siècle est marquée par la prise de conscience de la mondialisation, de la Grande Guerre à la crise économique des années trente et à la seconde guerre mondiale : c’est-à-dire d’une interdépendance générale à la surface de la terre (...) » (Robic, 1995, p. 50). Notre travail consiste à passer de ces intuitions, encore marginales et dispersées, à une démonstration plus assurée, autant que possible à une validation. Mais il n’est pas concevable, dans ce texte au format réduit, de dénombrer l’ensemble des procédés par lesquels les géographes de la première moitié du XXe siècle ont élaboré un discours sur le monde où pourrait éventuellement être décelée l’émergence du Monde comme objet. Nous avons du reste déjà eu l’occasion de nous exprimer sur différents aspects de cette émergence dans des textes déjà ou bientôt publiés (Arrault, 2006a et 2006b). Tâchons ici de faire au mieux et au plus court.
En premier lieu viendraient ce qu’on pourrait nommer des procédés du détour, qui permettent de dire sans disposer des mots pour le faire. Il s’agit par exemple du recours à la métaphore ou à l’analogie ; une illustration remarquable se trouve être l’emploi du toponyme Méditerranée pour décrire les Océans Atlantique et Pacifique (Arrault, 2006a) : le changement d’ordre de grandeur dans l’appréciation et l’usage du concept méditerranéen témoignerait du sentiment des géographes pour le rétrécissement de la Terre et son bouclage. Le fait est d’autant plus saisissant que, à la fin du XIXe siècle, la Méditerranée (sous-entendu : du monde), c’est l’Atlantique, chez Elisée Reclus par exemple, alors que dans l’entre-deux-guerres, la Méditerranée, c’est désormais le Pacifique (rôle du développement économique du Japon, des liaisons transpacifiques en plein essor...) ! L’usage de l’analogie traduit donc ici la conscience d’une transformation du monde, d’un glissement du centre du monde (méditerranéen par essence...) au détriment de l’Europe. Autre piste essentielle, l’étude des procédés sémantiques : comment, dès avant 1914, les géographes parlent, très concrètement, du monde, et disent le monde. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ils le font de manière parfois très explicite, de telle façon que le mot « mondial » lui-même se voit affecter à l’époque de nouvelles significations : il ne signifie plus seulement « dans le monde », « du monde » ou « à la surface de la terre » (par exemple à propos de productions agricoles ou minérales), mais « d’échelle mondiale », au sens de ce qui concerne maintenant la terre entière du point de vue de son fonctionnement, de la mise en relation des lieux, de leur interaction. La notion de crise mondiale par exemple, telle qu’elle sera utilisée de manière récurrente en géographie dans les années 1930, relève bien d’une perspective fonctionnelle sur le monde, et non plus d’une simple analyse de localisation d’activités. Or cette acception de mondial émerge au tournant du XXe siècle, et pas seulement certes dans le discours géographique (cf. les analyses d’Armand Mattelart). Sans entrer dans le détail, en partie parce que nos résultats sont encore fort hypothétiques, on voit apparaître alors, en géographie, une série d’objets mondiaux ; par là nous entendons des réalités qui s’observent à l’échelle du monde et qui révèlent une nouvelle façon de considérer le monde. Cela se manifeste dans le discours par des expressions comme « ville mondiale » (cf. Arrault, 2006b), « puissance mondiale », « port mondial », « route mondiale » etc. Pour donner un ou deux exemples précis, il nous semble tout à fait approprié d’évoquer ici la figure de Maurice Zimmermann (1870-1950), qui tient seul, pendant plus de vingt ans, et jusqu’en 1920, la « Chronique géographique » des Annales de Géographie. Très ouvert aux transformations du monde, Zimmermann y fait montre d’une conscience étonnamment forte de l’émergence d’un monde nouveau, qui est peut-être déjà une ébauche du Monde... Il est de fait l’un des géographes français sous la plume de qui ces nouveaux objets mondiaux apparaissent le plus souvent : c’est notamment le cas de ville mondiale (1911a et b). Un peu plus tôt, dans une note sur l’économie du Japon, en pleine mutation, il conclut qu’elle se trouve au « commencement d’une activité commerciale beaucoup plus considérable et surtout plus universelle, plus “mondiale”, si l’on peut s’exprimer ainsi » (1908, p. 90). Il ne s’agit plus seulement dans ce type de formulation, du monde comme référent planétaire, mais du fonctionnement même du monde comme totalité. Dès 1903, il le manifestait de manière parfaitement claire, usant, à propos de l’installation du premier câble télégraphique, anglais, dans le Pacifique, et d’un projet concurrent des Etats-Unis, de l’expression « portée mondiale » :
Ce câble a surtout de l’importance au point de vue anglais, il ferme la ceinture de communications purement britanniques autour du globe. Le grand câble américain, destiné à relier San Francisco aux Philippines et à la Chine, sera sans doute d’une bien autre portée mondiale. (1903, p. 84).
Continuité impérialiste d’un côté et enjeu national, présage d’un bouleversement fondamental de l’équilibre du monde de l’autre : la portée et les conséquences ne sont pas identiques. Un phénomène ou un objet mondial concerne bien autre chose qu’une simple extension à la surface de la terre. Il a trait à une conception du monde comme totalité, comme espace spécifique où des choses se produisent qui ne se produisent pas à d’autres niveaux, et relève également d’une perturbation, au plan de la causalité géographique, des localisations.
En guise de conclusion...
Ce survol trop rapide, nous l’espérons, contribuera néanmoins à repenser quelque peu l’histoire de l’entrée du Monde en géographie. D’autant que l’analyse, poursuivie jusqu’aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, montre que le mondial, dans sa nouvelle acception, ne disparaît pas du discours géographique, au contraire. La crise des années 1930 apparaît comme un élément décisif pour la prise de conscience de l’importance de l’échelle mondiale dans l’explication géographique. Nous ne pouvons pas développer ici ce point, qui donnera certainement lieu à publication, mais on peut renvoyer néanmoins à un article qu’Albert Demangeon rédige en 1932 sur l’économie internationale. Il y écrit que « sans doute pour la première fois dans l’histoire, tous les pays de la Terre souffrent ensemble ; jamais encore on n’avait senti d’une manière si violente la solidarité qui unit les nations et qui tend à faire du monde un seul et grand marché » (1932, p. 1). Ce texte exprime bien quelque chose qui est de l’ordre de la mondialisation et surtout, de la conscience du monde comme totalité, ensemble de parties interdépendantes. Il nous incite en outre à ne pas nous contenter d’un simple coup d’œil rétrospectif sur les textes du passé, mais à explorer en profondeur le discours géographique de façon à mesurer comment, peu à peu, depuis la fin du XIXe siècle, s’est consolidée une représentation, on pourrait même dire une vision, du monde comme Monde, fondée sur ces notions d’interdépendance, d’interrelation, d’interconnexion, sur un mode en somme qui n’est pas si éloigné du systémisme.
Jean-Baptiste Arrault
Indications bibliographiques
Arrault Jean-Baptiste, 2005, « La “référence Reclus”. Pour une relecture des rapports entre Reclus et l’Ecole française de géographie », Communication au colloque « Elisée Reclus et nos géographies. Texte et Prétextes », Lyon, 7-9 septembre 2005. Diffusion sur CD-ROM. Version remaniée disponible sur le site http://hal.ccsd.cnrs.fr
Arrault Jean-Baptiste, 2006a, « A propos du concept de méditerranée. Expérience géographique du monde et mondialisation », Cybergéo : Revue européenne de géographie, n°332, 16 pages.
Arrault Jean-Baptiste, 2006b (à paraître), « L’émergence de la notion de ville mondiale dans la géographie française au début du XXe siècle. Contexte, enjeux et limites », L’Information Géographique.
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[1] Il est admis généralement que les deux ou trois décennies d’avant 1914 ont été une période de « première mondialisation » (expression récurrente chez les historiens de la mondialisation, cf. Berger, 2003).
